Notes sur Charles Louvet
1) Un oublié de l'histoire
Maire de Saumur du 31 juillet 1844 au
21 juillet 1869, conseiller général de Montreuil-Bellay
de 1838 à 1870, président du Conseil Général
de Maine-et-Loire de 1856 à 1869, député
du 23 avril 1848 au 4 décembre 1870, ministre de l'Agriculture
et du Commerce du 2 janvier 1870 au 9 août de la même
année, Charles Louvet a franchi toutes les étapes
du cursus honorum et, en 25 années de mandat local,
il a imprimé une marque durable sur la ville de Saumur,
en aménageant des voies nouvelles et en construisant ou
en restaurant ses principaux monuments.
Il est étrange qu'aucune étude approfondie
ne lui soit consacrée. L'imprimeur angevin Léon
Cosnier, « Charles Louvet », Mémoires
de la Société Nationale d'Agriculture, Sciences
et Arts d'Angers, 4 ème série, t. IX, 1895,
p. 36-91, ami proche, bien que son cadet de cinq ans, relate
leur jeunesse commune dans des pages nostalgiques, sans prétention
historique. La suite annoncée de cette étude n'est
pas parue. Au décès de Louvet en 1882, les journaux
locaux lui consacrent des articles nécrologiques peu fournis
et soucieux avant tout d'énumérer les personnalités
qui tiennent les cordons du poêle. Beaucoup plus intéressant,
Emile Ollivier, qui l'avait pris dans son cabinet ministériel,
en parle dans deux pages amicales de L'Empire libéral.
Etudes, récits, souvenirs, Paris, Garnier Frères,
t. XII, Le ministère du 2 janvier, 1908, p. 236-237.
Prosper Bigeard, « Impressions sur vieux Souvenirs
( 1850-1915 ) », R.A., 1915, p. 169-212,
racontant son enfance saumuroise, évoque Louvet à
plusieurs reprises, notamment aux pages 196-197. Courtes notes
dans la réédition du dictionnaire de Célestin
Port, dans l'Anjou historique, t. 12, p. 651-654.
Notices forcément brèves de Francis Choisel dans
Benoît Yvert, Dictionnaire des Ministres ( 1789-1989 ),
Perrin, 1990, p. 291, et dans Jean Tulard, Dictionnaire
du Second Empire, Fayard, 1995, p. 748-749.
Charles Louvet a publié de nombreux articles dispersés
dans diverses publications ; il a fait imprimer quelques
unes de ses interventions parlementaires. Sur ses vieux jours,
il édite, en un petit nombre d'exemplaires, les courtes
notes qu'il rédigeait au jour le jour : Ch. Louvet,
Feuilles volantes, 1877, et Feuilles volantes. Nouvelle
série. Essais de philosophie chrétienne, 1882,
les deux volumes à Paris, chez Didier ( B.N.F., 8° Z
412 ( 1 et 2 ). Ces pages intimes, destinées
surtout à sa famille et à ses amis, nous seront
précieuses pour scruter le fond de sa pensée.
Il existe des documents abondants, publics et privés,
qui permettraient une étude plus détaillée.
Faute de temps, je mets seulement en ordre et en perspective les
éléments glanés au cours de mes recherches
sur la période.
Postérieurement à la rédaction de ce
dossier : Pierre Gourdin, « Un maire de Saumur,
député et ministre, Charles Louvet ( 1806-1882 ) »,
S.L.S.A.S., n° 161, 2012, p. 51-65.
2) Le riche héritier
Louis Louvet, le père de Charles,
est propriétaire d'un beau domaine viticole au hameau de
Sanziers, dépendant du Puy-Notre-Dame. Il pourrait mener
une paisible existence de notable rural. Il préfère
se lancer dans les affaires, plus particulièrement dans
le commerce des rouenneries, les étoffes fabriquées
dans la région de Rouen. A la veille de la Révolution,
il dirige, sans la posséder, une importante maison de draps
située à Paris, rue Saint-Martin. Déployant
une grande audace à une époque où le capitalisme
industriel est frileux en France, il décide de fabriquer
lui-même les articles qu'il commercialise. Il vend son domaine
du Puy-Notre-Dame pour 60 000 francs ( selon L. Cosnier ).
Il crée un nouvel établissement à Falaise,
au quartier de Guibray, où se tiennent des foires très
fréquentées. En 1812, il ouvre à Elbeuf une
filature de tissus de laine ( d'après la base Mérimée ).
Il vit habituellement à Rouen, d'où il dirige ses
deux principales succursales, celle de Guibray et celle de Saumur.
Cette dernière est dirigée par son épouse,
qui est née à Saint-Lambert-des-Levées sous
le nom de Marie Nouzilleau et qui préfère continuer
à résider dans la maison de la rue Saint-Jean. C'est
là qu'elle met Charles au monde, le 22 octobre 1806, vers
2 h du soir.
Tout naturellement, le père souhaite transmettre
sa brillante entreprise à son seul fils mâle. Il
le forme à la dure, l'obligeant à courir les foires
et à visiter les fabriques, « monté sur
une longue voiture nommée maringote, avec un cabriolet
sur le devant et l'arrière rempli de marchandises »
( Cosnier ). Le jeune Charles Louvet pratique ces activités
pendant quatre ans, vers 1823-1827. En réalité,
ayant la tête ailleurs, il prend ce métier en aversion
et, après la mort de son père, il liquide l'entreprise
de production. Lui, ses trois soeurs et sa mère en ont
sûrement tiré une somme colossale. Alors qu'il est
encore très jeune, Louvet est qualifié par plusieurs
témoins de " bi-millionnaire ", formule
qui désigne alors à une fortune exceptionnelle,
correspondant aujourd'hui à quelque huit millions d'euros.
Il perçoit 80 000 francs de rentes annuelles.
Malgré cela, il paie des impôts modérés ;
d'après une enquête de 1847 ( A.M.S., 1 M 44,
ancienne cote : M I 197(10)), il se situe au douzième
rang de la ville avec 580,67 francs, dernière ses beaux-frères
Toché-Louvet et Dumény-Louvet. Cela s'explique par
le fait que sa fortune est surtout placée en valeurs mobilières
et beaucoup moins en biens immobiliers. Nous y reviendrons.
" Louvet fils " ne cesse pas aussitôt
le négoce animé par sa mère. Voici une en-tête
de facture d'étoffes lithographiée par Adolphe Degouy.
Le 12 juin 1838, son père est décédé
depuis longtemps, mais Charles Louvet conserve la référence
; son entreprise fréquente encore les foires d'Angers,
du Mans, de Cholet et de Thouars.

3) Le jeune romantique
Peu intéressé par la pratique
du commerce et de l'industrie, Charles Louvet se passionne en
permanence pour les arts et les lettres. Tout jeune déjà,
il joue des rôles d'enfant dans les pièces données
au théâtre de Saumur ( d'après les publicités
parues dans la presse ). Il suit comme externe les cours
du collège de Garçons à partir des classes
primaires ; en 1816, il est en septième, en compagnie
de Charlemagne Dupuis et de Charles Dovalle, son cadet d'un an
( A.D.M.L., 416 T 1(2) ). Il se lie d'amitié
avec ce dernier, qui, déjà, écrit des poésies
remarquées. Toutefois, dans ce collège somnolent
aux effectifs minuscules, les études ne sont pas très
relevées. Louvet les complète par une année
scolaire passée, en 1821-1822, au lycée royal d'Angers,
où il suit en même temps les cours de rhétorique
et de philosophie et où il rafle cinq premiers prix. Il
y est le condisciple de Prosper Guéranger, plus tard abbé
de Solesmes, avec lequel il échange une correspondance.
Dans les années 1823-1831, il voyage beaucoup. Il
doit d'abord assister son père à Rouen et sur les
marchés. Ensuite, il s'installe à Paris, où
il poursuit sans hâte des études de lettres et de
droit. Il s'installe confortablement, sans partager l'existence
frugale de ses camarades. Tous les soirs, il sort dans le monde,
afin de se faire des relations. Il préside le repas des
étudiants angevins de Paris, que David d'Angers vient visiter.
Il fréquente la jeunesse turbulente et romantique du Quartier
latin, se lie avec Victor Hugo, avec Paul Foucher, le beau-frère
de ce dernier, avec Sainte-Beuve, Théophile Gautier ; il
" combat " à leurs côtés
dans la bataille d'Hernani en février-mars 1830. Louvet
s'intéresse beaucoup au théâtre ; avec
son proche ami Dovalle, il écrit une pièce en un
acte, " Lorette ", qui est partout
refusée. Il est très affecté en 1829, quand
Dovalle est tué en duel, voir
récit. Il s'occupe d'éditer quelques unes de
ses oeuvres sous le titre " Le Sylphe : Poésies "
( Paris, Ladvocat, 1830 ). Victor Hugo lui adresse une
lettre-préface d'une brillante éloquence. Beaucoup
plus tard, en 1868, Louvet fait publier chez Carpentier une édition
augmentée des oeuvres de son ami.
Aux dires rétrospectifs du très pieux Léon
Cosnier, cette petite société parisienne d'étudiants
angevins est profondément religieuse et morale, sous l'influence
de Louvet et de Victor Pavie. Cette affirmation ne concorde guère
avec d'autres récits contemporains.
4) Les années d'incertitude
En août 1831, à 24 ans,
Charles Louvet obtient sa licence en droit et arrête ses
études. Il prête le serment d'avocat devant la cour
royale de Paris, sans avoir vraiment l'intention de plaider. Au
demeurant, il n'a pas l'élocution facile et se montre d'un
naturel réservé. Quand il prend la parole devant
le Corps législatif, le 5 avril 1869, un brouhaha s'élève ;
le président intervient : « Je prie la
Chambre de vouloir bien écouter l'orateur ; il fera
de son côté ce qu'il pourra pour élever la
voix ». Emile Ollivier confirme : « Son
organe assez faible ne lui permettait pas d'obtenir les succès
de la parole, mais ses discours, très bien écrits,
se lisaient avec intérêt ». Plus brutalement,
Armand Rivière affirme qu'il bégayait. Par ailleurs,
Louvet n'a nullement besoin d'honoraires pour vivre, car il en
train de capitaliser l'immense héritage de son père.
Quand il s'inscrit au barreau, c'est vraisemblablement parce qu'il
songe à se fixer à Paris.
Finalement, il choisit de revenir à Saumur. Il possède
des biens fonciers dans la région. Il est très attaché
à sa mère ( qui vit jusqu'en 1850 ) et
à sa plus jeune soeur, Louise, de cinq ans sa cadette,
avec laquelle il entretient des liens étroits.
Il continue à s'adonner à la littérature.
Il apparaît parmi les fondateurs de La Gerbe, un
recueil périodique qui paraît à Angers en
1834, 1835 et 1836. Il admire aussi Béranger, mais se dit
déçu par le personnage.
A l'époque, les gens fortunés, les nobles
en particulier, plaçaient leur fortune dans la terre ;
ils achetaient des fermes, bâtissaient au milieu un château
néo-gothique ou néo-renaissant et passaient leurs
loisirs à chasser ou à discuter d'agronomie. Louvet
sacrifie partiellement à cet usage ; il possède
au Puy-Notre-Dame un vignoble de 107 ha et, à Saumur, le
clos des Ursulines, ou clos Louvet, sur lequel a été
bâti plus tard le collège de Jeunes Filles ;
il s'intéresse aux problèmes de la vinification.
Par la dot de son épouse, il entre en jouissance des 259
hectares de la terre de la Chênaie à Pruillé.
Il écrit en 1834 : « une grande partie
de ma fortune est placée dans une industrie agricole (
l'éducation des bestiaux ), que le système
actuel de douanes favorise hautement ». Il possède
plusieurs châteaux. Sa fortune terrienne est considérable,
sans être une des plus énormes de la région.
Notre bi-millionnaire apparaît
en effet comme un esprit moderne. Il condamne l'oisiveté
et se dit favorable à des impôts somptuaires. Il
finit par investir le plus gros de sa fortune et la dot de ses
soeurs dans une banque, estimant, selon Cosnier, que le commerce
de la ville étant actif, son établissement serait
prospère et utile au développement de la cité.
Il n'est pas favorable aux placements dans l'agriculture.
Il évoque son expérience personnelle dans sa longue
réponse à l'enquête agricole de novembre 1866
( 2ème série, 2ème circonscription,
Imprimerie nationale, 1867, p. 654-660 ). Il se déclare
hostile à la création de " banques agricoles ",
car « tout exploitant qui emprunte est un homme qui
court à sa ruine ». Les taux d'intérêt
bancaires vont de 5,5 % à 7 %, alors que la terre
ne rapporte que 5 à 6 % au propriétaire exploitant
et 2,5 à 3 % au propriétaire non exploitant ;
en outre, les productions agricoles sont trop lourdement taxées :
une barrique de vin d'Anjou paie 45 francs d'octroi pour entrer
dans Paris.
La banque " Louvet et compagnie " ne
prête donc pas aux ruraux, elle investit dans le négoce
et très vraisemblablement dans les nouvelles technologies,
dans les bateaux à vapeur et dans le chemin de fer, dont
Louvet dit le plus grand bien. En tout cas, elle fait de bonnes
affaires.
Homme des villes, Louvet ne passe pas le plus clair de son
temps dans un château au milieu des bois. En 1838-1840,
il fait bâtir par l'architecte de sa famille, le nantais
Armand Guillemet, la grande résidence qu'on appelle aujourd'hui
l'hôtel Louvet Mayaud, située en pleine zone d'expansion
urbaine, mais disposant d'un parc qui était alors immense
( photos de l'hôtel
Louvet Mayaud ).
6) Le chef de famille
Revenu à Saumur, établi
comme banquier, Charles Louvet peut songer à se marier,
et de préférence avec une fille de banquier. Sa
soeur Louise lui choisit l'oiseau rare, une amie qu'elle avait
connue à Angers dans la pension Adville, Honorine-Jeanne
Soulard, fille d'Albert-Louis, fondé de pouvoir à
la recette générale des finances d'Angers et conseiller
général du Lion d'Angers. Léon Cosnier ne
tarit pas d'éloges sur les vertus de Madame Louvet...
Le clan familial se renforce par une alliance avec les Toché,
riche et influente dynastie de médecins. Michel-Jacques
Toché, qui a épousé la fille de Couléon,
est le chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu. Quand il décède
en 1837, sa notice nécrologique dans le Journal de Maine-et-Loire
est signée " C. L. " ( Charles
Louvet ). Son fils, Désiré, ami de Charles
Louvet, épouse Louise, la petite soeur de ce dernier. Les
deux ménages sont très proches et habitent chacun
dans une aile de la grande maison familiale qu'on devrait plutôt
appeler l'hôtel Louvet-Toché. Le docteur Toché
( 1804-1852 ) n'en profite pas longtemps.
Toujours par esprit de famille, et sans doute aussi afin
de ne pas disperser l'héritage paternel, Charles Louvet
associe dans la fondation de sa banque les maris de ses deux soeurs
aînées, Henri Dumény, qui a épousé
Justine Louvet, et François-Charles Trouillard, qui a épousé
Marie Louvet. Ce dernier imite ses beaux-frères en se faisant
construire en 1848 un élégant hôtel particulier
dans le même quartier, au n°
8 de l'actuelle rue d'Alsace. Quand Louvet ne s'occupe plus
que de politique, Dumény et
Trouillard
dirigent la banque. Ils décèdent assez jeunes. C'est
finalement un neveu de Louvet, Charles Trouillard, qui prend la
direction de l'établissement et qui semble s'en occuper
avec dilettantisme, car il a d'autres passions. Il s'intéresse
avant tout à la botanique, domaine où il est reconnu.
Il participe à la création du Musée
de Saumur. Son herbier a été déposé
à l'Université catholique d'Angers. Quand il pose
chez le photographe, c'est en tenue de campagne, portant des houseaux,
armé d'un marteau de géologue et muni d'un chapeau
et d'une boîte de naturaliste. En 1857, il fait un long
voyage d'herborisation en Algérie, en compagnie de son
cousin Dumény et de son jardinier ; son oncle Louvet
lui a signé une lettre de recommandation pour le gouverneur.
En même temps, Trouillard s'intéresse à Vivy,
dont il est le maire et où il possède l'élégant
château des Coutures. Est-ce par suite de sa négligence
ou du fait de la guerre ? La banque Louvet s'écroule
en même temps que sa rivale, la banque de la famille de
Fos, dans les années 1872-1874.
« La paternité est de droit divin », écrit Charles Louvet dans ses Feuilles volantes. Il marie brillamment ses filles, qui présentent le charme souverain d'apporter un héritage de 1 075 000 francs chacune ( d'après Bernard Mayaud ). Louis-Honorine, née le 5 septembre 1834, épouse Charles-Albert Mayaud le 10 juillet 1854, rapprochant ainsi les Louvet d'une autre grande dynastie locale.

Sous les signatures des jeunes mariés
et de leurs parents, apparaissent les notabilités de la
ville, dont le premier adjoint, Raguideau, ainsi que le sous-préfet,
O'Neill de Tyrone et son épouse.
La seconde fille, Marie, née le 4 septembre 1838,
épouse le 27 décembre 1860 Henri-Louis-Auguste-Urbain,
comte de Maillé, résidant au château de Jalesnes.
Les Louvet s'allient ainsi à une des plus vieilles familles
de l'Anjou ( branche des Maillé de La Tour-Landry ).
Par sa double fonction de maire et de député, Charles Louvet devient le chef d'un vaste réseau familial. Grand, maigre, distant et poli, cultivé, immensément riche, couvert d'honneurs et de décorations, il devient un personnage imposant.
7) Un libéral dans les deux sens du terme
« Sa première visite
en arrivant à Paris fut chez le député de
Saumur, M. Benjamin Delessert, un des principaux chefs du parti
libéral modéré et l'un des membres les plus
considérés du haut commerce de Paris. Celui-ci l'accueillit
comme l'enfant de la maison » ( Cosnier, p. 64 ).
Louvet, disciple de Delessert ? Dans sa jeunesse certainement.
En matière économique, il affiche alors son libéralisme
dans une brochure de 48 pages, dont voici le titre complet :
Charles LOUVET, de Saumur, Dialogue sur la liberté du
commerce, prix 25 centimes. Au profit des Caisses d'Epargne du
département de Maine-et-Loire, Saumur, 1834, chez A.
Degouy, imprimeur-libraire, Névo-Degouy, libraire ( B.M.A.,
S.A., 1006 ). Ce dialogue, bien tourné et pédagogique,
entre un homme d'Etat et un philosophe reconnaît ses dettes
envers Adam Smith, Say, Malthus et Ricardo. Il rappelle que Turgot
avait supprimé les douanes à l'intérieur
du royaume et que les provinces s'en étaient mieux portées.
Il faut appliquer ce système aux diverses nations d'Europe,
qui deviendraient un grand marché commun, chaque pays se
spécialisant dans certaines activités. « Loin
de protéger l'industrie nationale, vos douanes l'étouffent,
en écartant la concurrence, qui est le soleil de l'industrie » ( p. 16-17 ).
Louvet admet toutefois avec l'homme d'Etat les effets ravageurs
d'une concurrence trop rude ; il faut une abolition des douanes
graduelle et successive. [ Plus tard, quand les traités
de libre-échange sont signés, Louvet, député,
puis ministre, en condamne la brutalité. L'histoire est
un perpétuel recommencement. ]
Pour l'heure, il proclame sa haine des oisifs, souhaitant
pousser « l'humanité vers un état de
perfection relative qui peut se formuler ainsi : " La
société la mieux organisée est celle où
tout le monde peut vivre en travaillant, et où un très-petit
nombre peut vivre sans travailler " ».
Plaidant pour l'esprit d'entreprise et l'audace capitaliste,
il développe ces thèmes dans un article donné
à une revue : « Quelques observations sur
l'établissement projeté d'une banque publique à
Angers, par M. Ch. Louvet, banquier et membre du Comice agricole
de Saumur », Bulletin de la Société
industrielle d'Angers, 7 ème année, 1836, p. 220-225.
Cette dernière société angevine regroupe
les esprits modernisateurs, par opposition à sa rivale,
la Société d'Agriculture. Favorable à une
banque publique, Louvet déplore qu'il soit impossible de
trouver les capitaux pour réaliser le projet de voie ferrée
entre Orléans et Nantes, que si peu osent investir dans
le sucre de betterave. Il faut faire preuve d'audace et d'optimisme,
et, au préalable, augmenter la masse d'argent en circulation.
La banque publique qu'il souhaite ne craindra pas d'émettre
des billets au porteur pour une valeur double ou triple du numéraire
qu'elle tiendra en réserve. Dans son désir d'expansion
accélérée, Louvet ne redoute pas les chèques
de cavalerie. Il procède sans doute de même dans
sa banque.
Admirateur déclaré de Delessert,
libre-échangiste et capitaliste hardi, Louvet apparaît
alors comme un parfait libéral en matière économique.
Il passe aussi pour libéral en politique. D'abord, tous
les témoignages concordent pour reconnaître l'amabilité
de son langage et sa courtoisie envers ses adversaires. Il commence
sa carrière à 28 ans, le 27 novembre 1834, quand
il est choisi comme conseiller municipal par les électeurs
de la section de Saint-Nicolas. Il devient aussi membre du Comice
agricole de Saumur ( un poste stratégique ) et conseiller
général du canton de Montreuil-Bellay en 1838. Il
abandonne alors ses activités bancaires pour se consacrer
à plein temps aux affaires publiques. Dès cette
époque, dans la correspondance privée de Huard-Lambert,
il est cité parmi les favoris à la mairie de Saumur.
Il est habituellement classé dans les rangs de l'opposition
dynastique, qui admet le roi Louis-Philippe, tout en réclamant
davantage de libertés. Il est parfois aussi classé
parmi les démocrates. Ces premières positions le
suivent en permanence, les rares dictionnaires qui le citent le
classent comme orléaniste, tendance libérale. Je
crois que ses opinions profondes, qu'il n'explicite jamais, sont
plus complexes. Tentons néanmoins de les clarifier.
La révolution de 1848 semble surprendre Charles Louvet, qui met plusieurs jours à se rallier à la République. Voir le récit détaillé des événements saumurois de février à juin 1848. Dans ses proclamations officielles, dans le discours pompeux qu'il prononce lors de la plantation de l'arbre de la Liberté, il insiste surtout sur l'ordre public et sur l'alliance avec le clergé. Il en profite pour se faire élire député sur la liste la plus conservatrice, dirigée par le légitimiste de Falloux.

Voici le nouveau représentant
du peuple, portant le "baromètre" à la
boutonnière, lithographié pour le "trombinoscope"
de 1848.
Interrogé sur les sentiments républicains
du nouvel élu, le commissaire du Gouvernement, Grégoire
Bordillon, en trace un portrait subtil le 29 avril 1848 :
« Louvet est un banquier bi-millionnaire ; il sait
tout, comprend tout, voit tout ; de caractère et de
formes timides ; c'est un homme bienveillant, doux, honnête.
On peut en tirer un excellent service. Qu'on ne l'effarouche pas,
qu'on ne le brusque pas, il ne sera jamais dangereux. »
( A.N., F 1/103 - M et L - 4, cité dans
A.H., t. 4, p. 208-209 ). Plus brutalement,
Armand Rivière, républicain intransigeant, le considère
comme un traître : « il a mis ses constantes
satisfactions, assaisonnées de velléités
passagères de libéralisme, au service de quiconque
a tenu en main le pouvoir. Il a été le modèle,
non des orateurs, mais des députés agréables »
( p. 28 ). Il revient à la charge ( p. 279 )
en attribuant ces propos au comte de Falloux : « M.
Louvet, c'est un chat qui tombe toujours sur ses pattes et le
nez tourné du côté du beurre ».
Emile Ollivier, qui a vraisemblablement entendu ses confidences,
pense qu'il a été traumatisé par la Seconde
République : « L'esprit toujours hanté
des passions révolutionnaires qu'il avait entendu gronder
si menaçantes dans la crise de 1848-1851, il avait quelque
défiance d'une liberté réclamée l'outrage
à la bouche, et pendant longtemps, il avait hésité
à s'associer au réveil législatif libéral »
( p. 236 ). A Saumur, cependant, les incidents
de 1848 ont été limités. Il est certain en
tout cas que Louvet n'est pas républicain, qu'il s'en prend
à l'idée d'égalité et qu'il n'est
nullement démocrate.
Il se rallie très tôt au
Prince-Président, il approuve le Coup d'Etat du 2 décembre
et ne fait pas partie des 220 députés protestataires
enfermés quelque temps à la prison de Mazas. Il
devient candidat officiel sans états d'âme apparents.
Le 9 juin 1857, le principal du collège, Charles Chanson,
adresse la circulaire suivante à son personnel : « A
tous égards, notre sympathie doit être acquise à
Mr Louvet, et j'ai lieu de croire que tous mes collaborateurs
se feront un plaisir et un devoir de lui accorder leur suffrage
et de répondre au voeu de l'administration. »
Suivent les signatures de 21 enseignants, qui ont pris connaissance
de la note ( archives du Lycée Duplessis-Mornay ).
Louvet ne peut ignorer les brimades exercées contre les
opposants : fonctionnaires révoqués, cafés
fermés, circonscriptions retouchées...
Son ralliement à l'Empire semble inconditionnel.
Piété naïve ou courtisanerie, le 17 novembre
1855, il adresse une lettre à Napoléon III pour
lui proposer l'envoi de la Sainte Ceinture du Puy-Notre-Dame,
afin de protéger l'accouchement prochain de l'impératrice,
cette relique ayant déjà bénéficié
à Anne d'Autriche.
Le qualifier de " girouette " serait
lui faire injure, car il fait preuve d'un flair incontestable.
Il ne change pas d'orientation quand le vent tourne, il change
un peu avant, sentant fort bien les variations en cours. Nous
verrons plus bas qu'il a pressenti le déclin du régime
impérial et vu venir l'heure d'Emile Ollivier. Ses talents
d'équilibriste ont réussi sur le plan national,
mais ont échoué à Saumur. Cette évolution
est d'ailleurs emblématique de celle de nombreux bourgeois
locaux. A ces nuances près que Louvet est nettement plus
conservateur et moins voltairien.
9) Le maire de Saumur ( 1844-1869 )
Deux étapes se dessinent dans l'attitude de Louvet à la tête de la mairie de Saumur.
- De 1844 à 1852, la ville organise peu de travaux, s'occupant avant tout des ateliers de charité. Louvet ne manifeste pas un grand dynamisme. Il est cependant présent à toutes les séances du Conseil municipal en 1847 ( A.M.S., 1 D 23 ). Elu député, il souhaite même abandonner sa mairie ; c'est le sous-préfet, Mars-Larivière, qui l'en dissuade. Il se consacre apparemment à plein temps à sa tâche parlementaire et revient rarement dans la ville, malgré l'existence du chemin de fer. Il est absent des séances ordinaires du Conseil Municipal en 1849, 1850 et 1851 ( A.M.S., 1 D 24 ). Il ne prend même pas la peine d'assister aux sessions budgétaires de 1848 à 1850 ( A.M.S., 1 D 25 ). Le premier adjoint, Antoine Raguideau, dirige alors les séances et préside au fonctionnement des services.
- A partir du 18 février 1852, Louvet
assure habituellement la présidence des séances,
et est rarement absent. Chaque année, au cours de la session
budgétaire, il expose l'état des travaux en cours
et fait part de ses projets à moyen et à long terme.
Il est certainement à l'origine des grandes entreprises
commandées par la ville de 1852 à 1869 et réalisées
par Joly-Leterme. L'embellissement
de la cité est son souci majeur, passant bien avant les
travaux à portée sociale.
Compléments dans le dossier
sur la municipalité Louvet et son fonctionnement,
et dans le chapitre 36 sur l'aménagement
urbain.
Charles Louvet est un député
consciencieux et fort influent au sein du Corps législatif.
Membre à treize reprises de la Commission du Budget, souvent
présent dans les comités spécialisés,
il fait des interventions remarquées dans le domaine budgétaire
et économique. Selon Eric Anceau, Dictionnaire des députés
du Second Empire, Presses Universitaires de Rennes, 1999,
« Louvet est l'un des députés qui participent
le plus aux commissions d'intérêt général ».
Bien sûr, il y défend l'Anjou ; il devient rapporteur
de la commission de secours pour les communes ravagées
par les inondations de 1856. Il anime la riposte au projet récurrent
de captage des eaux de la Loire par la ville de Paris ( lettre
imprimée du 25 avril 1868, B.M.S., A 1170 ).
Il s'oppose à l'impôt sur le revenu, défendant
au contraire le maintien des octrois, principale ressource de
sa ville ( séance du 26 juin 1868, B.M.S., A 1169 ).
« Habitué à donner mon concours
au Gouvernement », selon ses dires, il fait partie
de la majorité qui approuve sans rechigner. De toutes façons,
les pouvoirs de la Chambre sont si restreints ! Il est donc
particulièrement intéressant d'analyser ses rares
interventions critiques.
Il fait partie des députés qualifiés
de " budgétaires ", parce qu'il s'inquiète
de l'inflation des dépenses publiques et de grands travaux
trop dispersés. Il se plaint en particulier de l'abus des
crédits supplémentaires ajoutés en cours
d'exercice ( discours du 29 juin 1868, B.M.S., A 1171 ).
Autrement dit, il critique à Paris ce qu'il fait à
Saumur.
Il intervient à plusieurs reprises sur les questions
militaires ( le 21 mars 1855, B.M.S., A 1168 ;
le 26 décembre 1868, B.M.S., A 1172 ). Il reconnaît
pourtant : « Je n'ai jamais eu l'honneur de servir
mon pays comme soldat ». En effet, les plus riches
se paient les services d'un remplaçant, selon les dispositions
de la loi du 20 mars 1832, qu'il défend avec obstination,
estimant que ce remplacement militaire doit rester une affaire
de famille. Il juge l'armée trop nombreuse ; il est
hostile au rallongement du service militaire et à la création
de la garde nationale mobile. Membre d'une commission spécialisée,
il pense superflu d'adopter des armes nouvelles. Il a donc pleinement
partagé l'aveuglement de ses contemporains, qui n'ont rien
vu venir du côté de la Prusse.
Il a bien mieux perçu que l'aide apportée
par Napoléon III à l'unité italienne menaçait
les états du Pape. En janvier 1861, il fait partie des
91 députés catholiques qui désapprouvent
l'action du gouvernement en faveur du Piémont. Ce vote
aurait pu être la rupture de Louvet avec le régime
impérial et risquerait de lui coûter son siège
de député aux élections de 1863. Des intrigues
sont menées à Saumur pour promouvoir un autre candidat
officiel, un certain Leroux ( je suppose qu'il s'agit d'Urbain
Leroux, conseiller municipal ). L'épouse du sous-préfet
O'Neill de Tyrone fait partie de la cabale. Dans une lettre « très
confidentielle » du 29 novembre 1861, le préfet
rappelle brutalement au sous-préfet que ces manoeuvres
doivent cesser et que Louvet demeure le candidat officiel du gouvernement
( A.D.M.L., 1 M 2/16 ). Président du
Conseil Général, ce dernier demeure un personnage
puissant et surtout, il ne va pas plus loin dans son opposition :
son nom n'apparaît pas dans les réunions organisées
autour du général de La Moricière pour soutenir
les zouaves pontificaux.
11) Le rapprochement avec le Tiers Parti
Réélu en 1863, le maire
de Saumur continue pendant longtemps à soutenir le gouvernement
de Rouher. Cependant, le 5 avril 1869, au cours de la discussion
budgétaire, il déclare : « la troisième
condition pour restaurer nos finances, c'est d'associer de plus
en plus le pays à la conduite de ses affaires... Sans placer
le Gouvernement dans la Chambre, où il ne doit pas être,
élargissons et fortifions partout le contrôle et
le concours de tous les pouvoirs électifs »
( B.M.S., A 1173 ). Il n'est donc pas encore partisan
de " l'Empire parlementaire ", mais il s'en
rapproche. Le 6 juillet de cette même année, 116
députés, conduits par Emile Ollivier, demandent
que le gouvernement devienne responsable devant la Chambre. Louvet,
qui vient d'être réélu comme candidat officiel,
ne signe pas cette " interpellation des 116 "
( bien qu'on l'ait écrit ). Il s'y rallie seulement
en novembre. Il entraîne avec lui quelques hésitants,
si bien que le groupe passe alors à 133 ( Emile Ollivier,
t. XII, p. 191 ). Ce renfort appréciable, quoique
tardif, lui vaut d'être nommé ministre de l'Agriculture
et du Commerce dans le cabinet formé par Emile Ollivier
le 2 janvier 1870.
Voir aussi le récit
de la campagne électorale de 1869 et sa démission
de la mairie de Saumur.
Le site Internet de l'Assemblée
nationale ( recopié par l'irresponsable Wikipedia )
le nomme " Louvet de Couvray ". Il s'agit
d'une confusion avec Jean-Baptiste Louvet de Couvray, qui avait
présidé la Convention en 1795. Charles Louvet n'a
jamais porté ce titre. Le voici, à droite, représenté
par Pierre-Louis Pierson, le photographe de la cour impériale.
Vieux routier des commissions financières et économiques,
Louvet a sans aucun doute la compétence pour diriger un
important ministère. Il s'y trouve cependant en porte-à-faux,
car il désapprouve de plus en plus nettement les traités
de libre-échange signés depuis 1860. Il se contente
de lancer une grande enquête sur les questions douanières
et il limite les admissions temporaires de produits étrangers.
Il n'oublie pas ses compatriotes. « Son
accession, écrit malicieusement Prosper Bigeard, fut l'occasion
d'une floraison de boutonnières. Plusieurs saumurois, qui
n'auraient jamais ambitionné le ruban rouge, furent décorés.
Ce fut le sujet de beaucoup de commentaires ; les avis furent
très partagés. Deux décorations, toutefois,
furent bien accueillies : celle de M. Joly-Leterme ( peut-être
antérieure ) [ 1855, effectivement ] et
celle du papa Lambourg. »
A son poste, Louvet n'a pas bénéficié
de la durée. Le gouvernement tombe dès le 9 août,
à la suite des premières défaites en face
des Prussiens, et il est remplacé par une équipe
plus autoritaire. Après la proclamation de la République
le 4 septembre, Louvet abandonne tous ses mandats et rentre, à
63 ans, dans la vie privée. Le dessin au crayon ci-dessous
peut dater de cette époque.

13) Un légitimiste de coeur ?
Maire orléaniste pendant quatre
ans, républicain d'ordre pendant un an, bonapartiste pendant
vingt ans, Charles Louvet n'a jamais révélé
le fond de ses convictions politiques. Des indices concordants
nous incitent à le croire en réalité légitimiste.
Louis, son père, était un ardent royaliste.
Selon une tradition familiale, il aurait participé à
un complot visant à sauver le roi Louis XVI sur le chemin
de la guillotine. Après l'échec de la tentative,
il se serait réfugié à Rouen afin d'échapper
à la police parisienne. Les prénoms familiaux, Louis,
Louise et Charles correspondant bien à ces convictions.
Au cours de leurs promenades champêtres dans le pays
du Layon, Louvet et ses amis vont écouter les récits
d'un vieux combattant vendéen, le père Yvon, habitant
la ferme de la Guerche à Chaudefonds. Ce dernier est encore
arrêté en 1832, comme complice de la révolte
d'Autichamp.
Le milieu parisien que fréquente le jeune Louvet
est légitimiste, en particulier les frères Pavie.
A cette époque, son protecteur est Delessert, mais son
idole est Chateaubriand, qu'il cherche à voir.
En 1856, Louvet se fait élire président du
Conseil Général de Maine-et-Loire, où la
majorité est légitimiste.
Quand il marie ses filles, il les allie aux familles Mayaud
et de Maillé, l'une et l'autre très marquées
politiquement et qui compteront chacune un député
légitimiste.
En 1862, dans son discours de bienvenue au Congrès
archéologique tenu à Saumur, il glisse les phrases
suivantes : « Malheureux est l'homme qui méconnaît
la puissance de la tradition et la chaîne mystérieuse
qui relie nos oeuvres et celles de nos enfants aux oeuvres de
nos pères. Le grand dogme chrétien de la solidarité
des générations s'applique à toutes choses
ici-bas, aux monuments, aux institutions, aux moeurs, aussi bien
qu'aux individus et aux familles. Chaque siècle est le
fils de celui qui l'a précédé et engendre
à son tour le siècle qui suivra. » ( p. 5 )
Cette pensée traditionaliste réapparaît souvent
dans ses Feuilles volantes :
« Toute nation qui a eu le malheur de rompre violemment avec les traditions de son passé politique devient, pour longtemps, très difficile, pour ne pas dire impossible à gouverner...
Fonder un gouvernement, quel qu'il soit, républicain ou monarchique, n'est pas l'oeuvre d'un jour : « Que ne suis-je mon petit-fils ! » s'écriait Napoléon 1er. Il avait raison : ni le génie, ni la gloire ne suppléent à l'ancienneté. » ( t. 1, p. 226 )
Sur ses vieux jours, il apparaît comme profondément passéiste, nostalgique d'une ancienne France patriarcale, hiérarchisée, certainement monarchique, tout en se montrant respectueuse des franchises locales et familiales. Il affirme aussi que la République aboutit inévitablement à l'anarchie.
Charles Louvet est cependant un opportuniste trop avisé pour se déclarer légitimiste : à Saumur et dans sa circonscription électorale, de pareilles positions équivaudraient à un suicide politique. Il proclame son horreur du drapeau rouge, mais il comprend bien aussi que devant le drapeau blanc, les chassepots partiraient tout seuls.
« Catholique sans être
clérical », selon Jean-Luc Marais ( Landais,
p. 298 ), Louvet est certainement un chrétien convaincu ;
la réflexion religieuse forme l'essentiel du second tome
des Feuilles volantes. La question est de savoir s'il est
favorable au renforcement du poids du clergé catholique
dans la vie sociale et politique.
Le clergé de Saumur est moins combatif qu'au début
du siècle. Jean-Baptiste Fourmy, curé de Saint-Pierre
de 1837 à 1868, est une personne modeste qui ne cherche
guère à se mettre en avant. Bien plus fougueux apparaît
son successeur, François Grolleau ; cependant, ses
« opinions politiques très sympathiques à
sa Majesté l'Empereur » lui valent d'être
nommé évêque d'Evreux en mai 1870. Les curés
des autres paroisses se montrent discrets.
C'est bien Louvet qui organise de grands travaux dans toutes
les églises de la ville : restaurations à Saint-Pierre et à Nantilly, subvention de 3 300
francs pour la construction du
clocher de Saint-Nicolas, ajout d'une nouvelle chapelle dans
l'église de la Visitation, restauration et remise au culte
de la chapelle Saint-Jean,
reconstruction intégrale de la chapelle
de Richelieu aux Ardilliers, restauration des tapisseries
de Nantilly. De même, les communes sont tenues de loger
les curés. La mairie accorde une aide de 9 000 francs
pour la construction du nouveau
presbytère de Saint-Nicolas ; elle rachète
pour 16 000 francs la maison de l'abbé Minier, située
à l'arrière du choeur de Nantilly, et y installe
le curé de la paroisse ; elle subventionne le réaménagement
du presbytère de la Visitation. Le curé Grolleau
organise lui-même des travaux au presbytère de Saint-Pierre ;
il en demande par la suite le remboursement à la commune
( A.D.M.L., O 1057 ). Tous ces importants travaux
découlent des obligations du Concordat ; soulignons
seulement que le maire de Saumur en fait plus que d'autres.
Dans le domaine scolaire, les municipalités précédentes
avaient préféré confier l'enseignement à
des laïques. Comme Monseigneur Dupanloup, Louvet pense que
les filles doivent être élevées sur les genoux
de l'Eglise, et il confie à des soeurs les classes élémentaires ;
personne n'y trouve à redire. A l'inverse, pour les garçons,
des débats orageux
secouent le conseil municipal à plusieurs reprises.
Louvet y proclame qu'à « mon sens, aucune éducation
ne peut être bonne, si elle n'a pour base la religion ».
Il favorise et subventionne l'enseignement des Frères de
la Doctrine chrétienne, sans toutefois abandonner l'école
mutuelle des Récollets. En même temps, il affirme
préférer que le collège communal de Garçons
soit dirigé par un laïque plutôt que par un
ecclésiastique. Cette déclaration, faite au cours
d'un débat où il est en position délicate,
est confortée par un autre fait : au lendemain de
la loi Falloux, l'évêque d'Angers avait proposé
de prendre en charge le collège communal, qui, ainsi, n'aurait
plus rien coûté à la ville. Louvet n'avait
pas donné suite à cette offre. Il n'apparaît
donc pas comme un clérical militant en matière scolaire.
Il l'est davantage pour la vie sociale. Dans un curieux
article paru dans le Journal de Maine-et-Loire du 9 août
1841, il loue l'action de M. Hello à la tête de la
centrale de Fontevraud, se réjouissant d'y retrouver les
traditions du cloître et se félicitant de l'activité
des soeurs pénitentiaires de Marie-Joseph.
En matière politique, son cléricalisme est
encore plus évident. Le 1 er mai 1855, la ville renouvelle
sa consécration à Notre-Dame des Ardilliers, en
présence de Monseigneur Angebault ; à cette
occasion, une procession parcourt la cité, avec la participation
de l'Ecole de cavalerie et de son général, du sous-préfet
et, bien sûr, du maire. La première fois que Louvet
s'oppose à un choix impérial, c'est pour condamner
sa politique italienne et pour défendre les états
pontificaux. Pour son dévouement aux intérêts
ecclésiastiques, Louvet est élevé au grade
de grand-croix dans l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand.
Dans ses Feuilles volantes, il attaque le protestantisme,
dans lequel il voit « un principe de mort »,
car il est « soumis aux fluctuations capricieuses de
la raison individuelle ». Rappelons que c'est la municipalité
précédente qui a favorisé l'érection
d'une église réformée et la construction
du temple. Selon toute vraisemblance, Louvet ne l'aurait pas fait.
Quand il est devenu maire, en 1844, il accorde chichement 4 000
francs à l'église réformée, qui demandait
7 873,64 francs pour éponger son déficit. Plus
tard, il s'efforce au contraire de rogner les crédits à
l'école protestante et au logement des pasteurs.
15) Les vieux jours
Après 1870, retiré de toute
action publique, Charles Louvet vit surtout à Paris. Il
y met au net ses Feuilles volantes et donne des articles
littéraires à la Revue de France.
C'est à Paris qu'il décède le 1er mars 1882 ( d'après Bernard Mayaud ), à 75 ans. Une messe d'obsèques est célébrée le 4 dans l'église Saint-Philippe-du-Roule, en présence de Louis Buffet , ancien président du Conseil de l'Ordre moral. L'absoute est donnée par Monseigneur Freppel, évêque d'Angers, qui n'était pas annoncé dans le faire-part ci-dessous.

La fin du faire-part a tout pour faire hurler les féministes. Dans ces milieux traditionalistes, seuls les hommes de la famille ont le droit de mener le deuil, les deux gendres, les deux petits-fils et les neveux.

Une nouvelle messe est célébrée
à Saumur le 6 mars, avant l'inhumation dans l'enclos familial
du cimetière.
Charles Louvet est déjà bien oublié. Le Courrier de Saumur, qui l'avait tant encensé, ne lui consacre que treize lignes.