Gilles de Tyr, sa vie, sa maison, son tombeau


 

1) La brillante carrière d'un Saumurois du XIIIe siècle

 Issu d'une famille aisée de la ville, mais pas de premier plan, car on ne lui connaît pas de nom de famille, alors que les patronymes apparaissaient alors dans les milieux dirigeants, Gilles de Saumur devient clerc ; il est remarqué par saint Louis, qui l'introduit dans son proche entourage. Gilles réussit une triple carrière :

- administrative. Il est nommé Garde des Sceaux et assiste de plein droit au Conseil du Roi.

- ecclésiastique. Il accompagne Louis IX dans sa croisade vers l'Egypte. Au lendemain de la prise de Damiette, le roi le nomme, en 1248, archevêque de ce port d'une grande importance stratégique ; sa fonction est autant militaire que religieuse. Dépossédé au lendemain de la défaite du roi, Gilles devient archevêque de Tyr, autre centre vital de ce qui subsiste du royaume latin de Jérusalem. Comme les offensives musulmanes se font de plus en plus pressantes, Gilles se rend à Rome, afin d'obtenir du pape de nouveaux secours.

financière. En 1263, le pape le charge, avec le titre de légat, de lever une réédition de la dîme saladine, un impôt spécial destiné à soutenir les Lieux Saints, portant sur les biens meubles et les revenus de ceux qui ne partaient pas en croisade et représentant environ un centième de l'ensemble de ces revenus. Gilles parcourt alors l'Occident chrétien, aux prises avec de fortes résistances, notamment de la part du clergé, pas accoutumé à payer des impôts.
 Il meurt à Dinant, dans l'actuelle Belgique, le 24 avril 1266.

[ Biographie plus détaillée dans l'ancien Célestin Port, t. III, p. 644-645.

 

2) La donation de sa maison

 Vraisemblablement avant son départ pour la croisade, Gilles fait donation de sa maison au recteur et aux frères de l'aumônerie de Saumur, une institution pieuse qui s'occupe de secourir les pauvres de l'Hôtel-Dieu, de placer en nourrice les enfants trouvés et d'héberger provisoirement les " passants " malades ( apparemment, l'Hôtel-Dieu est réservé aux Saumurois, l'aumônerie s'occupe des forains ). La confirmation de cette donation en mai 1269 ( original conservé ) prouve que Gilles a légué un important ensemble : « son logis avec ses caves demeurantes - herbergamentum suum cum rochis ( dans le latin du Saumurois, une rocha est une cave habitée )  - et ses appartenances, le tout situé devant l'Hôtel-Dieu, ainsi que quarante sous de cens assis sur une dépendance attenante à ce logis ».  L'ensemble ressortit au fief du prieur de Nantilly et lui doit deux sous de redevance annuelle. Une autre copie de l'acte a été traduite en français et authentifiée par Vilmoreau, notaire apostolique.

Façade de la maison de Gilles de Tyr sur la rue Pascal

 

 L'entrée de l'ancien Hôtel-Dieu était située sur l'actuelle rue Pascal, assez près de Nantilly. Juste en face, ce portique à demi ruiné marque l'entrée de la grande maison de Gilles de Tyr, bordée du côté de l'église par un mur monumental ; les archives abondantes de l'aumônerie et de l'Hôtel-Dieu le confirment en permanence. Elles évoquent d'importants travaux sur cette façade en 1493. Les éléments très rapiécés de ce mur sont difficiles à dater. La partie gauche pouvait remonter au XIIIe siècle. L'arcature du bas, très soignée, débouchait sur une descente de cave creusée dans le roc. Cette cave débouchant directement sur la rue pavée correspondait vraisemblablement à une activité publique. N'oublions pas qu'au dessous, un dense réseau de caves superposées témoigne du grouillement de vie de ces parties souterraines.
 Au dessus, les restes de remplage au décor tréflé semblent eux aussi du XIIIe siècle, la partie droite étant plus tardive.rue Pascal Tout en haut, les grosses assises en tuffeau bleu seraient plutôt de la fin du XVe siècle. Une boutique occupait probablement la partie gauche du passage.

 Pendant longtemps, cette façade était reconverte par un lierre épais et dévastateur, comme on le voit sur le cliché de droite. La situation allait en s'améliorant : la façade avait été nettoyée et redevenait lisible ; malgré quelques fissures, elle pouvait être consolidée à frais réduits, comme on le voit sur la photo du haut. Cependant, cette maison, restée dans le domaine privé, n'a été l'objet d'aucun classement. Son aspect bricolé n'avait rien d'enthousiasmant, mais son histoire, bien établie à partir des abondantes archives hospitalières, était sûre. Il s'agissait du plus ancien édifice civil de la ville, avec le vestige militaire de l'enceinte du Boile au départ de la montée du Fort. Déjà, en 2010, Eric Cron s'inquiétait sur la solidité de cette façade, « malheureusement menacée aujourd'hui par un état sanitaire critique qu'encourage un désintérêt général » (Saumur, urbanisme, architecture et société, p. 52 ). Vox clamentis in deserto.

 

 Aux premières heures du 31 décembre 2016, la façade s'effondre tout d'un bloc, privant ainsi Saumur d'un vestige d'un réel intérêt historique. Que de ravages sur le patrimoine local depuis la destruction sauvage du secteur Dacier en 1975 !

Eboulement de la façade


 On remarquera d'abord que le puissant mur qui borde la maison du côté de l'église est resté à peu près intact. Il se prolonge le long de la grande salle et, sur des plans anciens, il atteint la rue de l'Ermitage. Il pourrait s'agir d'une fortification particulière entourant le bourg de Nantilly. Mais aucun texte ancien n'en parle.
 La grande salle de « l'hôpital des passants » est toujours en place, avec ses parties du XIIe-XIIIe et XVIIe siècle, que nous présentons maintenant.


3) L'intérieur de l'aumônerie

 Les administrateurs de l'aumônerie décrivent avec minutie le bâtiment légué par Gilles de Tyr, ainsi dans ce papier-terrier de 1696 :

 « Le logis et appartenances de devant le grand hospital, la rue pavée entre-deux, appelé l'hospital des passans, allias la vieille aumosnerie, audit bourg de Nantilly, compozé d'une grande salle voultée, une petite chambre et des latrines au bout, deux chambres haultes et greniers au-dessus, deux caves, une boutique, une escurie, un fenil au-dessus, un puy, un appenty et une grande cour, ou estoit un petit jardin, joignant, d'un costé, vers l'églize, le logis de Jean Tricault, notaire royal, l'escurie et allée des héritiers Urbain Tricault [...], d'autre costé, vers la ville, le logis et jardin de René Moullière et Elizabeth Bineau, sa femme [...] et le jardin despendant de la chapelle de Nostre-Dame l'Ancienne [...], d'un bout, par le devant, la grande rue pavée tendant de la ville de Saumur à l'églize de Nantilly, et, d'autre bout, le jardin despendant dudit Hostel-Dieu... »

Voûte de la grande salle Le bâtiment n'a guère changé depuis 1696. Dans la travée du premier plan, une embrasure, à gauche, est encadrée par une voûte d'arêtes, soigneusement appareillée, qui pourrait dater du XVIIe siècle.

 

 

Mur méridional de la grande salle

 A l'inverse, la base du mur sur le côté sud présente toutes les caractéristiques du XIIe siècle, les arcatures romanes régulières pouvant s'ouvrir sur des sortes d'alcôves.Au-dessus, les solides voûtes paraissent plus récentes. Dans les caves de Saumur, le plein cintre ne signifie nullement époque romane.

 

 

Travée du fond, escalier

 Les comptes de l'aumônerie tenus par Guillaume Mullot évoquent d'importantes transformations apportées au bâtiment : en 1492, la terrasse du four de l'aumônerie est refaite ; une sorte de cachot est aménagé pour retenir les malfaiteurs ; on repave la grande rue. Pour l'année 1493, sont cités des travaux de « maczonnerie, claveurerie [serrurerie], charpenterie et terrasserie », atteignant le montant élevé de 61 livres 10 sous.
 « L'eschelle qui descend en la voulte de ladite aumônerie » est refaite ; l'emplacement en demeure évident malgré les reprises de maçonnerie.
 Les pignons sont restaurés, les "murailles" rhabillées et les murs du jardin rétablis.

 

 Au XVIIe siècle, la vieille aumônerie, qui a perdu le plus gros de ses revenus, est supprimée. En 1657, un juge de la prévôté s'empare de l'hôpital des passants et en disperse les meubles. Finalement, les bâtiments sont vendus à des particuliers, Mr Chapoui et un voisin, René Moullière, d'après un acte du 17 décembre 1699 passé devant le notaire Blondeau.

Sources : Anne FAUCOU, Terrier de l'Aumônerie de Saumur (1452), 1992.
 Gino BLANDIN, Histoire du Centre hospitalier de Saumur, 1996, p. 49-54 et hors-texte n° 1.
 Recherches complémentaires aux A.M.S., arch. hospit., I B 13, I D 1 et I E 6.


4) Un pèlerinage sur la tombe de l'archevêque

 Selon le Père Anselme, Gilles de Tyr avait demandé à être inhumé dans sa ville natale. Son corps est donc acheminé vers Nantilly, depuis Dinant, dans « un cercueil de bois de chêne de deux pouces d'épaisseur, lié avec plusieurs bandes de fer, et ayant, des deux côtés, deux anneaux aussi de fer , dans lesquels avaient probablement été passés des bâtons pour servir à le transporter » ( J.-Fr. Bodin ).

 Gilles de Tyr est aussitôt proclamé saint par la vox populi, et son tombeau devient le lieu d'un pèlerinage. Avec les pèlerins affluent les offrandes, que se disputent le prieur-curé de Nantilly et l'évêque d'Angers ; l'affaire remonte au pape, qui tranche le différend en faveur du prieur de Nantilly.

 

5) La découverte de son tombeau

 En 1613, un fossoyeur, creusant près du grand autel de Nantilly, met au jour un caveau voûté contenant un tombeau de pierre, lui-même renfermant le cercueil où reposait Gilles de Tyr, revêtu de ses ornements pontificaux. Une plaque de plomb authentifiait cette découverte ; un procès-verbal est aussitôt rédigé et imprimé.

 Le caveau, refermé, est exploré à plusieurs reprises par la suite, sans qu'on comprenne bien pourquoi, car les comptes rendus de ces fouilles sont incohérents. Il est possible que les restes de Gilles de Tyr aient été transférés dans l'Hôtel-Dieu, dont il était un bienfaiteur, plus précisément dans une nouvelle chapelle édifiée à partir de 1729.

 

6) Le crosseron

Crosse de Gilles de Tyr, le crosseron

 

 Les objets trouvés lors de la découverte du tombeau ont été déposés dans le trésor de l'église de Nantilly. A la vérité, ils n'avaient aucune valeur marchande, puisque, mis à part un anneau d'or, ils étaient fabriqués en métal courant : un calice et une patène en étain, une crosse en cuivre ( notre archevêque oriental pratiquait la pauvreté ).

 Ces objets ont été dispersés au début de la Révolution, lors de la vente des biens nationaux. J.-Fr. Bodin a pu récupérer le souvenir qui lui paraissait le plus précieux, le crosseron, c'est-à-dire la volute qui forme la partie supérieure de la crosse. Il le fixe sur une plaque de marbre noir qu'il fait sceller dans un pilier de l'église, en face de l'épitaphe de Tiphaine Maugin.
 Evidemment, il ne s'agit pas d'un objet d'orfèvrerie en or massif et finement ciselé, comme les crosserons contemporains provenant de Saint-Florent ou de Fontevraud ; il est en cuivre, mais champlevé, à la façon limousine.

 La volute se termine par une tête de serpent ; dans la boucle de ce serpent, on croit reconnaître Eve offrant une pomme à Adam - malicieuse allusion à la tentation, qui vient se nicher jusque dans la crosse du prélat. La forme de « l'arbre du bien et du mal » n'ayant rien d'évident, certains commentateurs ont simplement vu une femme et un homme tenant un gros poisson. Je n'ignore pas la symbolique chrétienne du poisson, mais cette analyse ne prend pas en compte le serpent qui entoure le groupe, ni le fait que les deux personnages sont nus.

 Mon cliché remonte aux années 1970. Heureusement ! Car, en 1988, cet objet chargé de souvenirs à été dérobé en plein jour... Il est aujourd'hui remplacé par une copie.

 

 

 

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