Etienne Bougouin

Biographie sommaire

 Au recensement de 1790, treize familles saumuroises portent le patronyme de " Bougouin ", avec des orthographes variables. Etienne naît dans l'une d'elles le 23 février 1781 et il est baptisé le jour même dans l'église Saint-Nicolas. Le vicaire ayant écrit " Bougouin ", je crois que cette graphie est la meilleure, bien qu'on trouve aussi "Bougoin" à Saumur. Tous les participants à la cérémonie savent signer le registre paroissial ; la marraine, Françoise Peltier, est l'épouse d'Alphonse Huard, un riche marchand épicier. Le père, également prénommé Etienne, se situe à un niveau social moins élevé, mais honorable ; il fabrique des bas, qu'il revend dans son échoppe. En 1790, il a déménagé et habite rue de la Tonnelle.
 La famille adhère-t-elle avec enthousiasme aux idées révolutionnaires ? Le père assiste aux réunions de sa section, mais ne se fait pas remarquer comme leader. En tout cas, vers 16 ans, le jeune Etienne, qui selon les dires de ses chefs a reçu une « éducation soignée », s'engage dans les armées de la République et devient tambour de sa compagnie.
 Il se retrouve affecté à l'armée du général Brune, qui, par petites étapes, s'empare de la Suisse. Des patriotes pro-français du canton de Vaud, dirigés par La Harpe, avaient proclamé une " République lémanique ", planté des arbres de la Liberté et rompu avec le gouvernement de Berne, qui envoie des troupes contre eux. Les renforts français ont vite fait de bousculer les Bernois, mais un millier de ces derniers se retranchent dans les montagnes de Sainte-Croix, au-dessus du lac de Neuchâtel. La 56 ème demi-brigade d'infanterie s'efforce de les déloger.
 Dans la nuit du 3 au 4 mars 1798, la 8 ème compagnie s'avance audacieusement. C'est alors que se déroulent des combats à Vuiteboeuf et à Vugelles, qui sont plutôt des escarmouches.
 Récit très détaillé dans l'Histoire du canton de Vaud d'Auguste Verdeil :

http://www.rootsweb.ancestry.com/~chevaud/verdeil/bk5ch2.htm

 A la suite du combat, le jeune tambour, « blessé d'un coup de sabre et pris par les ennemis, a refusé constamment de crier : " Vive Berne ! " et a été massacré par ces brigands en criant de toutes ses forces : " Vive la République Française ! " ». Tel est le récit, rédigé le jour même, que le capitaine Fouchet envoie aux parents d'Etienne Bougouin.
 Vignes, le commandant de la 56 ème demi-brigade, compte donc parmi ses hommes un nouveau Bara ( Bara, un enfant soldat, avait été tué par les Vendéens, pour avoir crié « Vive la République ! », au lieu de « Vive le Roi ! » ). Il rend public un compte-rendu - un peu enjolivé. La République, alors conquérante, a besoin de héros.
 D'après le récit transmis par la famille, la mère du jeune martyr est peu après reçue par l'Assemblée provisoire de Lausanne, qui lui offre 300 livres comme tribut de son admiration. En réalité, la mère est décédée et le père Bougouin s'est remarié avec la dame Lossant ; c'est peut-être cette belle-mère d'Etienne Bougouin qui se présente et qui reçoit la somme considérable de 300 livres. Ou bien, elle a trompé les autorités. Ou bien, le secrétaire de séance a jugé plus élégant d'écrire qu'il s'agit de sa mère. Ou bien, une autre personne s'est présentée à sa place ( voir en fin de notice ).
  [ La plaque de la rue saumuroise écrit parfois " Bougoin ", les archives militaires françaises disent plutôt " Bourgoin " ]

Sources

- A.M.S., GG 78, 23 février 1781
- A.M.S., D III 19, devenu 1 Z 96
- Courrier de tous les jours et Bulletin officiel de la République vaudoise, an VI, n° 37 et 40
- [ Général Beauvais ], Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français, de 1792 à 1815, t. XXV, 1821, Tables du Temple de la Gloire, p. 59. ( rédigé d'après les archives de la Guerre ).
- Eugène Muret, L'Invasion de la Suisse en 1798, Campagne des Français contre Berne. Etude d'Histoire Militaire, Lausanne, 1881, p. 88-102.
- Archives des Saumurois, n° 159, quatre documents.

La mémoire d'Etienne Bougouin à Saumur

  Les enjeux mémoriels méritent quelques développements :
- En 1798, la mort glorieuse d'Etienne Bougouin trouve un faible écho à Saumur. Les décès aux armées sont si nombreux à l'époque et il faut bien dire qu'il a été tué, non pas en défendant la patrie en danger, mais dans une obscure guerre de conquête, où les motivations idéologiques étaient secondaires.
- Un premier réveil du souvenir est provoqué par la monumentale publication dirigée par le général Beauvais, qui recopie les archives du ministère de la Guerre et qui exalte les fastes militaires de la Révolution et de l'Empire, en contraste avec l'attitude collaborationniste du régime de la Restauration.
- Le souvenir est entretenu à Saumur par la famille. Etienne Bougouin avait un frère cadet, Bertrand, dont l'épouse est morte en 1887, à 93 ans. Les descendants ont soigneusement conservé les papiers et maintenu le culte du héros républicain : le 7 mars 1848, une note historique sur le jeune tambour est rédigée à l'intention du ministre des Finances.
- Une véritable guerre des mémoires est déclenchée par le Centenaire de la Révolution de 1789. Les milieux royalistes et catholiques, Monseigneur Freppel en tête, multiplient les manifestations hostiles. La municipalité de Saumur, au républicanisme affirmé, subventionne au contraire le monument de la Roche de Mûrs, élevé à la gloire des victimes de l'armée vendéenne. La célébration du jeune Bougouin, un autre Bara, victime lui-aussi des contre-révolutionnaires, s'inscrit dans ce courant. Au départ, les Chavenard Bougoin, résidant rue Dacier, offrent à la ville en février 1892 une série de documents concernant le jeune tambour. Le maire Louis Vinsonneau publie par voie d'affiche des extraits de la lettre envoyée au Bulletin officiel vaudois par le citoyen Vignes, chef de la 56 ème demi-brigade d'infanterie de ligne.

Affiche relatant la mort d'Etenne Bougouin, A.M.S., 1 Z 96

 Il inaugure la rue par un discours patriotique. Le docteur Peton poursuit cette politique, en 1894, en dédiant une voie à Victor Hugo et en créant la place de la République, puis en 1905, en accordant de nombreux noms de rues à des généraux révolutionnaires.

La brève célébration d'Etienne Bougouin en Suisse

 Dans d'aimables courriels, Sébastien Rial, de Lausanne, historien de la période révolutionnaire en Suisse, me résume les conclusions de ses recherches sur les événements de 1798, à partir de rapports souvent contradictoires. Je le cite :
 « Les sources montrent par contre clairement que le tambour saumurois a été tué par des habitants de la région de Vuiteboeuf et non par des soldats bernois. Enfin, Etienne Bougoin est bien mort le 3 mars 1798 au soir à Vugelles : son nom est inscrit dans le registre des décès de la paroisse d'Yverdon. Il y est enterré le 6 mars avec 5 autres soldats.Archives de Lausanne, photographie de Sébastien Rial Si les circonstances de la mort restent floues, le récit repose incontestablement sur des faits réels. »

 Le plus surprenant vient maintenant : les révolutionnaires suisses cherchent « dans un premier temps à "annexer" Bougoin, en le transformant en "tambour vaudois", ce qui provoque une réaction indignée du chef de brigade Vignes », qui précise que Bougouin était saumurois et laissait une mère sans ressources. A droite, l'intitulé de la première enquête des autorités vaudoises.

 « Si l'on en croit le Bulletin officiel vaudois du 16 mars, la mère s'est présentée devant les députés vaudois à Lausanne (et non à Paris) et a reçu d'eux 200 ou 300 £ en dédommagement (la somme varie selon les sources). Nous sommes à peine douze jours après la mort de Bougoin. L'incident était-il déjà connu à Paris ? Comment sa mère a-t-elle pu être avertie ? Les familles n'étant en principe pas autorisées à suivre l'armée, on peut aussi se demander si cette histoire n'a pas été inventée de toute pièce... Et si ce n'est pas le cas, qui était la personne qui s'est présentée à Lausanne ? Quoi qu'il en soit, la mort d'Etienne Bougoin tombe rapidement dans l'oubli en Suisse. Cette affaire n'aura donc pas duré ici plus de quinze jours. »

 Etienne Bougouin reste bien un héros saumurois. Cependant, quand on vérifie avec minutie les sources, on continue à s'interroger sur les circonstances exactes de sa mort et sur la mystérieuse personne qui a reçu un dédommagement de 300 livres. Sur l'espace de 12 jours, il est impossible qu'un courrier informe la famille du décès et que la belle-mère fasse le trajet Saumur-Lausanne. Le citoyen Vignes semble connaître cette " mère ", qui possède « tant de titres à la bienfaisance des âmes sensibles ». Peut-être était-elle une cantinière accompagnant la troupe ? Des documents familiaux, pieusement recueillis mais imparfaitement retranscrits, sont source de difficultés insolubles.

 

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