Camille Charier

 

 Fils de Baptiste Charrier, sellier-bourrelier, Camille "Charier" ( un "R" a disparu ) naît à Montreuil-Bellay en 1859 dans une vieille famille de la cité. Son grand-père a été nommé maire de la ville sous le Second Empire ( son petit-fils a gommé par la suite l'aspect antirépublicain de l'opération ).

1) L'éditeur scolaire

 Après avoir été secrétaire de la Chambre de commerce de Saumur, Camille Charier s'installe, rue de Poitiers, comme libraire et éditeur de cartes postales. Dans les années 1900-1904, il produit d'abondantes séries photographiques présentant les exercices équestres de l'Ecole de cavalerie. Il édite aussi des cartes illustrant les vieilles chansons françaises. Celle-ci évoque " Malborough ", illustrée par Tutti, réalisée à Nancy par l'imprimerie photographique Royer, dos non divisé.

Carte postale éditée par Camille Charier

 Poursuivant sur cette voie, Charier se spécialise dans les fournitures scolaires. Il fait imprimer toute une imagerie aux couleurs vives destinée aux écoliers. Ses vignettes peuvent servir de bons points. Les protège-cahiers constituent sa production la plus répanduedestruction de l'opium ; une page de couverture reproduit une planche sur bois très expressive tirée d'un illustré populaire ; au dos, sous l'anagramme transparent d'ER RICHA, Camille Charier rédige un court texte au ton moralisateur et l'illustre par des dessins et parfois par des photographies. Les séries les plus répandues portent sur les vieilles chansons françaises, les proverbes, l'agriculture, les inventions nouvelles.

 L'exemple ci-contre dénonce les méfaits des drogues ; le gouvernement chinois fait détruire 20 000 caisses d'opium, introduites dans leur pays par les Anglais.

 Une collection de ces vignettes et protège-cahiers est déposée à la Bibliothèque Nationale ( 4° Z 1620, 2 vol ). Camille Charier y apparaît comme un apôtre de la morale laïque : " les Droits de l'Homme et du Citoyen ", " les Devoirs de l'Homme et du Citoyen ", " la Mutualité ", " la politesse envers les serviteurs ", " les ravages de l'alcoolisme ".

 Camille Charier se fait surtout le chantre de la Revanche, en évoquant " les généraux de la République " ( Hoche et Dupetit-Thouars sont cités ), " les héros de l'Armée française ", " les Héroïnes de la Victoire ", des séries sur nos colonies, " la France libératrice des Peuples ", " les récits héroïques de la Guerre de 70 ".

La Marine militaire, coll. Camille Charier

 Il célèbre la puissance de la patrie en montrant ( à gauche ) sa nouvelle marine de guerre, faisant tonner ses canons.

 Il offre un exemple presque caricatural du moralisme et du patriotisme de l'école voulue par Jules Ferry. Je n'ai pas trouvé de thème religieux, à part "nos cathédrales". Charier appartient à la tradition laïque.

 Les planches sont rarement des oeuvres originales, ce sont des copies reproduites au moyen d'astucieux procédés de photogravure en couleurs. Elles ne sont pas imprimées à Saumur, mais dans divers ateliers de la Vienne.

 Le succès est certain. Les protège-cahiers de la collection Camille Charier sont utilisés dans toutes les régions de France. Aujourd'hui, ils illustrent les études consacrées à la formation patriotique et militariste des écoliers, et ils sont très recherchés par les collectionneurs.
 Quant à l'éditeur scolaire, il a fait de bonnes affaires. Il déménage pour habiter rue d'Alsace, puis au n° 73 de la rue de Bordeaux ( il se déclare alors " propriétaire " ). Sa maison d'édition devient "Charier et Perrein", car il a associé à ses affaires la famille de son gendre, Emile Perrein, pharmacien, puis député.

2) Le républicain patriote

 Républicain et laïque, Camille Charier, en 1896, est candidat aux élections municipales sur la liste du docteur Peton. Il n'est pas élu, car il se présente dans la très conservatrice section de Saint-Louis.
 Il semble représenter l'aile centriste du courant républicain. Il est également cité comme proche de " la Patrie française ", le mouvement nationaliste de Déroulède. La tonalité de ses éditions rend cette affirmation vraisemblable.
 En 1904, il publie à Paris une brochure intitulée " Votons pour des idées. Projet de réforme du suffrage universel ". Cet opuscule est introuvable localement ; il est conservé à la B.N.F. ( Lb 57/13 632 ), mais sa communication est refusée en raison du mauvais état de l'exemplaire. Christian Perrein, arrière-petit-fils de Camille Charier, me le communique aimablement. Notre réformateur regrette qu'on vote pour des hommes, « ce qui est la négation même du principe républicain ». L'électeur doit exprimer ses idées et choisir l'un des 5 coupons qui correspond à ses préférences sur chacune des 5 questions suivantes :

Votons pour des idées, page 8

 L'auteur apparaît comme un démocrate scrupuleux. Il dévoile sans doute ses préférences en donnant un exemple de vote en faveur des options : radicale, mutualiste, libre pensée, patriote, agriculture. La suite se complique. Les candidats à la députation, tous âgés de 30 à 50 ans, pas davantage, feront connaître leurs préférences sur ces questions et seront sélectionnés par un jury national, composé de 50 membres de l'Université, nommés par leurs pairs. Ils défendront les idées de la circonscription qui correspond à leurs choix, mais leur votation sera proportionnelle au nombre de voix exprimées. Elle s'exprimera par des jetons gradués ou par des disques numérotés. Le système proposé est d'une grande complexité et franchement utopique.

 Patriote jusqu'au nationalisme, Camille Charier se déchaîne contre les Boches pendant la Guerre 14-18. Il dénonce leurs atrocités sur ce protège-cahier intitulé « Les barbares fusillent les femmes, les vieillards et les enfants » ( dessin par le saumurois Georges Grellet ). La 4 ème de couverture est illustrée par des photos des ruines de la ville de Termonde en Belgique et de l'archevêché de Reims.

Dessin de Grellet, d'origine saumuroise. Protège-cahier ayant appartenu à Paule Simonin , dans l''école publique de Laître-sous-Amance, en Meurthe-et-Moselle

 Ces abondantes évocations des atrocités allemandes en Belgique paraissaient relever du " bourrage de crânes ". Vérifications faites après la guerre, elles s'avèrent en général exactes. Comme en France en 1870, les envahisseurs voient des franc-tireurs partout et pratiquent des exécutions fréquentes.
 Charier récidive en 1915 en éditant ce protège-cahier illustré par Conrad. Devant la cathédrale de Reims ravagée, Guillaume II fait défiler les chefs des peuples qu'il entend asservir, de gauche à droite : George V d'Angleterre, le président Poincaré, le roi Albert Ier de Belgique et Pierre Ier de Serbie. Le commentaire est traduit dans un anglais de dictionnaire ( traduire " le but " par " the goal " me paraît risqué ).

Protège-cahier sur la Kultur allemande

 En octobre 1915, Camille Charier prononce à Saumur une conférence intitulée " Boche et Poilu ( Les deux cultures ) ". Il y fustige " la race allemande " et sa cruauté ( texte dactylographié déposé à la B.M.S., Abr 4/69 ). Un peu plus original, il revient sur le passé, renvoyant dos à dos Déroulède, trop agressif, qui n'aurait pas obtenu l'alliance anglaise, et Jaurès, « il eût volontiers, sans s'en douter, livré notre pays, pieds et poings liés, à la race germanique » ; le terme « pusillanimité », qualifiant ce dernier est rayé et remplacé par « tranquille assurance ».
 En même temps, Camille Charier participe activement aux oeuvres patriotiques et sociales, dans lesquelles il occupe des responsabilités régionales et sur lesquelles il écrit des articles après la guerre. Il anime en particulier le Comité de l'Or, en faveur duquel il prononce de nombreuses conférences.

3) L'amateur d'histoire

 Il prend part aussi à la vie culturelle locale. Il est l'un des fondateurs du Syndicat d'Initiatives. Heureuse idée non entendue : il demande au Conseil municipal de restaurer les vieux moulins, à une époque où plusieurs étaient encore en bon état. En 1910, lors de la création de la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois, il fait partie du comité et il assure les fonctions de secrétaire général de 1920 à 1926. Il publie de nombreux articles dans son bulletin, des contributions assez brèves, un peu répétitives, parfois de tonalité patriotique. En particulier, il donne en 1922 une étude sur le nom des rues ; il s'y plaint de l'invasion de la ville par des gloires nationales, qui lui sont totalement étrangères. Selon lui, le dictionnaire de Célestin Port contient les noms de 350 célébrités saumuroises, qu'il voudrait voir remises à l'honneur. Il est à l'origine de la sous-commission municipale qui dresse une nouvelle nomenclature de la toponymie locale adoptée le 4 août 1922. Au sein de la S.L.S.A.S., il admire le colonel Picard, dont il reprend les méthodes historiques, plus souvent pour le pire que pour le meilleur.

 En 1913, il publie dans sa maison d'édition " Montreuil-Bellay à travers les âges ", un énorme ouvrage de 544 pages, illustré de 28 planches ( reprint en 1992 ). Il affirme ( p. 370 ) qu'il a consacré trois années à recueillir les éléments constitutifs de son ouvrage. Comme il poursuit en même temps ses activités professionnelles, ce temps de recherche me paraît plutôt insuffisant, d'autant plus qu'il n'existait guère de publications sur le passé de Montreuil. Il faut dire que Charier recopie surtout des documents. Grâce au docteur Gaudrez, le maire ( et en même temps son beau-frère ), il a pu compulser les registres municipaux. Sur la période 1662-1871, il apporte une masse de documents utiles.
 Sur les siècles précédents, l'ouvrage est gâté par des digressions, des lacunes et des approximations continuelles. Pour ces époques, Camille Charier fait rarement un travail de première main, en se documentant directement sur les sources ; il fait un travail de seconde main, en reprenant les historiens antérieurs. Il n'y a pas grand mal quand il s'inspire de Célestin Port ou de D'Espinay ; il y en a davantage quand il recopie J.-Fr. Bodin, sans effectuer le travail critique qui s'impose. Il cite, sans plus de précision, parmi ses sources, des documents de la bibliothèque de Camille Ballu, un inspecteur des hypothèques très cultivé, qui vient de décéder et à qui il doit sûrement beaucoup.
 Dans un article intitulé " L'énigmatique Camille Charier ", paru dans La Nouvelle République du 17 août 1996, Jacques Sigot pense même qu'il a fabriqué un ouvrage de troisième main. Emile Chevalier, un banquier cultivé, avait accumulé les matériaux d'une histoire de Montreuil, travail laissé inachevé par son décès prématuré ; sa jeune veuve ne s'intéresse pas à ces papiers, qu'elle disperse. Camille Charier s'en serait beaucoup inspiré, sans citer les recherches d'Emile Chevalier. Il est bien certain qu'il n'a jamais publié d'articles témoignant de travaux approfondis de recherches sur Montreuil, se contentant de reprendre des extraits de son livre dans ses nombreuses contributions à la S.L.S.A.S.
 Le jugement du dictionnaire de Célestin Port ( réédition de 1965, t. 1, p. 667 ) ne semble pas trop sévère : « L'on regrettera que sa formation scientifique n'ait pas toujours été à la hauteur de sa bonne volonté et de sa conscience. Il est néanmoins équitable de reconnaître que les travaux de Camille Charier sont loin d'être inutiles. »

4) L'animateur de la Caisse d'Epargne

 Chantre de la solidarité, Camille Charier joue un rôle important au sein de la Caisse d'épargne de Saumur. Le Camille Charier prononçant son discours sur la place de  l'Arche-Doréeprésident étant de droit le maire, il dirige en réalité la maison, avec le titre de vice-président, de 1916 à 1935, bien qu'il n'apprécie guère la nouvelle construction, voulue par Peton, qu'il juge « laide et incommode » [ à juste titre, d'autant plus que sa réalisation a entraîné la destruction de la moitié de la Maison du Roi ].
 En 1930, il propose de célébrer dans quatre ans le centenaire de la caisse d'Epargne de Saumur et d'élever à cette occasion un monument à la gloire de Delessert, l'un de ses fondateurs. Membre du comité directeur des Caisses d'épargne, il parvient, à force de ténacité et d'envois de courriers, à faire cotiser 360 caisses et à donner à cet imposant monument une dimension nationale.
  Description et photos dans la fiche consacrée à la place de l'Arche-Dorée.
 Lors de l'inauguration, le 23 septembre 1934, il prononce plusieurs discours au foyer du Théâtre et sur la place de l'Arche-Dorée ( photo jointe ). Il récidive le lendemain au cours d'un banquet. Le monument à la gloire de Delessert est effectivement son oeuvre.

 

 Il lui survit de peu : constamment présent dans la vie locale de 1900 à 1935, cet infatigable militant décède le 18 décembre 1935.

 

 

 

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