Jean 1er Bonneau de la Maisonneuve


 Il convient de réparer un oubli du Dictionnaire de C. Port en évoquant la carrière d'un personnage important dans l'histoire de Saumur, même si l'on peut contester sa personnalité.

1) Une brillante ascension

 Jean Bonneau est de modeste origine. S'il accole à son nom le titre de " sieur de la Maisonneuve ", il ne s'agit que d'un grand logis situé à Villebernier ; il n'y a pas un soupçon de noblesse derrière cette particule et aucun pouvoir de seigneurie n'est attaché à cette terre. Cependant, la période troublée des Guerres de Religion permet des ascensions rapides.
 En août 1572, le lieutenant général du Sénéchal d'Anjou, François Bourneau, est assassiné par le baron de Montsoreau. La charge est perdue pour sa famille. Jean Bonneau la rachète aussitôt pour un montant de 10 000 livres, ce qui est déjà un prix élevé, puisque précédemment, en 1544, Conrad Delommeau l'avait acquise pour 2 500 écus, soit 7 500 livres. Le lieutenant général touchera des gages annuels de 420 livres ; autrement dit, il s'est constitué une rente à 4,2 %, ce qui est dans la moyenne du temps, mais ce n'est pas là son revenu principal : n'oublions pas que la justice est payante et que les juges encaissent des frais de procès fort élevés.
 Notre nouveau lieutenant possède sans doute quelque compétence en matière juridique, mais ce n'est nullement garanti ; il ne se pare jamais du grade de "licencié ès lois", comme le feront ses successeurs.

2) Le Sénéchal

 En tout cas, Jean Bonneau est un habile homme. En octobre 1577, le titre de Sénéchal de Saumur est rétabli en sa faveur, seulement en faveur de sa personne, comme le souligne Sylvain Soleil ( Le siège royal de la sénéchaussée et du présidial d'Angers, 1551-1790, 1997, p. 42-43 ). Cette date est importante, car le titre survit à Jean Bonneau de la Maisonneuve. Bien que sénéchal de robe longue ( roturier ), le sénéchal de Saumur devient l'égal du sénéchal de robe courte ( noble ) d'Angers. Après quelques procédures, la sénéchaussée de Saumur s'émancipe de celle d'Angers. Et cela durera jusqu'au début de la Révolution, où le Saumurois élira ses députés particuliers.4, rue Cendrière
  En 1584, Jean Bonneau fait construire le bel hôtel de la Sénéchaussée, qui s'adosse au rempart et se raccorde à une des tours de l'enceinte.
 La date est portée sur la lucarne, qui a conservé un style renaissant. Le reste du bâtiment a été remanié, le corps de logis de droite ayant été rajouté au XVIIIe siècle. L'entrée donnait sur ce qu'on appelait alors "le carrefour de la Cendrerie".

 

3) Le Maire perpétuel

 En septembre 1587, le sénéchal ajoute pour la première fois à ses titres celui de Maire perpétuel de la ville de Saumur ( A.N., Z 1A 531 ). En sa qualité de représentant du roi, il s'attribue la présidence des assemblées générales des habitants et le contrôle des décisions du Corps de Ville. Il crée ainsi une situation qui va durer près de deux siècles.

4) Le sénéchal lieutenant général

 Contre toute logique, Jean Bonneau conserve le titre de lieutenant général. Voir les explications sur ces notions. Autrement dit, le " Sénéchal lieutenant général " ( Bonneau ne place pas de virgule ) est devenu le chef de la justice et le contrôleur de toutes les administrations de la vaste sénéchaussée de Saumur.

5) Le bon serviteur de la famille royale

 Sa belle ascension peut s'expliquer par sa fidélité sans faille à l'égard de la famille royale. En théorie catholique intransigeant à ses débuts, au lendemain de la Saint-Barthélemy, il sert ensuite François d'Alençon, devenu duc d'Anjou, qui s'était allié aux Huguenots. Ce dernier en fait son " conseiller, maître des requêtes " ( A.D.M.L., E 1735 ). Le sénéchal appartient ensuite au parti d'Henri III et contribue à conserver Saumur dans la mouvance du roi.
 En récompense, Henri III l'anoblit par lettres patentes de septembre 1587, en raison de ses « bons, laborieux, agréables et recommandables services » et aussi pour la « conservation de laditte ville en nostre obéissance » ( Eugène Lelong, Les officiers du roi à Saumur à la fin du XVIe siècle, 1888, note des p. 5 et 6 ). Ces lettres patentes ont peut-être été obtenues contre argent, mais les formulations ne sont pas stéréotypées.
 Cet anoblissement est accordé à titre personnel, mais passe finalement à son héritier, qui porte le titre d'écuyer.
 Voici l'une des descriptions de ses armes ( il y a des variantes ) :

A.D.M.L., 4 B 3


6) L'affairiste

 Une pareille réussite ne peut qu'exciter des jalousies. Il faut cependant prendre en considération les poursuites lancées contre Jean Bonneau par le procureur général du présidial d'Angers ( A.D.M.L., IV B 3 ). Un factum - un plaidoyer - dirigé contre lui attaque avec virulence ses « ruzes et meschancetez » ; « il introduisoit manifestement une briganderie en la justice ». Le document explique fort logiquement que Bonneau, sans grands moyens financiers, ne pouvait payer son office que par le recours à des pratiques véreuses. Il l'accuse formellement de corruption et de falsification d'actes publics, témoignages à l'appui de quelques magistrats locaux et du gouverneur de Lessart. Aucune sanction n'est connue ; ces poursuites l'ont probablement amené à résigner sa charge plus tôt que prévu.
 L'état de la justice saumuroise n'est alors pas bien reluisant, car son bras droit est Claude Colaisseau, lieutenant criminel, un des affidés de Bussy d'Amboise, qui est finalement assassiné avec ce dernier à la Coutancière le 19 août 1579.
 Il est aussi certain que la mise à l'encan des plus hautes charges de la justice locale avait choqué les contemporains, comme elle nous choque aujourd'hui.

7) Une succession confuse ( 1595 )

 Marié à Julienne Bonvoisin, le sénéchal n'a pas eu d'enfant. Il veut transmettre ses offices à son neveu, Jean II Bonneau de la Maisonneuve, époux de Renée Collin. Ce dernier les exercera en effet de 1607 à 1624. Mais en 1595, il est sans doute trop jeune ; la charge est acquise par François Collin, le père de Renée. La transaction est opérée pour un montant considéré comme excessif par les magistrats du siège ( probablement 70 000 livres, mais ces affaires sont évoquées avec une grande discrétion ). En outre, l'acte est rédigé en termes ambigus : Jean 1er n'aurait cédé à Collin que la fonction de lieutenant général, réservant le titre de sénéchal pour son neveu...
 Ces subtilités proches de l'escroquerie entraîneront des procédures s'étirant jusqu'en 1624, où la fonction est fort logiquement réunifiée.

8) Une fin très chrétienne

 Retiré des affaires, Bonneau de la Maisonneuve termine son existence dans la piété. Il est membre d'une confrérie en l'honneur de Notre-Dame des Ardilliers ( Grandet, p. 384 ). Il dicte son testament le 11 janvier 1598 ( A.D.M.L., E 1735 ) ; il y effectue d'importantes donations en faveur du collège catholique.
 Il décède peu après, en tout cas avant le mois d'avril, où l'on voit plusieurs héritiers se disputer son immense fortune.

 

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