Tanneguy Le Fèvre, un
esprit fort
Un
des plus brillants intellectuels saumurois et un esprit original,
qui n'est pourtant guère étudié :
- Sa fille Anne Dacier, a rédigé un court document, les Mémoires pour servir à la vie de Tanneguy Le Fèvre, publiés par Albert-Henri de Sallengre dans Mémoires de littérature, 4 ème partie, Toulouse, 1717. Le portrait ci-contre y figure en frontispice. Le texte du bas, rédigé dans un grec précieux, peut se traduire par : « Sois sage et méfie toi des normes mêmes de la pensée ».
- Article étoffé dans le premier Célestin Port, t. 2, 1876, p. 482-484.
- Pasteur Daniel Bourchenin, De Tanaquilli Fabri vita et scriptis, thèse latine soutenue en 1882.
- Deux contributions d'Emmanuel Bury et de Joy Kleinstuber au Colloque de Fontevraud, 1991, p. 79-96.
- Eliane Itti, « Tanneguy Le Fèvre, un érudit saumurois du XVIIe siècle », S.L.S.A.S., , n° 158, 2009, p. 49- 67.
1) Une jeunesse mal connue
Né à Caen en 1614, il reçoit
le prénom breton de Tanneguy ( autre forme de "Tanguy" ).
Son nom de famille varie beaucoup. Anne Dacier affirmait être
née "Lefebvre". Lui-même signe " Le
Febvre ". Le registre de l'Académie protestante
écrit ainsi et il est inhumé sous le nom de " Tannegui
Le febvre " ( A.D.M.L., I, 7 ). Cette forme
en deux mots et avec un "B" est la plus fréquente
et sans doute la meilleure. Cependant, dans ses livres imprimés
en langue française, il se donne pour nom " Le
Fèvre ". La Bibliothèque Nationale a adopté
cette version et l'a consacrée comme norme internationale.
Il faut donc s'y rallier.
L'enfant est né dans une famille catholique aisée,
bien qu'on ait raconté le contraire. Un précepteur
lui apprend le latin et il aurait, tout seul, découvert
le grec avec éblouissement. Il entre en seconde au collège
de La Flèche et y poursuit ses études jusqu'à
la maîtrise ès arts. Il est si brillant sujet que
les jésuites l'auraient volontiers gardé dans leurs
rangs.
Il passe au service du cardinal de Richelieu, pour lequel
il surveille les textes anciens publiés dans l'imprimerie
royale installée au Louvre. Le cardinal le destinait à
devenir le principal du collège qu'il comptait fonder en
sa ville de Richelieu. La mort de son protecteur met fin à
ces brillants débuts, car il est disgracié par Mazarin.
2) La conversion au protestantisme
Il occupe de petits emplois pendant quelques
années et voyage beaucoup. En 1645, il habite Grandchamp,
au sud de Langres, et il se déclare calviniste, fréquentant
la communauté réformée d'Is-sur-Tille, près
de Dijon. Les conversions dans ce sens sont rares à cette
époque : Le Fèvre, esprit libre, aime constamment
aller à contre-courant.
On est réduit à des suppositions sur ses motifs :
humaniste passionné d'Antiquité, homme de l'écrit
pratiquant la libre critique des textes, il semble être
un homme du XVIe siècle, à la religiosité
proche de celle d'Erasme, de Lefèvre d'Etaples ou de Rabelais,
qui développent des thèmes proches de la Réforme,
sans pour autant s'enfermer dans le corpus doctrinal de Luther
ou de Calvin. Evangéliste attardé en ce nouveau
siècle doctrinaire, Tanneguy Le Fèvre va vivre les
mêmes malentendus.
Il a épousé Marie Ollivier, qui se convertit
également à la Réforme. Le 24 décembre
1645, ils font baptiser au temple leur premier enfant, Anne, qui
deviendra célèbre sous le nom de "Madame Dacier".
Ils réapparaîssent à Preuilly-sur-Claise,
en 1647.
3) L'installation à Saumur
Le Fèvre s'installe à Saumur
en 1649. C'est vraisemblablement la vie intellectuelle et la perspective
d'enseigner qui l'ont attiré dans la ville. Il habite d'abord
au faubourg de la Bilange dans une maison située près
de la Loire, selon Swammerdam, probablement rue de la Petite-Bilange.
Le 22 juillet 1659, il achète pour 500 livres de
rente annuelle et perpétuelle un vaste domaine situé
à Terrefort. D'après deux actes de vente ( A.D.M.L.,
H 2753 ), la propriété, d'allure seigneuriale, comprend
« logemens, granges, pressoir, estables, taitteries
[ porcheries ], coulombier, caves, cour, jardins, verger,
avecq les logements du mestaïer séparés par
un chemin ». En dépendent deux clos de vignes, un
petit bois, des landes près de la Pierre Saint-Julien et
surtout 240 boisselées de terres labourables ( soit plus
de 13 ha ). Le tout appartient à la seigneurie du
chambrier de l'abbaye de Saint-Florent, auquel sont dûs
chaque année le tiers d'un chevreau apprécié
à cinq sols, le tiers de six poulets, le tiers de dix-neuf
sols et autres menues redevances, qui permettent, le cas échéant,
de prélever d'importants lods et ventes. La maison de maître
comporte de nombreuses chambres ; le ménage Le Fèvre
y tient pension pour les élèves de l'Académie
et héberge en particulier le jeune André Dacier,
qui devient le meilleur disciple de son hôte et un ami pour
sa fille.
Le Fèvre écrit qu'il aime le site de cette
demeure, car de là-haut, il jouit d'une vue plongeante
sur les vallées du Thouet et de la Loire. C'est un magnifique
domaine, mais le modeste enseignant mal rétribué
s'engage à verser des sommes considérables chaque
année. Dispose-t-il d'autres revenus personnels ? Ou bien,
la pension aux tarifs élevés et les leçons
particulières rapportent-elles autant ? Les livres
ne doivent pas représenter un gros revenu ; ils se vendent
cher, mais Le Fèvre en offre beaucoup ou les échange
avec ses correspondants.
Des recherches sur le terrain m'ont convaincu que cette
propriété n'était pas au Grand Terrefort
( qui a d'autres propriétaires ), mais au Petit
Terrefort ; elle était située vers l'entrée
de l'actuel aérodrome. En 1933, lors de l'achat des terrains
de cet aérodrome, quatre corps de logis du Petit Terrefort
existaient encore ( A.D.M.L., 63 ALPHA 14 ) ; laissés
à l'abandon, ils ont aujourd'hui disparu. Sur le cadastre
de 1811, on voit l'ensemble des bâtiments de la métairie
de Terrefort bordés par une grande mare :

4) L'intégration dans l'Académie
A son arrivée à Saumur,
Le Fèvre n'a encore rien publié, mais il est rapidement
reconnu dans les milieux intellectuels de la ville. Le 19 avril
1651, le docteur Parisod, depuis 45 ans régent de Troisième
au collège, songe à prendre du repos ; il propose
au Conseil académique de se démettre au profit du
« sieur Le Febvre », à condition
de conserver ses revenus, laissant à l'Académie
le soin de pourvoir aux besoins de son successeur. Ce dernier
accepte ces conditions peu lucratives ; le Conseil le loue
de ce qu'il « se contente d'une charge qui est loin
au-dessoubs de sa capacité » et le dispense
de tout examen ( A.M.S., Registre de l'Académie, I A 1,
fol. 148, r° ).
Manifestant un zèle de néophyte, le nouveau
converti s'intègre aussi dans l'église réformée,
dont il est le député au synode du Poitou. Il finit
par accepter la régence de la classe de Seconde.
Surtout, une chaire spéciale de grec est rétablie
en sa faveur en 1665. Grand seigneur, Le Fèvre refuse une
rente qui y était rattachée. Sa réputation
est alors immense et des étudiants viennent spécialement
pour suivre ses cours publics ; ils prennent souvent pension
à Terrefort.
De son expérience pédagogique, il tire à la fin de sa vie un petit manuel très répandu et souvent réédité : Méthode pour commencer les Humanités Grecques et Latines, à Saumur, chez René Péan, 1672, ouvrage pour lequel son éditeur obtient le privilège royal.
5) L'helléniste
A partir de 1653, Tanneguy Le Fèvre
commence la série de ses publications, qui se succèdent
au rythme de deux à trois par an. Deux éditeurs
saumurois et un parisien travaillent pour lui. Cette cadence s'explique
par un labeur écrasant et, sans doute, par l'accumulation
préalable de notes prises depuis le temps où il
travaillait pour Richelieu.
Il est surtout apprécié pour ses publications
de textes grecs. Les humanistes du siècle précédent
avaient déjà réalisé des éditions,
mais souvent établies à la hâte, d'après
de rares manuscrits souvent fautifs. Fort de sa connaissance intime
du grec, T. Le Fèvre en fait la critique interne, d'après
le vocabulaire et les tournures grammaticales de leur époque ;
il s'efforce de restituer le texte dans sa pureté originelle
et ajoute souvent des notes abondantes. Il aimerait consulter
de nouveaux manuscrits, mais ses demandes adressées dans
toutes les parties de l'Europe demeurent en général
infructueuses.
Parfois, il édite seulement le texte grec ;
parfois, il donne une traduction, mais c'est en latin ; exceptionnellement,
il transpose en français : il s'agit pour lui de concessions
commerciales appartenant à la série des " Belles
Infidèles ", des traductions assez libres, adaptées
aux goûts d'un large public. Ses auteurs de prédilection
sont des non-conformistes et des satiriques : Anacréon,
Sappho, Apollodore d'Athènes, Aristophane, Lucien...
Il est, en général, plus classique quand il
édite des auteurs latins : Térence, Horace, Tite-Live.
6) La République des Lettres
Tanneguy Le Fèvre appartient à
un petit cercle d'érudits dispersés à travers
le royaume et les pays voisins. Se sentant un peu isolé
dans la ville de Saumur et bien qu'il se rende parfois à
Paris, il entretient une abondante correspondance, rédigée
en latin quand il s'agit de problèmes d'érudition
( il en publie deux tomes ). Il fait autorité dans
ce milieu ; le professeur hollandais Gronovius fait souvent
appel à ses lumières.
Le maître à penser de ce cénacle est
un autre angevin, Gilles Ménage, philologue et historien,
dont les traits d'esprit sont pieusement recueillis dans les Menagiana.
Nullement un érudit ennuyeux ; Molière a été
bien sévère à son égard en le présentant
sous les traits de Vadius dans Les Femmes savantes. Ménage
raconte que, chaque année, il remettait à Le Fèvre
une pension de cent écus de la part d'un bienfaiteur anonyme.
Le versement cesse brusquement en 1662, car Paul Pellisson, qui
était le donateur, est enfermé à la Bastille
pour avoir pris la défense de son maître Fouquet
( on raconte que pendant ses loisirs contraints, il aurait
apprivoisé une araignée ). Cette pension doit
être mise en relation avec le livre suivant.

Toujours
hardi, Le Fèvre publie Lucrèce, un poète
latin matérialiste et athée, qui a une réputation
sulfureuse. Son éditeur est l'imprimeur saumurois Jean
II Lesnier, dont on reconnaît la marque typographique et
qui deviendra son gendre en épousant Anne Le Fèvre.
L'ouvrage est dédié à Paul Pellisson, alors
embastillé. On peut penser que le livre était déjà
sous presse avant la chute de Fouquet en septembre 1661. En tout
cas, l'année suivante, Le Fèvre publie sa dédicace,
ce qui illustre bien sa fidélité et son esprit frondeur,
ainsi que son absence d'opportunisme.
A l'inverse, Pellisson va rentrer en
grâce, passer du protestantisme au catholicisme, devenir
historiographe du roi et le principal rédacteur de ses
Mémoires. Avec Ménage, il continue à
protéger notre auteur depuis Paris.
Au-dessus, Colbert veut s'affirmer comme un mécène
éclairé : en 1665, il accorde à Le Fèvre
une gratification royale de 1 000 livres, « en
considération des ouvrages qu'il a donnés au public » ;
en 1671, le poète Chapelain, chargé de la sélection,
le propose pour une nouvelle récompense, mais Le Fèvre
ne reçoit rien, à cause de sa religion, comme La
Fontaine, exclu en raison de sa fidélité à
Fouquet ( Lettres, instructions et mémoires de
Colbert, t. 5, 1872, p. 470 et p. 646-647 ).
Ce petit cercle lettré est donc en concurrence et
se querelle souvent. Le Fèvre n'est pas le dernier à
polémiquer, parfois avec hargne. Il s'en prend notamment
à un certain Monsieur Gépé ( G. P. )
et à l'abbé Gallois, l'éditeur du Journal
des Savants, qui l'avait qualifié de « régent
de troisième ». Il publie quelques unes de ses
diatribes dans les deux tomes de ses Journalines ( 1666
et 1670 ). Ces textes destinés à un plus large
public sont en principe publiés en français, « en
mauvais françois », comme le reconnaît
l'auteur. Ou plutôt, dans une langue étrange, car
Le Fèvre, ne trouvant pas le mot français adéquat,
le remplace
par des termes grecs ou latins, qui lui sont plus familiers, si
bien que cette correspondance est un mélange des trois
langues, non exempt de pédantisme, et pour nous difficilement
lisible.
Il est cependant capable de faire simple et clair. Il publie
en 1665 Les Vies des Poètes Grecs en abrégé ;
cette brochure s'adressant à un enfant ne contient aucune
citation grecque ou latine et est rédigée dans une
langue limpide.
Le Fèvre pratique aussi l'italien ; il édite
ainsi une traduction du Mariage de Belfégor de Machiavel,
rééditée avec le livre précédent.
Au total, il a publié au moins 37 ouvrages, sans tenir
compte des nombreuses rééditions.
Maniaque de l'écriture, il fabrique lui-même
son encre, en ajoutant dans la mixture trois chopines de vin blanc.
Il se révèle pointilleux avec ses imprimeurs sur
la qualité du papier et sur le choix des caractères
typographiques.
7) Ligerina
Tanneguy Le Fèvre est un bel homme,
fine moustache conquérante, ample perruque bouclée,
parfums rares et coûteux. Il ne cache pas son intérêt
pour le beau sexe et il le dit à Ménage : « j'ai
écrit en quelque endroit que les Anciens aimoient les yeux
noirs et ... j'ai pardonné à Sapho, si elle a aimé
les femmes, puisque cette fureur lui avoit inspiré la belle
Ode que vous savez... » ( Menagiana, t.
3, 1715, p. 123 ).
Ce sont là des amours littéraires. Cependant,
notre distingué professeur en a de plus concrètes
en ville, en la personne d'une veuve chargée de trois enfants,
et plus âgée que lui, s'il s'agit bien de Rachel
David, comme je le suppose. Par son mariage, elle était
devenue Madame Liger ; or, ce mot signifie " la Loire
" en latin. Et notre poète de l'appeler " Ligerina,
la Ligérienne " et de la comparer à la rivière,
dans des vers latins qui font le tour de la ville.
Si encore Le Fèvre était veuf, comme l'affirme
dans sa thèse latine le prude pasteur Bourchenin, mais
son épouse, Marie Ollivier, est vivante et lui survit.
Si encore Madame Liger était catholique, une fille
de la grande Babylone, l'impudique ! Au contraire, elle est
entrée dans une famille d'apothicaires protestants qui
sont anciens du consistoire local de père en fils !
Aussi Le Fèvre est-il tenu en quarantaine par ses
collègues de l'Académie : « il y a plus
de cinq ans que je n'ai parlé à aucun d'eux »,
affirme-t-il à Ménage.
8) L'évolution religieuse de Le Fèvre
A l'écart par son habitation lointaine,
tenu en marge pour ses moeurs frivoles, Tanneguy Le Fèvre
s'éloigne aussi intellectuellement de ses collègues.
De l'antiquité grecque, ils ne retiennent qu'Aristote et
le Nouveau Testament, textes bien établis, sur lesquels
Le Fèvre n'écrit rien. Au contraire, il se passionne
pour les non-conformistes, il traduit Platon et il affirme son
admiration envers Socrate, dont il loue la tolérance :
« plust à Dieu que cette monstrueuse morale
qui déshonore aujourd'huy la face du Christianisme eust
pris quelque leçon de Socrate ! ».
La rupture religieuse prolonge logiquement cette rupture
culturelle. Le Fèvre juge bien mesquins les débats
théologiques et les querelles personnelles qui secouent
en permanence la petite communauté académique. Bravant
les interdits, il va écouter un Père oratorien,
le célèbre orateur Mascaron, qui prêche le
carême dans l'église Saint-Pierre, et il en fait
un vibrant éloge.
En 1670, il approuve et fait éditer les thèses
du pasteur d'Huisseau, qui, dans " La Réunion
du christianisme ", propose un syncrétisme
aboutissant à une religion allégée de tous
les dogmes en discussion. Il participe donc à ce courant
hostile aux doctrinaires, tous plus infaillibles les uns que les
autres. Voir le dossier spécial
sur ce livre.
9) Les ruptures
Le 25 octobre 1670, Tanneguy Le Fèvre
démissionne de l'Académie et tient des propos insolents
devant le conseil qui l'a convoqué. Dans une lettre, il
qualifie ses collègues de « gens mesquins, taquins,
malins, ... marchands de choses saintes, ... cafards ».
La cassure est irrévocable, ainsi que sa rupture morale
avec le calvinisme.
Il a 55 ans. De Leyde, de Strasbourg, d'Angleterre lui viennent
des propositions d'engagement ; il se prépare à
répondre à l'appel de l'Electeur Palatin pour venir
enseigner à l'université de Heidelberg.
En même temps, les milieux catholiques et la caisse
des conversions suivent de près la crise de l'Académie
saumuroise et cherchent à obtenir son abjuration et son
adhésion au catholicisme. Leur agent est Pierre-Daniel
Huet, un bon érudit lié à Le Fèvre
et originaire de Caen comme lui ; il est à l'époque
sous-précepteur du Dauphin ( il finira évêque ).
Les lettres échangées sont conservées et
publiées. Leur lecture ne laisse place à aucun doute
( Léon G. PÉLISSIER, Documents annotés,
t. 5, A travers les papiers de Huet, article de 1889 ).
Le Fèvre a abjuré le 20 mai 1671, devant un
certain Monsieur R., en secret et probablement sans ralliement
profond à la confession catholique, puisqu'il refuse de
rendre cet acte public et qu'il approuve les thèses rédigées
par d'Huisseau. Huet lui a écrit de Versailles pour l'interroger
sur sa situation matérielle et sur ses attentes. Ce même
20 mai, dans une longue lettre probablement confiée à
Monsieur R., il lui répond que ses affaires ne sont « ny
bonnes ni mauvaises. Je puis vivre dans ma maison et y finir mes
jours doucement ». Pour lui-même, il ne demande
rien de précis, mais il s'en tire par une pirouette en
grec : « Ti
moi deon, ti moi kalon - tout ce qui
m'arrivera, cela me semblera parfait ». Selon les
dires de Ménage, il aurait aimé devenir bibliothécaire
du collège Mazarin, autrement dit, conservateur de l'actuelle
Bibliothèque Mazarine.
Il songe surtout à l'avenir des siens : il verrait
bien son épouse gouvernante chez une personne de qualité ;
sa fille, Anne, « est une des plus agréables
lectrices que je connoisse » ; son fils, Tanneguy, âgé
de 13 ans et déjà avancé dans ses humanités,
« seroit bon auprès de quelque jeune prince
qu'on feroit estudier. Il luy donneroit de l'émulacion ».
Autrement dit, Tanneguy Le Fèvre est trop fier pour
accepter, comme certains autres, une abjuration publique contre
une pension financière, mais il demande à Huet,
bien placé à la cour, des postes honorables pour
les siens et peut-être pour lui-même, ce qui est long
à réaliser. Peut-être aussi cette démarche
est-elle temporaire, puisqu'il se prépare aussi à
rejoindre l'Electeur Palatin.
Le Fèvre est d'ailleurs en mauvaise santé ; dans un avertissement de 1665, il se plaint d'avoir mal aux yeux, de ne plus dormir et d'être assailli par la tristesse et le chagrin. Chaque année, les redoutables fièvres de fin d'été touchent durement la ville. Au terme d'une courte maladie, il décède le 11 septembre 1672, à l'âge de 58 ans. Il est enterré au cimetière protestant du quartier de la Bilange. Contrairement à tous les usages, le registre de l'Académie ne signale pas la disparition de ce professeur, l'un des plus brillants et des plus célèbres qu'elle ait compté, cela en dépit de son caractère difficile.
Pour conclure, citons ce passage du catalogue des écrivains publié en supplément du " Siècle de Louis XIV " ; Voltaire s'y avère bien informé sur Tanneguy Le Fèvre :
« calviniste, professeur à Saumur, méprisant ceux de sa secte, et demeurant parmi eux, plus philosophe que huguenot, écrivant aussi bien en latin quon puisse écrire dans une langue morte, faisant des vers grecs qui doivent avoir eu peu de lecteurs. La plus grande obligation que lui aient les lettres est davoir produit Mme Dacier. »
10) Son héritage
Après le décès de son époux, Marie Ollivier ne peut plus verser les 500 livres de rente foncière pour conserver la grande propriété de Terrefort. Avec l'accord de ses deux enfants vivants, elle la revend le 3 septembre 1681 contre une somme de 4 700 livres et surtout contre le remboursement des multiples dettes hypothécaires qu'elle a contractées ( A.D.M.L., H 2753 ). Elle décède, dans la confession protestante, en 1684.

Anne ( Is-sur-Tille, 1645 - Paris, 1720 ),
mariée trop jeune ( vers 17 ans ) à Jean
II Lesnier, l'imprimeur de son père, ne s'entend pas avec
son époux et retourne vivre à Terrefort. Après
la mort de ce mari, elle convole en de nouvelles noces avec son
ami d'enfance, l'érudit André Dacier, en compagnie
duquel elle se convertit au catholicisme.
Elle édite plusieurs oeuvres posthumes de son père
et, Huet tenant sa parole, elle est engagée pour établir
les recueils de textes anciens « ad usum Delphini
- à l'usage du Dauphin ». Ses traductions en
prose de l'Iliade et de l'Odyssée sont des classiques encore
réédités aujourd'hui. Dans la Querelle des
Anciens et des Modernes, elle défend, bien sûr, la
thèse de l'indépassable supériorité
des auteurs antiques.
Tanneguy II Le Fèvre ( Saumur,
1658 - Saumur, 1717 ), un temps régent au collège
de la ville, devient pasteur en Suisse et en Angleterre. Mais
il abjure et finit par revenir à Saumur.
D'après le témoignage d'un grand vieillard
recueilli par Bodin ( p. 395 ), il habitait au
départ de la rue du Paradis, dans l'îlot de maisons
implanté sur l'actuelle place
Saint-Pierre. Bodin en avait conclu que Madame Dacier était
née en ce lieu, ce qui explique le nom donné à
la nouvelle rue.
L'existence passablement agitée de Tanneguy Le Fèvre et des siens correspond assez bien à celle de nombreuses familles protestantes de cette époque. Elle correspond aussi à la démographie du temps : le ménage a eu sept enfants, deux seulement ont atteint l'âge adulte.