Jean-René Forest

 

1) Un brillant sujet

  Né à Chanzeaux le 9 avril 1753, Jean-René Forest est élève du collège de l'Oratoire et du grand séminaire d'Angers. Devenu prêtre et vicaire, il est reçu docteur en théologie en 1788 et nommé curé du Louroux-Béconnais.

2) Un opposant résolu à la Révolution

 Dès le début de la Révolution, René, son frère aîné, part en émigration, accompagnant la famille Gourreau de Chanzeaux. Il revient dans son pays natal, sans doute pour préparer l'insurrection ; en tout cas, il organise le refus de la levée de 300 000 hommes, devient commandant dans l'armée vendéenne et est finalement tué au combat de Pontorson.
 Confondant les deux frères, les Saumurois croyaient que Jean-René Forest avait été chef vendéen, selon les dires du sous-préfet. Il en a toute la mentalité, mais c'est une erreur. Ayant refusé le serment, il est expulsé vers l'Espagne par bateau ; il y devient précepteur dans une famille noble. Dans les lettres qu'il envoie en France, il estime que la Révolution résulte d'une corruption des moeurs, un thème cher à l'historiographie vendéenne. En 1795, il refuse de prêter le serment d'obéissance aux lois de la République et il reste en Espagne jusqu'en septembre 1800.
 Nommé curé de Saint-Pierre par l'abbé Meilloc ( qui gère le diocèse ), Jean-René Forest n'est pas du tout heureux de ce choix ; il laisse son vicaire, Breton, préparer le terrain. Il ne s'installe que le 21 décembre 1800, dans une période de vives tensions ( voir le Concordat à Saumur ). D'abord satisfait par le nouveau statut religieux, il passe vite dans l'opposition au régime napoléonien, qui intervient sans cesse dans le domaine ecclésiastique. Son biographe affirme ( p. 320 ) qu'en 1808, il aurait répondu avec ironie à l'Empereur de passage à Saumur. En 1812, les autorités s'inquiètent du sermon de son vicaire Monsallier, qui a évoqué en chaire les malheurs du temps, la guerre et la détresse du peuple. Satisfait par la Restauration, le 21 janvier 1815, il célèbre une messe en souvenir de Louis XVI, à laquelle tous les fonctionnaires sont convoqués par le sous-préfet.

3) Un curé énergique

 L'abbé Forest parvient à imposer la prédominance de Saint-Pierre sur Notre-Dame de Nantilly, en dépit du peu d'enthousiasme des autorités civiles. Au terme d'un conflit avec le sous-préfet Delabarbe et grâce à des appuis en haut lieu, il recouvre le vaste presbytère, situé en arrière de l'église, puis la sacristie, qui avait servi de sous-préfecture.
 Epaulé par quatre vicaires, il reconstitue une vie paroissiale active. Il fonde une congrégation de demoiselles et une active association de dames de Charité. Il fait appel aux familles Leroux de Nesde, Mayaud, Huard et à quelques dames pieuses, afin de reconstituer les ornements liturgiques. Il célèbre des messes pontificales en grand apparat, assisté par des diacres, des sous-diacres et une nuée d'enfants de choeur et de choristes.
 Il souhaite aussi pour la ville de Saumur un cimetière digne de ce nom, car l'ancien terrain paroissial situé au pied du château est fermé. Un nouveau cimetière installé aux Sablons ( aujourd'hui sur Bagneux ) s'avère peu praticable, en raison de plaques de grès situées à une faible profondeur. Le curé Forest demande à la ville d'aménager l'actuel cimetière, qu'il bénit en 1810.

4) La restauration de l'église Saint-Pierre

 Transformée en atelier de salpêtre à l'époque révolutionnaire, l'église Saint-Pierre était en fort mauvais état. L'abbé Forest la rénove rapidement. Dès octobre 1801, un nouveau maître autel est implanté et encadré par des anges adorateurs. Le curé récupère des colonnes de marbre à Fontevraud et un tabernacle aux Cordeliers, afin de rétablir les chapelles. Dans les années 1802-1805, il obtient du préfet le transfert du buffet de l'orgue des Cordeliers et il fait restaurer l'instrument par le facteur Charles de Momigny. En 1809, il entoure le maître autel par une grille de fer de trois mètres de haut. Les tapisseries racontant les vies de saint Florent et de saint Pierre réapparaissent à cette époque.
 Cependant, les murs et les voûtes de l'édifice sont en mauvais état. En 1828, l'ingénieur des Ponts et Chaussées Révolle écrivait que Saint-Pierre était « un édifice humide, malsain et sujet à des réparations continuelles, et qu'il serait préférable, si les moyens de la ville le permettaient, de construire une nouvelle église plus appropriée ». Forest au contraire s'accroche à la vieille église et obtient une première campagne de restauration évaluée à 16 000 francs et comportant ( déjà ) la reprise en sous-oeuvre d'un des piliers du clocher.

5) L'évêque du Saumurois

 Titulaire pendant trente ans de la principale cure cantonale du Saumurois, Jean-René Forest devient un personnage influent, souvent consulté par le clergé de la région. Il aurait été proposé pour occuper un évêché. En tout cas, il est surnommé " l'évêque du Saumurois ". Il fixe une jurisprudence sévère au sujet de l'ancien clergé constitutionnel : les mariages qu'ils ont célébrés sont considérés comme nuls, les baptêmes sont valides, mais l'abbé Forest, par précaution, les renouvelle discrètement. Plusieurs curés refusent de chanter l'antienne : « Domine, salvam fac rem publicam - Seigneur, sauve l'Etat ».
 Avec la Restauration, le curé Forest devient le conseiller des autorités ; il aurait suggéré les noms des fonctionnaires à révoquer, plaçant en tête les ecclésiastiques sécularisés. L'ancien député et historien Jean-François Bodin, théiste, souhaite mourir réconcilié avec l'Eglise par un prêtre compréhensif ; Forest lui impose une rétractation publique de sa vie et de ses oeuvres.

6) L'enseignant

 L'abbé Forest tient à un enseignement dirigé par l'Eglise. Pour les garçons, il fait ouvrir en 1821 une école des Frères de la Doctrine chrétienne, qui, peu après, s'installe dans le domaine des Récollets. Pour les filles , quatre religieuses de Saint-André de la Croix ouvrent une école de charité dans la rue du Prêche ( développements dans la section consacrée à l'enseignement primaire ).
 Se méfiant du collège communal, partiellement tenu par d'anciens prêtres constitutionnels, l'abbé Forest ouvre sa propre école en 1806 dans les locaux du presbytère. Elle joue un rôle de manécanterie, réunissant une chorale et des enfants de choeur et, en même temps, de petit séminaire et d'école de latinité. Les études y sont poussées jusqu'au niveau de la Seconde, parfois de la Rhétorique ; l'abbé Forest y assure une partie des cours, tout en étant assisté par deux régents, dont l'abbé Hobbé, l'un des fondateurs du premier collège. L'inspecteur d'Académie d'Angers, François-Alexandre Mazure, décrit une situation plutôt fluctuante : « En 1812 et 1813, M. Forest, curé de Saumur, qui a toujours eu chez lui une école de 25 à 30 séminaristes, proposait de supprimer tous les auteurs classiques pour les aspirants au saint ministère. Le décret du 15 novembre 1811, dont je ne veux point justifier toutes les dispositions, vint mettre un terme à cette barbarie. Les études régulières commencèrent pour eux et ils obtinrent de brillants succès. Au mois de juin 1814, ils rentrèrent dans leurs anciennes écoles ».
 En réalité, les effectifs s'étagent entre 20 et 50 élèves. A l'étroit dans le seul presbytère, ils sont dispersés dans le quartier, en particulier, dans la grande maison devenue ultérieurement le foyer des Quatre-Saisons. Les tarifs du pensionnat sont proportionnels au revenu des familles, étant parfois totalement gratuits. Des personnalités influentes sont formées dans cette maison, des ecclésiastiques de premier plan, l'imprimeur-éditeur Godet et Jean-Baptiste Coulon, chef d'institution et militant anticlérical.
 Cette école est à demi clandestine, car elle est toujours en marge des lois. En premier lieu, Forest refuse de payer la rétribution universitaire, correspondant au 1/20 ème du montant de la pension. Le curé affirme qu'il ne tient pas un pensionnat, mais une oeuvre charitable. La loi du 15 novembre 1811 renforce le contrôle de l'Université sur l'enseignement. M. Forest est obligé de modifier ses programmes. Mais en 1814, le collège de Beaupréau devient le seul petit séminaire autorisé dans le diocèse. L'abbé Forest devrait fermer son établissement, mais il estime que l'Eglise est au-dessus des lois, et il maintient son école presbytérale, en profitant de la bienveillance du régime de la Restauration. Parfois, il envoie ses élèves suivre les cours du collège, parfois, il promet une fermeture prochaine, sans s'exécuter. Loué par ses admirateurs comme un des précurseurs de la " liberté de l'enseignement ", l'abbé Forest reste constamment en marge de la légalité.
 Ses affaires se gâtent sitôt l'avènement de la monarchie de Juillet. Le 31 décembre 1830, le tribunal de Saumur le condamne à la fermeture de son école et à une amende de 100 francs, jugement confirmé par la cour d'Appel d'Angers, puis par la Cour de Cassation.

7) La croix de mission

 Le même cycle d'événements est engendré par une mission prêchée en 1828 par les Pères Guyon et Gloriot, membres de la Compagnie de Jésus, cela en pleine flambée de « jésuitophobie » ( Jean Lacouture ). A la fin de la mission, cent hommes dressent une croix tout en bois sur un terrain public de la place Saint-Pierre et sans autorisation spéciale. Souvent, le curé Forest se rend en procession jusqu'à la croix, qui prend une dimension symbolique. Selon Albert Houtin, « la classe aisée et la bourgeoisie crevaient de rage. Pour elles, la foi de la populace était sottise et lâcheté ».
 Après la révolution de Juillet, une rumeur circule en ville, selon laquelle la croix serait brisée à la faveur de la nuit. Averti, le maire Cailleau-Grandmaison demande au curé, le 3 février 1831, son accord pour transférer la croix dans l'église Saint-Pierre. Forest répond à cette « inconcevable lettre » que cet acte serait « sacrilège ». Le 20 février, le maire, dans une nouvelle missive, prévient que sur ordre de l'autorité supérieure, il va le lendemain faire procéder à l'enlèvement de la croix sous la protection de la force publique, en espérant qu'elle puisse être déposée dans l'église. Le curé lui répond que l'église sera fermée, afin de ne pas encourager cette profanation, mais qu'elle sera ouverte au dernier moment. La croix transférée, le maire propose l'aide des services municipaux pour la réédifier dans l'église. Forest lui répond qu'il entend rester le maître des travaux. Depuis ce temps, la croix est installée dans la première chapelle à gauche de l'entrée.

8) La contestation

 Si nous avons raconté longuement cette mince affaire, c'est parce qu'elle est caractéristique. En effet, l'abbé Forest a su mobiliser les énergies catholiques ; en même temps, par sa roideur, il a réveillé un anticléricalisme qui devient virulent au lendemain de la Révolution de 1830.
 Plutôt conciliant, le nouveau sous-préfet, Bruley-Desvarannes, est stupéfait par les propos du vieil homme  : « Le curé de Saint-Pierre, qui est ici un faiseur parmi les siens, m'a paru, dans la visite qu'il m'a faite hier, de ceux qui brigueraient les honneurs du martyre, si de leur sang pouvait naître une bienheureuse guerre civile, etc. Son espoir se fonde un peu sur l'intervention étrangère [ ... ]. J'ai de mon mieux calmé l'effervescence de cette vieille tête ». Dans l'immédiat, l'empire du curé Forest s'écroule ; son école presbytérale est fermée, sa croix de mission déménagée. Alors qu'il est malade, des gens crient des injures sous ses fenêtres. Il meurt dans la nuit du 29 au 30 mars 1831, à 77 ans. Il est enterré dans la discrétion. Peu après, en 1834, les Frères de la Doctrine chrétienne sont expulsés des Récollets au profit de l'école mutuelle.

9) Sources principales

- Mgr Amand-René MAUPOINT, Vie de Jean-René Forest, confesseur de la Foi, curé de Saint-Pierre de Saumur, A., E. Barassé, 1864, B.M.S., A 479.
- Notice de Célestin PORT, tome II, p. 173-174.
- A.H., tome 14, 1913-1914, p. 658-662 et 1938, p. 108-114.
- A.D.M.L., 36 T 7 et 2 V 18.

 

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