Pierre Gaillard

 

1) Un administrateur méticuleux

 Né en 1659, Pierre Gaillard obtient en 1701 la charge de receveur des tailles dans l'élection de Saumur. Homme de terrain, il s'efforce d'acquérir une complète connaissance de son ressort, « dans les différentes chevauchées que j'ay faict depuis vingt ans », écrit-il. Il est certain qu'il sait tout sur ses 85 paroisses. En 1721-1722, au moment d'abandonner sa charge, il consigne par écrit ses observations dans sa " Description de la ville et élection de Saumur par M.P.G. ", dont il adresse des exemplaires à tous ses supérieurs hiérarchiques ( voir paragraphe 6 ).

2) Une description précise

 L'ouvrage manuscrit couvre environ 200 pages, avec quelques variantes selon les versions. Les notices sur les 85 paroisses sont succinctes, mais denses. Elles précisent la superficie du terroir, la nature des sols, la répartition de la propriété, les modes de culture, les tailles payées en 1701, puis dans les années 1719-1722. Gaillard n'est pas un littéraire et ne se soucie pas de style ni de pittoresque. Ni un historien : il recopie des balivernes. Il emploie des mots du vieil angevin qui nécessitent de consulter Onillon et Verrier. C'est avant tout un observateur concret qui rapporte ses remarques de terrain : sur la façon de cultiver les vignes, sur la nature des pierres des carrières, sur l'habitat troglodytique, sur l'orientation des vents dominants, sur la répartition de la propriété ( les habitants du Petit et Grand Puy travaillent des vignes qui appartiennent toutes à des bourgeois de Saumur ), sur les redevances seigneuriales et ecclésiastiques.
 Il est informé des habitudes et des petites combines villageoises. Ainsi, les habitants de Milly abattent le bois de leur seigneur et le revendent clandestinement aux villages voisins.

 Au total, ce document, un peu sec, apporte une masse exceptionnelle d'informations sur le Saumurois au début du XVIIIe siècle, informations peu exploitées, car la Description est souvent résumée, mais n'a jamais été imprimée en entier.

3) Un plaidoyer documenté pour la réforme de l'impôt

 Chargé du recouvrement des tailles, Pierre Gaillard doit éventuellement employer des moyens de coercition. Il signale les anomalies du système. De riches paroisses, comme Saint-Lambert-des-Levées ( 58 métairies, 60 couples de boeufs ) ou comme Allonnes ( 48 exploitations ) sont relativement épargnées en comparaison des pays de landes du sud de la Loire. Rappelons que l'intendant de Tours fixait le montant global de cet impôt royal sur chacune des paroisses, dans lesquelles des collecteurs, en principe élus, répartissaient la redevance de chacun des foyers. Pierre Gaillard prouve que ces messieurs de Tours connaissent fort mal les facultés contributrices des diverses régions du Saumurois.
 Plus généralement, il affirme que, dans son élection, les tailles ont subi des hausses insupportables, passant de 88 551 livres en 1701 à 145 426 livres en 1721, ce qui représente une hausse de 64 %. Pendant cette même période, le nombre des foyers fiscaux a légèrement baissé et la région a connu des catastrophes climatiques, économiques et démographiques.

4) Une description misérabiliste de Saumur

 Dans cet ensemble en grisaille, les trois paroisses de Saumur sont présentées comme traversant une crise exceptionnelle. Ce qui est parfaitement exact, mais P. Gaillard noircit quelque peu le tableau. Il dépeint une ville encore médiévale, aux rues tortueuses et aux maisons de bois se rejoignant vers le haut ( on a tout de même beaucoup construit en tuffeau aux deux siècles précédents ). « Il n'y a de beau que la blancheur des murs qui renferment la ville », mais ils sont salpêtrés et s'écroulent.
 Gaillard, bon connaisseur sur ce point, insiste sur les déboires financiers récents : en 1715, les faillites en chaîne de marchands commissionnaires ont entraîné une perte de 400 000 livres pour les bourgeois de Saumur, et, tout récemment, la faillite de la banque royale liée à Law a aggravé le désastre. L'artisanat du chapelet est en crise ; les foires sont peu fréquentées ; sur cinq moulins-bateaux, deux seuls survivent. La ville est aussi soumise au logement des gens de guerre, « passage très onnéreux ».
 Enfin, de 1719 à 1721, la taille de Saumur a connu « une augmentation extraordinaire de 3 000 livres, qui fait gémir chaqun des contribuables accablez ». Bon avocat de ses compatriotes, Pierre Gaillard ne dit pas tout. Si les tailles de la ville flambent pendant les dernières années de sa charge, elles étaient demeurées relativement stables pendant les 20 années précédentes. Au total, Saumur subit une hausse de 40 %, alors que Bagneux et Dampierre ont vu doubler la masse de leurs impositions.
 Cependant, en 1722, les financiers de Tours ont la main vraiment lourde, ce qui pousse sans doute Pierre Gaillard à rédiger sa Description ; ils exigent 1 410 livres supplémentaires de la ville de Saumur. Finalement, le receveur des tailles obtient un arrêt du Conseil du 20 janvier 1722, qui accorde un allégement de 410 livres. Pierre Gaillard a été un bon avocat.

5) Un beau mariage

 Veuf de Catherine Gousselin, Pierre Gaillard se remarie le 30 août 1711, à 52 ans, avec Céleste Blondé de Bagneux, fille du seigneur de ce lieu, une riche héritière qui lui apporte une maison sur les Chardonnets, la maison du Chapeau-Rouge au faubourg des Bilanges et un pécule de 2 000 livres. Le nouvel époux lui offre une chambre garnie d'une valeur de 1 000 livres et un don de 2 000 livres « pour bonne amitié » ( contrat aux A.D.M.L., 31 J 19 ).

 Le 23 janvier 1732, Pierre Gaillard est enterré dans l'église des Cordeliers de Saumur, avec tous les honneurs dûs à son rang.

6) Les exemplaires de la Description

- C'est François Lebrun qui a identifié Pierre Gaillard dans les initiales " M.P.G. ".

- La Bibliothèque Municipale de Tours possédait une version de 206 pages ( ms. 1170 ). Elle a brûlé au cours de l'incendie de 1940.

- La B.N.F. dispose de deux versions datées de 1722,

+ ms. fr. 11 870 ( transcription des passages concernant Saumur par Nicolas Jolivot, B.M.S., A br4/446 )
+ ms. fr. 24 111.

- La Bibliothèque de l'Arsenal ( ms. 4261 ) possède le plus bel exemplaire. Il porte les armes de Marc-Pierre de Voyer d'Argenson, qui était intendant de Tours en 1721-1722. Le texte est calligraphié, mais il est légèrement allégé et formellement daté de 1721. Il s'agit donc d'une version primitive.

- Les Archives Municipales de Saumur ont acquis en 1998 un exemplaire d'origine familiale. Cotée 1 Z 292, cette version porte l'ex-libris du chevalier d'Aubigné, le gouverneur de Saumur. L'écriture n'est pas très soignée, les accents manquent souvent, mais il s'agit de la dernière version remaniée, comportant des statistiques mises à jour pour l'année 1722. En outre, l'exemplaire est complété par une carte de l'élection et par un plan du château en 1731. Cet exemplaire facile à lire est en ligne sur le site des Archives municipales.

- Deux passages retranscrits dans Archives du Saumurois,, n° 107 et 111.

 


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