Tanneguy Le Fèvre, un esprit fort

 

Portrait dessiné par Des Moulins en 1665 et gravé par F. Bleyswyck Un des plus brillants intellectuels saumurois et un esprit original, pendant longtemps peu étudié.

- Sa fille Anne Dacier, a rédigé un court document, les Mémoires pour servir à la vie de Tanneguy Le Fèvre, publiés par Albert-Henri de Sallengre dans Mémoires de littérature, 4 ème partie, Toulouse, 1717. Le portrait ci-contre y figure en frontispice. Le texte du bas, rédigé dans un grec précieux, peut se traduire par : « Sois sage et méfie toi des normes mêmes de la pensée ».

- Article étoffé dans le premier Célestin Port, t. 2, 1876, p. 482-484.

- Pasteur Daniel Bourchenin, De Tanaquilli Fabri vita et scriptis, thèse latine soutenue en 1882.

- Deux contributions d'Emmanuel Bury et de Joy Kleinstuber au Colloque de Fontevraud, 1991, p. 79-96.

- Eliane Itti, « Tanneguy Le Fèvre, un érudit saumurois du XVIIe siècle », S.L.S.A.S.,, n° 158, 2009, p. 49- 67.

 

1) Une jeunesse mal connue

 Né à Caen en 1614, il reçoit le prénom breton de Tanneguy ( autre forme de "Tanguy" ). Son nom de famille varie beaucoup. Anne Dacier affirmait être née "Lefebvre". Lui-même signe " Le Febvre ". Le registre de l'Académie protestante écrit ainsi et il est inhumé sous le nom de " Tannegui Le febvre " ( A.D.M.L., I, 7 ). Cette forme en deux mots et avec un "B" est la plus fréquente et sans doute la meilleure. Cependant, dans ses livres imprimés en langue française, il se donne pour nom " Le Fèvre ". La Bibliothèque Nationale a adopté cette version et l'a consacrée comme norme internationale. Il faut donc s'y rallier.
 L'enfant est né dans une famille catholique aisée, bien qu'on ait raconté le contraire. Un précepteur lui apprend le latin et il aurait, tout seul, découvert le grec avec éblouissement. Il entre en seconde au collège de La Flèche et y poursuit ses études jusqu'à la maîtrise ès arts. Il est si brillant sujet que les jésuites l'auraient volontiers gardé dans leurs rangs.
 Il passe au service du cardinal de Richelieu, pour lequel il surveille les textes anciens publiés dans l'imprimerie royale installée au Louvre. Le cardinal le destinait à devenir le principal du collège qu'il comptait fonder en sa ville de Richelieu. La mort de son protecteur met fin à ces brillants débuts, car il est disgracié par Mazarin.

 

2) La conversion au protestantisme

 Il occupe de petits emplois pendant quelques années et voyage beaucoup. En 1645, il habite Grandchamp, au sud de Langres, et il se déclare calviniste, fréquentant la communauté réformée d'Is-sur-Tille, près de Dijon. Les conversions dans ce sens sont rares à cette époque : Le Fèvre, esprit libre, aime constamment aller à contre-courant.
 On est réduit à des suppositions sur ses motifs : humaniste passionné d'Antiquité, homme de l'écrit pratiquant la libre critique des textes, il semble être un homme du XVIe siècle, à la religiosité proche de celle d'Erasme, de Lefèvre d'Etaples ou de Rabelais, qui développent des thèmes proches de la Réforme, sans pour autant s'enfermer dans le corpus doctrinal de Luther ou de Calvin. Evangéliste attardé en ce nouveau siècle doctrinaire, Tanneguy Le Fèvre va vivre les mêmes malentendus.
 Il a épousé Marie Ollivier, qui se convertit également à la Réforme. Le 24 décembre 1645, ils font baptiser au temple leur premier enfant, Anne, qui deviendra célèbre sous le nom de "Madame Dacier".
 Ils réapparaîssent à Preuilly-sur-Claise, en 1647.

 

3) L'installation à Saumur

 Le Fèvre s'installe à Saumur en 1649, vraisemblablement attiré par l'intensité de la vie intellectuelle et par la perspective d'enseigner. Il habite d'abord au faubourg de la Bilange dans une maison située près de la Loire, selon Swammerdam, probablement rue de la Petite-Bilange.
 Le 22 juillet 1659, il achète pour 500 livres de rente annuelle et perpétuelle un vaste domaine situé à Terrefort. D'après deux actes de vente ( A.D.M.L., H 2753 ), la propriété, d'allure seigneuriale, comprend « logemens, granges, pressoir, estables, taitteries [ porcheries ], coulombier, caves, cour, jardins, verger, avecq les logements du mestaïer séparés par un chemin ». En dépendent deux clos de vignes, un petit bois, des landes près de la Pierre Saint-Julien et surtout 240 boisselées de terres labourables ( soit plus de 13 ha ). Le tout appartient à la seigneurie du chambrier de l'abbaye de Saint-Florent, auquel sont dûs chaque année le tiers d'un chevreau apprécié à cinq sols, le tiers de six poulets, le tiers de dix-neuf sols et autres menues redevances, qui permettent, le cas échéant, de prélever d'importants lods et ventes. La maison de maître comporte de nombreuses chambres ; le ménage Le Fèvre y tient pension pour les élèves de l'Académie et héberge en particulier le jeune André Dacier, qui devient le meilleur disciple de son hôte et un ami pour sa fille.
 Le Fèvre écrit qu'il aime le site de cette demeure, car de là-haut, il jouit d'une vue plongeante sur les vallées du Thouet et de la Loire. C'est un magnifique domaine, mais le modeste enseignant mal rétribué s'engage à verser des sommes considérables chaque année. Dispose-t-il d'autres revenus personnels ? Ou bien, la pension aux tarifs élevés et les leçons particulières rapportent-elles autant ? Les livres ne doivent pas représenter un gros revenu ; ils se vendent cher, mais Le Fèvre en offre beaucoup ou les échange avec ses correspondants.
 Des recherches sur le terrain m'ont convaincu que cette propriété n'était pas au Grand Terrefort ( qui a d'autres propriétaires à l'époque ), mais au Petit Terrefort ; elle était située vers l'entrée de l'actuel aérodrome. En 1933, lors de l'achat des terrains de cet aérodrome, quatre corps de logis du Petit Terrefort existaient encore ( A.D.M.L., 63 ALPHA 14 ) ; laissés à l'abandon, ils ont aujourd'hui disparu. Sur le cadastre de 1811, on voit l'ensemble des bâtiments de la métairie de Terrefort bordés par une grande mare :

Métairie de Terrefort, cadastre de Saint-Hilaire Saint-Florent, 3ème feuille, 1811, partie rétrocédée à Bagneux.

 

 

4) L'intégration dans l'Académie

 A son arrivée à Saumur, Le Fèvre n'a encore rien publié, mais il est rapidement reconnu dans les milieux intellectuels de la ville. Le 19 avril 1651, le docteur Parisod, depuis 45 ans régent de Troisième au collège, songe à prendre du repos ; il propose au Conseil académique de se démettre au profit du « sieur Le Febvre », à condition de conserver ses revenus, laissant à l'Académie le soin de pourvoir aux besoins de son successeur. Ce dernier accepte ces conditions peu lucratives ; le Conseil le loue de ce qu'il « se contente d'une charge qui est loin au-dessoubs de sa capacité » et le dispense de tout examen ( A.M.S., Registre de l'Académie, I A 1, fol. 148, r° ).
 Manifestant un zèle de néophyte, le nouveau converti s'intègre aussi dans l'église réformée, dont il est le député au synode du Poitou. Il finit par accepter la régence de la classe de Seconde.Méthode... par Tanneguy Le Fèvre, 1672, B.M.S., S-XVII-8/60

 Surtout, une chaire spéciale de grec à l'Académie est rétablie en sa faveur en 1665. Grand seigneur, Le Fèvre refuse une rente qui y était rattachée. Sa réputation est alors immense et des étudiants viennent spécialement pour suivre ses cours publics ; ils prennent souvent pension à Terrefort.

 De son expérience pédagogique, il tire à la fin de sa vie un petit manuel très répandu et souvent réédité : Méthode pour commencer les Humanités Grecques et Latines, à Saumur, chez René Péan, 1672, ouvrage pour lequel son éditeur obtient le privilège royal. Le Fèvre y raconte ses expériences personnelles, tout en préparant l'éducation du Dauphin, à laquelle sa fille sera associée.

 

5) L'helléniste

 A partir de 1653, Tanneguy Le Fèvre commence la série de ses publications, qui se succèdent au rythme de deux à trois par an. Deux éditeurs saumurois et un parisien travaillent pour lui. Cette cadence s'explique par un labeur écrasant et, sans doute, par l'accumulation préalable de notes prises depuis le temps où il travaillait pour Richelieu.
 Il est surtout apprécié pour ses publications de textes grecs. Les humanistes du siècle précédent avaient déjà réalisé des éditions, mais souvent établies à la hâte, d'après de rares manuscrits souvent fautifs. Fort de sa connaissance intime du grec, T. Le Fèvre en fait la critique interne, d'après le vocabulaire et les tournures grammaticales de leur époque ; il s'efforce de restituer le texte dans sa pureté originelle et ajoute souvent des notes abondantes. Il aimerait consulter de nouveaux manuscrits, mais ses demandes adressées dans toutes les parties de l'Europe demeurent en général infructueuses.
 Parfois, il édite seulement le texte grec ; parfois, il donne une traduction, mais c'est en latin ; exceptionnellement, il transpose en français : il s'agit pour lui de concessions commerciales appartenant à la série des " Belles Infidèles ", des traductions assez libres, adaptées aux goûts d'un large public. Ses auteurs de prédilection sont des non-conformistes et des satiriques : Anacréon, Sappho, Apollodore d'Athènes, Aristophane, Lucien...
 Il est, en général, plus classique quand il édite des auteurs latins : Térence, Horace, Tite-Live.

 

6) La République des Lettres

 Tanneguy Le Fèvre appartient à un petit cercle d'érudits dispersés à travers le royaume et les pays voisins. Se sentant un peu isolé dans la ville de Saumur et bien qu'il se rende parfois à Paris, il entretient une abondante correspondance, rédigée en latin quand il s'agit de problèmes d'érudition ( il en publie deux tomes ). Il fait autorité dans ce milieu ; le professeur hollandais Gronovius fait souvent appel à ses lumières.
 Le maître à penser de ce cénacle est un autre angevin, Gilles Ménage, philologue et historien, dont les traits d'esprit sont pieusement recueillis dans les Menagiana. Nullement un pédant ennuyeux ; Molière a été bien sévère à son égard en le présentant sous les traits de Vadius dans Les Femmes savantes. Ménage raconte que, chaque année, il remettait à Le Fèvre une pension de cent écus de la part d'un bienfaiteur anonyme. Le versement cesse brusquement en 1662, car Paul Pellisson, qui était le donateur, est enfermé à la Bastille pour avoir pris la défense de son maître Fouquet ( on raconte que pendant ses loisirs contraints, il aurait apprivoisé une araignée ). Cette pension doit être mise en relation avec le livre suivant.

Lucrèce, De rerum natura, édité par T. Le Fèvre, cliché communiqué par Jean-Louis LaplancheDédicace à Paul Pellisson, cliché J. L. Laplanche Toujours hardi, Le Fèvre publie Lucrèce, un poète latin matérialiste et athée, qui a une réputation sulfureuse. Son éditeur est l'imprimeur saumurois Jean II Lesnier, dont on reconnaît la marque typographique et qui deviendra son gendre en épousant Anne Le Fèvre. L'ouvrage est dédié à Paul Pellisson, alors embastillé. On peut penser que le livre était déjà sous presse avant la chute de Fouquet en septembre 1661. En tout cas, l'année suivante, Le Fèvre publie sa dédicace, ce qui illustre bien sa fidélité et son esprit frondeur, ainsi que son absence d'opportunisme.

 A l'inverse, Pellisson va rentrer en grâce, passer du protestantisme au catholicisme, devenir historiographe du roi et le principal rédacteur de ses Mémoires. Avec Ménage, il continue à protéger notre auteur depuis Paris.
 Au-dessus, Colbert veut s'affirmer comme un mécène éclairé : en 1665, il accorde à Le Fèvre une gratification royale de 1 000 livres, « en considération des ouvrages qu'il a donnés au public » ; en 1671, le poète Chapelain, chargé de la sélection, le propose pour une nouvelle récompense, mais Le Fèvre ne reçoit rien, à cause de sa confession, comme La Fontaine, exclu en raison de sa fidélité à Fouquet ( Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. 5, 1872, p. 470 et p. 646-647 ).
 Ce petit cercle lettré est donc en concurrence et se querelle souvent. Le Fèvre n'est pas le dernier à polémiquer, parfois avec hargne. Il s'en prend notamment à un certain Monsieur Gépé ( G. P. ) et à l'abbé Gallois, l'éditeur du Journal des Savants, qui l'avait qualifié de « régent de troisième ». Il publie quelques unes de ses diatribes dans les deux tomes de ses Journalines ( 1666 et 1670 ). Ces textes destinés à un plus large public sont en principe publiés en français,Frontispice et page de titre « en mauvais françois », comme le reconnaît l'auteur. Ou plutôt, dans une langue étrange, car Le Fèvre, ne trouvant pas le mot français adéquat, le remplace par des termes grecs ou latins, qui lui sont plus familiers, si bien que cette correspondance est un mélange des trois langues, non exempt de pédantisme, et pour nous difficilement lisible.
 Il est cependant capable de faire simple et clair. Il publie en 1665 Les Vies des Poètes Grecs en abrégé ; cette brochure s'adressant à un enfant ne contient aucune citation grecque ou latine et est rédigée dans une langue limpide.
 Le Fèvre pratique aussi l'italien ; il édite ainsi une traduction du Mariage de Belfégor de Machiavel, rééditée avec le livre précédent. Au total, il a publié au moins 37 ouvrages, sans tenir compte des nombreuses rééditions.
 Maniaque de l'écriture, il fabrique lui-même son encre, en ajoutant dans la mixture trois chopines de vin blanc. Il se révèle pointilleux avec ses imprimeurs sur la qualité du papier et sur le choix des caractères typographiques.

 

 

7) Ligerina

 Tanneguy Le Fèvre est un bel homme, fine moustache conquérante, ample perruque bouclée, parfums rares et coûteux. Il ne cache pas son intérêt pour le beau sexe et il le dit à Ménage : « j'ai écrit en quelque endroit que les Anciens aimoient les yeux noirs et ... j'ai pardonné à Sapho, si elle a aimé les femmes, puisque cette fureur lui avoit inspiré la belle Ode que vous savez... » ( Menagiana, t. 3, 1715, p. 123 ).
 Ce sont là des amours littéraires. Cependant, notre distingué professeur en a de plus concrètes en ville, en la personne d'une veuve chargée de trois enfants, et plus âgée que lui, s'il s'agit bien de Rachel David, comme je le crois. Par son mariage, elle était devenue Madame Liger ; or, ce mot signifie " la Loire  " en latin. Et notre poète de l'appeler " Ligerina, la Ligérienne " et de la comparer à la rivière, dans des vers latins qui font le tour de la ville.
 Si encore Le Fèvre était veuf, comme l'affirme dans sa thèse latine le prude pasteur Bourchenin, mais son épouse, Marie Ollivier, est vivante et lui survit.
 Si encore Madame Liger était catholique, une fille de la grande Babylone, l'impudique ! Au contraire, elle est entrée dans une famille d'apothicaires protestants qui sont anciens du consistoire local de père en fils !
 Aussi Le Fèvre est-il tenu en quarantaine par ses collègues de l'Académie : « il y a plus de cinq ans que je n'ai parlé à aucun d'eux », affirme-t-il à Ménage.

 

8) L'évolution religieuse de Le Fèvre

 A l'écart par son habitation lointaine, tenu en marge pour ses moeurs frivoles, Tanneguy Le Fèvre s'éloigne aussi intellectuellement de ses collègues. De l'antiquité grecque, ils retiennent surtout Aristote et le Nouveau Testament, textes bien établis, sur lesquels Le Fèvre n'écrit rien. Au contraire, il se passionne pour les non-conformistes, il traduit Platon et il affirme son admiration envers Socrate, dont il loue la tolérance : « plust à Dieu que cette monstrueuse morale qui déshonore aujourd'huy la face du Christianisme eust pris quelque leçon de Socrate ! ».
 La rupture religieuse prolonge logiquement cette rupture culturelle. Le Fèvre juge bien mesquins les débats théologiques et les querelles personnelles qui secouent en permanence la petite communauté académique. Bravant les interdits, il va écouter un Père oratorien, le célèbre orateur Mascaron, qui prêche le carême dans l'église Saint-Pierre, et il en fait un vibrant éloge.
 En 1670, il approuve et fait éditer les thèses du pasteur d'Huisseau, qui, dans " La Réunion du christianisme ", propose un syncrétisme aboutissant à une religion unifiée et allégée de tous les dogmes en discussion. Il participe donc à ce courant hostile aux doctrinaires, tous plus infaillibles les uns que les autres. Voir le dossier spécial sur ce livre.

 

9) Les ruptures

 Le 25 octobre 1670, Tanneguy Le Fèvre démissionne de l'Académie et tient des propos insolents devant le conseil qui l'a convoqué. Dans une lettre, il qualifie ses collègues de « gens mesquins, taquins, malins, ... marchands de choses saintes, ... cafards ». J'ai mis en ligne ces qualificatifs le 13 novembre 2005 ; ils ne sont nullement « passés sous silence » par « nos historiens laudateurs de l'Académie fondée par Duplessis-Mornay », ainsi que le prétend P. G. dans S.L.S.A.S., 2017, p. 127.
 La cassure est irrévocable, ainsi que la rupture avec le calvinisme. Tanneguy Le Fèvre a 55 ans. De Leyde, de Strasbourg, d'Angleterre lui viennent des propositions d'engagement ; il se prépare à répondre à l'appel de l'Electeur Palatin pour aller enseigner à l'université de Heidelberg.
 En même temps, les milieux catholiques et la caisse des conversions suivent de près la crise de l'Académie saumuroise et cherchent à obtenir son abjuration et son adhésion publique au catholicisme. Leur agent est Pierre-Daniel Huet, un bon érudit lié à Le Fèvre et originaire de Caen comme lui ; il est à l'époque sous-précepteur du Dauphin ( il finira évêque ). Les lettres échangées sont conservées et publiées. Leur lecture ne laisse place à aucun doute ( Léon G. PÉLISSIER, Documents annotés, t. 5, A travers les papiers de Huet, article de 1889 ).
 Le Fèvre a abjuré le 20 mai 1671, devant un certain Monsieur R., en secret et probablement sans ralliement profond à la confession catholique, puisqu'il refuse de rendre cet acte public et qu'il approuve alors les thèses rédigées par d'Huisseau. Ce " Monsieur R. " s'appelle Roussel et est un agent de Huet, selon l'identification donnée par Dinah Ribard dans « Les époux Dacier », Littératures classiques, n° 72, 2010, p. 60, note. Huet lui a écrit de Versailles pour l'interroger sur sa situation matérielle et sur ses attentes. Ce même 20 mai, dans une longue lettre probablement confiée à Monsieur R., il lui répond que ses affaires ne sont « ny bonnes ni mauvaises. Je puis vivre dans ma maison et y finir mes jours doucement ». Pour lui-même, il ne demande rien de précis, mais il s'en tire par une pirouette en grec : « 
Ti moi deon, ti moi kalon - tout ce qui m'arrivera, cela me semblera parfait ». Selon les dires de Ménage, il aurait aimé devenir bibliothécaire du collège Mazarin, autrement dit, conservateur de l'actuelle Bibliothèque Mazarine.
 Il songe surtout à l'avenir des siens : il verrait bien son épouse gouvernante chez une personne de qualité ; sa fille, Anne, « est une des plus agréables lectrices que je connoisse » ; son fils, Tanneguy, âgé de 13 ans et déjà avancé dans ses humanités, « seroit bon auprès de quelque jeune prince qu'on feroit estudier. Il luy donneroit de l'émulacion ».
 Autrement dit, Tanneguy Le Fèvre est trop fier pour accepter, comme certains autres, une abjuration publique contre une pension financière, mais il demande à Huet, bien placé à la cour, des postes honorables pour les siens et peut-être pour lui-même, ce qui est long à réaliser. Peut-être aussi cette démarche est-elle temporaire, puisqu'il se prépare aussi à rejoindre l'Electeur Palatin.

 Le Fèvre est d'ailleurs en mauvaise santé ; dans un avertissement de 1665, il se plaint d'avoir mal aux yeux, de ne plus dormir et d'être assailli par la tristesse et le chagrin. Chaque année, les redoutables fièvres de fin d'été touchent durement la ville. Au terme d'une courte maladie, il décède le 11 septembre 1672, à l'âge de 58 ans. Il est enterré au cimetière protestant du quartier de la Bilange. Contrairement à tous les usages, le registre de l'Académie ne signale pas la disparition de ce professeur, l'un des plus brillants et des plus célèbres qu'elle ait compté, cela en dépit de son caractère difficile.

  Pour conclure, citons ce passage du catalogue des écrivains publié en supplément du " Siècle de Louis XIV " ; Voltaire s'y avère bien informé sur Tanneguy Le Fèvre :

« calviniste, professeur à Saumur, méprisant ceux de sa secte, et demeurant parmi eux, plus philosophe que huguenot, écrivant aussi bien en latin qu’on puisse écrire dans une langue morte, faisant des vers grecs qui doivent avoir eu peu de lecteurs. La plus grande obligation que lui aient les lettres est d’avoir produit Mme Dacier. »

 

10) Son héritage

 Après le décès de son époux, Marie Ollivier ne peut plus verser les 500 livres de rente foncière pour conserver la grande propriété de Terrefort. Avec l'accord de ses deux enfants vivants, elle la revend le 3 septembre 1681 contre une somme de 4 700 livres et surtout contre le remboursement des multiples dettes hypothécaires qu'elle a contractées ( A.D.M.L., H 2753 ). Elle décède, dans la confession protestante, en 1684.

Madame Dacier, portrait peint par Baptiste Feret et gravé par Etienne-Jahandier Desrochers.

 

 Anne ( Grandchamp, 1645 - Paris, 1720 ), mariée trop jeune ( vers 17 ans ) à Jean II Lesnier, l'imprimeur de son père, ne s'entend pas avec son époux et retourne vivre à Terrefort. Après la mort de ce mari, elle convole en de nouvelles noces avec son ami d'enfance, l'érudit André Dacier, avec lequel elle vivait déjà en femme libérée et en compagnie duquel elle se convertit au catholicisme.
 Elle édite plusieurs oeuvres posthumes de son père et, Huet tenant sa parole, elle est engagée pour établir les recueils de textes anciens « ad usum Delphini - à l'usage du Dauphin ». Ses traductions en prose de l'Iliade et de l'Odyssée sont des classiques encore réédités aujourd'hui. Dans la Querelle des Anciens et des Modernes, elle défend avec vigueur la thèse de l'indépassable supériorité des auteurs antiques.
 Madame Dacier n'est pas tombée dans l'oubli :
- " Littératures classiques ", Les époux Dacier, numéro 72, été 2010 ;
- Eliane Itti, Madame Dacier, femme et savante du Grand Siècle ( 1645-1720 ), L'Harmattan, 2012.
- Site encyclopédique sur Madame Dacier dirigé par Eliane Itti dans le portail de l'université de Lyon 2.

 

 

 Tanneguy II Le Fèvre ( Saumur, 1658 - Saumur, 1717 ), très brillant sujet aux dires de son père, un temps régent au collège de la ville, devient pasteur en Suisse et en Angleterre. Mais il abjure et finit par revenir à Saumur. Il avait publié en 1714 un traité d'algèbre fort apprécié.

Tanneguy II Le Fèvr


 D'après le témoignage d'un grand vieillard recueilli par Bodin ( p. 395 ), il habitait au départ de la rue du Paradis, dans l'îlot de maisons implanté sur l'actuelle place Saint-Pierre et aujourd'hui abattu. Bodin en avait conclu que Madame Dacier était née en ce lieu, ce qui explique le nom donné à la nouvelle rue, mais c'était une erreur.

 

 L'existence passablement agitée de Tanneguy Le Fèvre et des siens correspond assez bien à celle de nombreuses familles protestantes de cette époque. Elle correspond aussi à la démographie du temps : le ménage a eu sept enfants, deux seulement ont atteint l'âge adulte.

 

 

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