Urbain de Maillé-Brézé

 

 Grand personnage de l'Etat, figure haute en couleurs, gouverneur de Saumur et du Pays saumurois pendant 23 ans, Urbain de Maillé-Brézé mérite mieux que les courtes notices, un peu méprisantes, qui lui sont consacrées. Fenêtre ( à débloquer ) : Bibliographie critique.
 Avouons cependant qu'une biographie détaillée et scientifique est désormais difficile à établir, car les abondants papiers du maréchal ont été laissés à l'abandon, puis partagés, brûlés ou vendus dans des conditions regrettables. Fenêtre ( à débloquer ) : Les papiers du Maréchal.

1) Un jeune gentilhomme de la garde

 Baptisé dans la chapelle du château de Brézé le 30 mars 1598, Urbain de Maillé-Brézé appartient à la noblesse d'ancienne chevalerie. Plusieurs de ses ancêtres de la famille Maillé ont pris part aux croisades.
 Il fait partie de la branche des seigneurs de Brézé et Milly, qui n'est pas la plus prestigieuse de la famille, mais qui affiche de hautes ambitions. Les Maillé-Brézé appartiennent à la noblesse première, la noblesse de cour, qui vit dans l'entourage des princes, sans pour autant y tenir de hauts emplois. Beaucoup sont capitaines des gardes du corps. Le plus titré, Gilles, était devenu grand maître de la vénerie du Roi René. Un écuyer de haut rang se doit d'avoir un château qui témoigne de sa puissance ; aussi, Gilles obtient-il du roi René l'autorisation de fortifier la modeste gentilhommière de Brézé et d'y implanter « bonne et saine garnison, avec établissement de capitaine ». La première étape du creusement des impressionnantes douves commence alors, Château de Brézé, cour intérieure, pavillon Renaissancetandis que le château se réduit à un donjon.

 A la Renaissance, Arthus de Maillé-Brézé commence la construction d'un pavillon dans le goût italien de l'époque, avec des colonnes de marbre rouge et une décoration de plaques d'ardoises. Mais il ne peut l'achever, la partie droite de l'aile a été ajoutée au XIXe siècle.
 Ce même Arthus réussit la reconversion de la famille, qui passe du service des ducs d'Anjou à la cour du roi de France. Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, il reçoit le 28 avril 1548 la mission de conduire à la cour la jeune reine d'Ecosse Marie Stuart, fiancée au dauphin François.

 Cependant, comme la plupart des seigneurs de la cour, les Maillé-Brézé vivent au-dessus de leurs moyens. Dans un aveu rendu en 1540, Guy de Maillé détaille ses revenus, qui dépasseraient de très peu les 1000 livres par an. En 1565, Arthus doit même vendre son fief de Morton pour 2 400 livres. La pension d'un capitaine des gardes du corps ne s'élève qu'à 2 000 livres par an en 1583 ( A.D.M.L., 198 J 132 ).
 Outre le château et la fonction, un titre pèse lourd dans cette société du paraître. Au lendemain de la mort de son mari, Charles, Jacqueline de Thévalle, la mère d'Urbain, obtient, en février 1615, que la terre de Brézé soit élevée au rang de marquisat, « en raison des services rendus par ses ancêtres », dit l'acte, mais surtout contre une forte somme d'argent.
 Urbain a 17 ans, il est sans le sou et couvert de dettes, mais il est marquis. La seule voie qui s'offre à lui est de devenir gentilhomme de la garde royale, comme ses ancêtres. Pendant ce temps, sa mère, restée à Brézé, gère le domaine avec une grande âpreté et s'efforce de récupérer des redevances éteintes depuis des siècles, mais elle échoue dans sa tentative de mettre la main sur l'île de la Saunerie à Saumur.

2) Le beau mariage

 Le 25 novembre 1617, le jeune homme épouse Nicole du Plessis-Richelieu. C'est assurément la grande affaire de sa vie, mais il ne le soupçonne nullement à cette époque, car il faut se replacer dans le contexte précis du temps.
 Urbain n'a encore que 19 ans, à une époque où beaucoup d'hommes se marient à l'âge mûr. Un coup de foudre ? C'est ce qu'il suggère plus tard dans une lettre, en parlant de la grande beauté de Nicole, mais il cherchait alors à se montrer indépendant à l'égard de son beau-frère. En outre, Nicole a une dizaine d'années de plus que lui ( les généalogistes divergent sur la date de sa naissance ).
 Urbain épouse-t-il Nicole parce qu'elle est la soeur cadette d'Armand-Jean du Plessis-Richelieu, le jeune évêque de Luçon, un surdoué aux dents longues, à l'activité fébrile, à la fois aumônier de la jeune reine Anne d'Autriche, conseiller très écouté de la reine-mère Marie de Médicis, et devenu secrétaire d'Etat en 1616 ? Cette hypothèse relève de l'histoire prospective.
 En réalité, en novembre 1617, la fulgurante carrière de Monsieur de Luçon semble brisée. Marie de Médicis a, comme d'habitude, comploté ; Louis XIII l'a obligée à s'installer à Blois, et son conseiller doit la suivre. En avril 1618, Richelieu est même exilé en Avignon, c'est-à-dire, à l'étranger. Il lui faudra six années d'efforts pour revenir au premier rang.
 Plus concrètement, les deux familles présentent des aspects communs favorables à une alliance. Le père de Richelieu avait été lui-aussi garde du corps et était devenu prévôt de l'Hôtel, c'est-à-dire, le juge des affaires courantes de la Maison royale. Les châteaux du Plessis et de Brézé ne sont qu'à 35 km de distance. Les Maillé sont plus titrés, ils sont d'antique noblesse ( alors que les Du Plessis sont encore à demi bourgeois ), mais ils sont nettement moins riches. La " Grande Nicole " apporte une importante dot de 80 000 livres, qui permettra de régler les dettes les plus urgentes.Château de Brézé, la chambre Richelieu, cheminée du XVIe siècle
 Ce mariage ressemble à un plan de familles ou à un plan financier plus qu'à un plan de carrière. Mais par la suite, ce dernier terme va l'emporter.

 Au château de Brézé, la chambre Richelieu, ornée par une splendide cheminée du XVIe siècle, décorée de marbres et de stucs multicolores attendait en permanence le cardinal, qui n'y semble jamais venu.

 

3) Le capitaine des gardes

 Maillé-Brézé bénéficie bien vite du retour en grâce progressif de son beau-frère. En 1619, Nicole devient dame d'atours de la reine-mère, en remplacement de la maréchale d'Ancre, la Galigaï, brûlée vive comme sorcière. Le 5 septembre 1620, Brézé reçoit un brevet de capitaine des gardes du corps de la reine-mère, que Richelieu vient de parvenir à réconcilier avec son fils. Cette charge en vue est un signe de faveur, mais elle doit aussi s'acheter pour une somme considérable. Le prix habituel est de 90 000 livres, que notre marquis de 22 ans ne possède pas ( la dot de son épouse doit être largement entamée ). C'est là l'explication d'une série d'emprunts qui apparaissent dans le chartrier de Brézé : Richelieu, devenu cardinal, consent à son beau-frère, le 3 janvier 1622, un prêt de 17 000 livres, puis un autre de 19 000 livres ( dettes non remboursées qu'il annule par un acte notarié du 13 août 1632 ). En outre, la mère de notre nouveau capitaine contracte auprès d'un notaire un emprunt de 5 000 livres, au taux sévère du denier seize ( 6,2 % ).
 L'aide du cardinal à son beau-frère a d'abord été financière, mais en 1627, Maillé-Brézé est promu au rang de capitaine des gardes du corps du roi. Cette fonction est à la fois honorifique, militaire et policière. Elle permet de vivre en permanence au coeur de l'Etat.
 Sur les tableaux du temps, on remarque des gardes revêtus d'un uniforme rouge et portant des hallebardes ; ceux-là sont des Suisses, qui assurent une protection statique dans les palais. Les gentilshommes gardes du corps sont habituellement à cheval et accompagnent les princes dans leurs déplacements ; les compagnies de chevau-légers assurent une défense périphérique, alors qu'eux, ils sont chargés de la garde rapprochée, bien nécessaire en ce temps d'assassins. La charge de capitaine n'est pas trop astreignante, puisque les officiers servent par quartiers, c'est-à-dire, par trimestres.
 Proches du pouvoir, ils en assurent aussi les basses besognes, comme l'a bien vu Alexandre Dumas et comme nous le retrouverons avec les Comminges : arrestations de grands personnages, enlèvements, missions secrètes et parfois exécutions. François de Richelieu, le père du cardinal, aurait abattu plusieurs personnes de sa main.

4) Une ascension fulgurante

 Le cardinal de Richelieu devient chef du Conseil en 1624 ; il est tout puissant après la Journée des Dupes de 1630. Mais un principal ministre est sans cesse menacé de retourner au néant et ne dispose pas de services structurés. Il doit s'entourer d'un clan d'hommes de confiance, qui contrôleront pour lui les rouages grinçants de l'Etat, hommes qu'il doit couvrir de titres et de richesses, pour se les attacher et renforcer leurs moyens d'action. Dans le clan Richelieu, Maillé-Brézé apparaît comme le bras armé, en compagnie du maréchal de La Meilleraye, un cousin du cardinal. Richelieu dispose de généraux expérimentés, mais presque tous, comme Châtillon, La Force ou Schomberg, ont pris part à des révoltes des Grands. Maillé-Brézé, d'une fidélité sans faille, a pour mission de surveiller leurs écarts et de jouer en quelque sorte un rôle de commissaire politique.
 En 1626, il reçoit le gouvernement de Saumur, il commande donc la ville, mais aussi la Sénéchaussée, donc des terres de la seigneurie et du domaine de Richelieu. L'année suivante, il devient maître de camp ( colonel ) et participe au siège de La Rochelle. Il est maréchal de camp ( général de brigade ) en 1630. Il entasse aussi les décorations et les titres honorifiques, tel que celui de conseiller d'Etat, qui rapporte tout de même une pension de 2 000 livres par an.

 En septembre 1632, une révolte armée des complices de Gaston d'Orléans, frère du roi, est écrasée à la bataille de Castelnaudary, une bataille sanglante où disparaît le comte de Moret, fils naturel d'Henri IV ( qui serait réapparu dans le Saumurois sous la robe de bure de l'ermite des Gardelles ). L'armée royale est commandée par Schomberg, marquis de Durtal, mais Maillé-Brézé le seconde. Cette importante victoire lui vaut de nouvelles promotions.

5) Le maréchal de France

Moncornet, Messire Urban de Mailé, gravure au burin sur fond de bataille, cuvette : hauteur, 0,163 - largeur, 0,113, A.D.M.L., coll. iconographique C. Port, carton 45, n° 1173 Peinture par Jérôme Langlois pour les galeries de Versailles, s'inspirant de Moncornet ( début du XIXe siècle )
Maillé-Brézé, gravure par Moncornet  Peinture par Langlois s'inspirant du burin

Eau-forte d'après la peinture de Langlois   
Eau-forte dessinée par Girardet d'après la peinture de Langlois

 Le 29 octobre 1632, il reçoit, à 34 ans, des provisions de maréchal de France sur la place rendue vacante par le décès du maréchal d'Effiat, un autre client du cardinal. Un maréchal qui s'est encore peu battu, mais qui va le faire désormais, car la France intervient activement dans la Guerre de Trente Ans. En 1635, à la tête d'une armée en Allemagne, puis aux Pays-Bas, Maillé-Brézé remporte quelques succès, en particulier la belle victoire d'Avein. A l'inverse, en 1636, c'est lui qui commande à Corbie, qu'il faut abandonner.
 Tallemant des Réaux affirme brutalement : « Je n'ay que faire de dire que ce n'estoit ny un bon soldat ny un bon capitaine : l'histoire le dira ». Le mémorialiste n'est pas une référence dans ce domaine. Le maréchal est incontestablement courageux et souhaite se battre aux premières lignes, ce qui n'est pas sa place ; son fidèle Louis de Pontis raconte qu'il doit le retenir. Sachant conduire des coups de main hardis, Brézé était parfait dans l'emploi de chef des gardes du corps, mais il a en face de lui des armées espagnoles puissamment armées, lourdes et lentes, en face desquelles il vaut mieux opérer de savantes manoeuvres. A vrai dire, Richelieu ne semble pas bien convaincu des talents tactiques de son beau-frère, il lui confie toujours des commandements conjoints en association avec des maréchaux expérimentés.
 En 1638, il le nomme aux côtés du maréchal de la Force. Maillé-Brézé écrit brutalement à Richelieu : « Je ne veux pas de votre compagnon et ne suis pas bête d'attelage ». Et il se place lui-même en disgrâce pour trois ans. Il reprend du service en 1641-1642 et conduit quelques opérations heureuses en s'emparant de Lens et de Bapaume, puis sur le front sud en entrant dans Barcelone ( dont il devient le vice-roi ).

6) Le diplomate

 Entre les batailles, il devient diplomate et conduit des délégations vers la Suède, le Danemark et la Hollande, tous ces pays protestants dont la France recherche l'alliance afin de desserrer l'étreinte de la Maison d'Autriche. Assisté par son compatriote et parent Hercule de Charnacé, Maillé-Brézé révélerait dans des lettres aujourd'hui introuvables sa connaissance des langues étrangères et une bonne culture générale. Ce dernier point est confirmé par ses relations avec l'écrivain Ménage, qui l'approvisionne en livres. En outre, ce qui surprend davantage, le maréchal fait preuve d'une admirable patience dans ces interminables tractations.

 Il est devenu un haut personnage de l'Etat, il mène grand train de vie et dispose d'un hôtel particulier à Paris, dans le faubourg Saint-Germain ; dans son courrier privé, le roi Louis XIII l'appelle « mon cousin », comme le veut le protocole ( lettre de 1639, A.D.M.L., E 3252 ).

7) Un grand seigneur

 Gouverneur de Saumur et du Pays saumurois, un temps gouverneur de Calais, Maillé-Brézé reçoit encore le gouvernement de l'Anjou en septembre 1636. Il est tout puissant dans la région. Il arrondit sa seigneurie en achetant le domaine de Marson à René de la Dufferie ( de mauvaises langues affirment qu'il avait fait condamner ce dernier pour révolte, afin de s'emparer de ses biens à vil prix ; je n'ai pas trouvé la moindre preuve à l'appui de cette accusation ). Surtout, en mars 1642, Richelieu y ajoute un magnifique cadeau, la baronnie de Trèves, qu'il a acquise pour 200 000 livres en forçant la main du propriétaire : il l'offre à son beau-frère, en la présentant avec malice comme un beau terrain de chasse depuis longtemps convoité.
 Au total, le maréchal est le maître d'un vaste seigneurie, s'étendant en continuité depuis Grésillé et Montsabert jusqu'à Rou et prolongée par l'enclave assez réduite de Brézé et de ses environs immédiats. Le domaine et la seigneurie sont gérés par trois fermiers installés à Trèves, Milly et Brézé, le siège de la châtellenie étant à Milly. Cependant, malgré son étendue, le marquisat est d'un rapport plutôt médiocre, car il est surtout couvert de vastes landes et de quelques belles forêts ( mais l'exploitation méthodique des coupes de bois n'est organisée qu'au XVIIIe siècle ). Les métairies sont rares et les vignobles peu étendus. Le domaine en faire valoir direct est réduit : deux chevaux de trait suffisent pour assurer les travaux de Milly. Plutôt qu'un jardin potager, le maréchal aménage auprès du château une " garenne à conils, un parc à lapins ".
 Finalement, dans la mesure où l'on parvient à reconstituer des comptabilités complexes, il est possible de fixer aux alentours de 30 000 livres le revenu annuel de cet ensemble. Cette somme n'est qu'un appoint : le maréchal vit surtout des multiples pensions qu'il accumule et qui, en année normale, lui valent des rentrées dix fois supérieures.
 A condition qu'elles soient versées. Son homme d'affaires, Bontemps, lui adresse sans cesse des nouvelles alarmantes. En juillet 1636, le paiement de la garnison de Saumur pour l'année précédente n'est pas encore ordonnancé. Le 22 février 1642, les perpectives sont encore plus sombres : « J'ay faict mon possible jusques à présent pour faire assigner vos garnisons d'Angiers et Saumur pour l'année dernière 1641, mais je n'ay peu encores y parvenir... De plus, Monsieur le Surindendant m'a dict qu'il ne les assigneroit que pour une moictié, et que l'autre moictié estoit retranchée au profit du Roy... comme aussi le quart des vingt-deux mil livres destinées pour les réparations du chasteau de Saumur de l'année 1641, qui a esté aussi retranché ».
 Rentrées irrégulières, train de vie princier, le maréchal est constamment endetté : Richelieu doit l'aider financièrement en permanence.

 A l'exemple des Bourbons, il a fait de Milly sa résidence principale, parce qu'elle est située au coeur de forêts giboyeuses. Maillé-Brézé se révèle en permance un passionné de la chasse. Le 21 mai 1627, Louis XIII, qui affirme avoir lui-même constaté le manque de gibier dans la région, lui signe une commission de capitaine des chasses ( A.D.M.L., 198 J 132 ) et l'année suivante, il lui accorde six gardes chargés de protéger le gibier dans l'étendue de son gouvernement.
 A Milly, le maréchal vit entouré de cent gardes à cheval, commandés par un capitaine. Pour son service privé, il a près de lui : un écuyer, un secrétaire ordinaire, un procureur fiscal, un chirurgien particulier et enfin un maître d'hôtel assisté par une nombreuse domesticité.
 Le vieux château médiéval est bouleversé et agrandi par de nombreux bâtiments : une galerie ornée de peintures ; une salle d'armes ; une salle du trésor, qui contient les chartes anciennes ; une salle de spectacle ; un jeu de paume ; enfin une immense écurie pour cent chevaux, éclairée par des fenêtres hautes ( c'est le seul bâtiment qui subsiste des constructions de ce temps, avec une entrée ornementée en style baroque, mais remodelée par la suite ).

 Milly le Meugon, les écuries de Cent Chevaux Milly le Meugon, portail du XVIIe siècle à décor vermiculé, entrée refaite

 

8) Un maître brutal

 En dehors de Milly, le maréchal ne semble guère attaché à Brézé, où il séjourne rarement. Il n'apprécie pas du tout Angers, ville qu'il accable de lourdes taxes, en faisant rentrer l'argent au moyen d'arrestations arbitraires.
 A l'apogée de sa puissance, il dispose de trois compagnies de cent hommes appointées par le trésor royal, une à Angers, une à Milly, la dernière à Saumur ; un ordre de paiement de 1643 décrit la compagnie de Saumur. Fenêtre : La garnison de Saumur.
 Ces gardes, pourtant recrutés dans la région, ont une réputation de brutalité ; leur capitaine, Pierre de Sazilly, sieur de Villeneuve, outrage gravement en 1627 le lieutenant criminel de Saumur, Lefebvre des Grassières. Richelieu le convoque pour entendre ses justifications, en lui précisant qu'il risque sa tête ( AVENEL, Lettres, instructions diplomatiques et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, t. 2, 1856, 1627, 15 mai ). Cependant ces gardes opèrent des patrouilles à travers les paroisses du gouvernement et répriment la délinquance. Après leur suppression, ils sont finalement regrettés.

9) L'attachement à Saumur

 « Seul lieu de l'Anjou qui m'est le plus cher », écrit le maréchal à propos de Saumur, « cette ville est ma patrie ».
 Grand prince, il offre, en 1646, une nouvelle cloche à l'église de Nantilly, le bourdon Urbain. Le château de Saumur est sa résidence officielle. Il l'a trouvé en assez mauvais état, car Duplessis-Mornay était loin d'avoir achevé les gigantesques travaux qu'il avait entrepris. En outre, après la destitution de ce dernier, le démantèlement des fortifications de la ville avait été entrepris, conformément à la politique royale de détruire les châteaux situés loin des côtes.
 Pour Saumur, Richelieu fait une exception, car la ville est l'un des fleurons de son fief personnel et le château garde l'un de ses trésors financiers. Il ordonne au contraire de reprendre les fortifications. Maillé-Brézé en plusieurs campagnes sur les années 1634-1635, puis vers 1641, construit les bastions orientaux du château et en outre rétablit la chapelle. Cf. dossier : Le château sous Maillé-Brézé.

10) Urbain et les dames

 La vie privée du maréchal est agitée et sa réputation de grand coureur de jupons bien établie, surtout si l'on tient pour entièrement véridiques les historiettes malicieuses de Tallemant des Réaux. Fenêtre : Les récits de Tallemant des Réaux.
 Il demeure certain que Nicole du Plessis, l'épouse du maréchal, était atteinte d'une folie douce, qui paraissait incurable. Le maréchal la tient enfermée dans le château de Saumur, où elle décède le 30 août 1635. Elle est enterrée dans la chapelle Richelieu aux Ardilliers.
 Les chroniqueurs du temps sont unanimes dans leurs louanges envers la beauté et l'intelligence d'Honorée Lebel de Bussy, orpheline sans dot, qui vit chez sa tante, l'épouse du sénéchal Philippe de Maliverné ( donc dans l'hôtel particulier de la rue Cendrière ). Le maréchal ( 39 ans ) serait tombé amoureux fou de cette jeune personne qui n'avait guère que douze printemps et leur liaison aurait duré cinq années. Honorée de Bussy quitte alors Saumur pour Paris, où elle mène une vie de femme indépendante, fréquentant les salons cultivés et nouant des relations amicales avec Molière, le conseillant même sur quelques pièces.
 Au sujet de la dernière compagne du maréchal, Tallemant semble forcer le trait : celle qu'il nomme " la Dervois " affirme s'appeler " Renée Pommier, veuve de Jean Doré, vivant écuyer, sieur Darvas ", mais ce sont peut-être là des titres inventés. Servante maîtresse à coup sûr, elle joue les dames patronnesses et apparaît souvent comme marraine dans les registres paroissiaux de Milly, où le curé la qualifie imperturbablement de " vertueuse demoiselle ".
 Cependant, Tallemant exagère sa toute puissance. Quand le sénéchal de Milly, Charles Coustis, dresse l'inventaire des meubles après le décès du maréchal, il constate que la demoiselle Darvas n'a pas la disposition des clefs du château et encore moins celles du coffre-fort. Le maréchal l'a couchée sur son testament en lui léguant 12 petits plats et 18 assiettes, tous en argent, ainsi que des tapis et des matelas, mais l'ancienne maîtresse doit restituer une montre qu'elle détient irrégulièrement...

11) Un protégé peu accommodant

 En tous points, Brézé est un personnage original et déconcertant. Il fréquente peu la cour ; quand il s'y montre, il garde son franc-parler et commet des impairs retentissants, qui amusent plutôt Louis XIII. Selon le cardinal de Retz, il « estoit assez gousté du Roy, et se permettoit souvent auprès de Sa Majesté des tirades contre les plus grands personnages ». Il ose dire au roi qu'il souhaite la grâce de Montmorency (  qui aura la tête tranchée ). Personnage impulsif, il ne supporte pas les longues cérémonies, qu'il quitte sans discrétion quand il en a assez ( par exemple, au cours du mariage de sa fille ). Il compte évidemment peu d'amis. Le cardinal de Retz le juge « homme de très petit mérite » ( Mémoires, Livre de Poche, 1965, t. 1, p. 389 ).
 Ses relations avec le cardinal sont complexes. Orest Ranum, Les créatures de Richelieu, 1966, ne le range pas avec les secrétaires d'Etat qui devaient toute leur carrière au principal ministre et qui manifestaient une grande servilité. Maillé-Brézé a tout de même un nom et se considère comme un allié de son beau-frère et non comme son obligé. Il lui adresse des lettres désinvoltes. Pourtant irascible, le cardinal tolère ses incartades, car il le sait fidèle et car il est attaché à ses neveux, sur lesquels il fonde de grandes espérances, d'autant plus qu'il est déçu par les autres membres de sa famille. Les enfants de son autre soeur Françoise se sont révélés tellement incapables qu'il a du les destituer.

12) L'amiral

 Le fils aîné, prénommé Armand-Jean, comme son parrain Richelieu, est né à Brézé ( selon les recherches de Jean-Claude Duchêne ) et baptisé à Milly en 1619. Son oncle et parrain s'est préoccupé de son éducation, bien plus que son père. Il l'envoie dès l'âge de 16 ans sur le front de Corbie, afin de l'aguerrir. Il lui donne, alors qu'il a 20 ans, la charge de général des galères, une flotte de parade, à la fois majestueuse et pitoyable. Mais le jeune homme veut se battre et obtient de commander la flotte du Ponant. Il remporte quelques beaux succès sur les escadres espagnoles, en effectuant des manoeuvres audacieuses et rapides. Son oncle, fier de lui, lui offre la terre de Fronsac. Malheureusement, alors qu'il maintenait le blocus du port italien d'Orbitello et qu'il commandait la manoeuvre sur le pont de son navire, il est tué net par un boulet, à l'âge de 27 ans.
 Le " grand admiral dessus les mers ", comme l'écrit naïvement le curé de Milly, est enterré dans la chapelle familiale le 25 août 1646. Cette disparition brutale est lourde de conséquences. Elle aggrave la mélancolie de son père. Elle consolide la rupture avec Mazarin : en effet, le jeune amiral possédait la surintendance générale de la Navigation, une charge financière qui rapportait des fortunes ; son beau-frère Condé la revendique comme une affaire familiale. Le refus de Mazarin entraîne une première brouille.
 A long terme, Armand-Jean de Maillé-Brézé étant l'un des rares amiraux français tués au combat, avec l'autre saumurois Dupetit-Thouars, la marine française donne en permanence son nom à un bateau de la royale...

13) La princesse de Condé

 Claire-Clémence de Maillé-Brézé, en raison de la maladie, puis du décès de sa mère, est confiée à l'épouse du surintendant Bouthillier, un homme de Richelieu. Cette dernière ne semble guère s'en occuper et la laisse jouer avec ses poupées ; selon la Grande Mademoiselle, « on ne lui avait montré ni à lire ni à écrire, et il fallut après son mariage la mettre au couvent pour qu'elle l'apprît ». Il est exact que la graphie de ses lettres est restée celle d'une écolière.
 Richelieu, homme de clan, veut pour elle un beau mariage et un titre de princesse. Il négocie une alliance familiale avec le prince de Condé, qui cherchait à retrouver les faveurs royales. D'autorité, la gamine de 13 ans est mariée au jeune Louis II de Bourbon, duc d'Enghien, 21 ans, premier prince du sang et célèbre plus tard sous l'appellation de " Grand Condé ". Ce dernier a d'autres amours, de tous ordres, et il prend en aversion sa trop jeune épouse. Elle aura beau se démener lorsqu'il sera emprisonné, il n'y aura pas de réconciliation durable. Finalement, Condé l'accuse d'adultère et la fait enfermer. La mère et la fille connaissent des destinées parallèles.

13) Le sanglier de l'Anjou

 En décembre 1642, la mort du cardinal-duc interrompt net la carrière de Maillé-Brézé, que Mazarin n'apprécie guère et qui se retire dans ses bois de Milly. Le maréchal tente d'oublier sa disgrâce, la perte d'une partie de ses pensions, puis la mort de son fils et les déboires conjugaux de sa fille, en s'étourdissant dans des chasses frénétiques ; il manifeste une jalousie maladive à l'encontre des seigneurs du voisinage qu'il soupçonne de tuer son gibier, et il envoie ses gardes abattre leurs chiens et briser leurs arquebuses, aux dires des mémorialistes. Ces affirmations sont confirmées par le procès qui l'oppose en 1645 à René Barjot, baron de Cholet et seigneur de Pimpéan. Brézé a fait enlever les arquebuses des habitants de Grézillé jusque que dans leur maison ; en juillet, il les convoque pour un " tric-trac ", une chasse au canard où les manants font des bruits stridents afin d'effrayer les volatiles. Selon le factum de la partie adverse, « ces pauvres habitans, estant lors occupés à la récolte du peu de grains que leur laissent les bestes fauves et noires de Monsieur le Maréchal de Brézé », ne participent pas tous au tric-trac ; le gouverneur envoie ses gardes brutaliser les absents.
 Il est devenu la terreur des paysans et une légende noire naît autour de cet ombrageux personnage. Il pratiquerait le faux-monnayage dans les immenses souterrains du château de Brézé. En réalité, le maréchal avait obtenu le privilège assez rare de fabriquer des pièces ( des doubles tournois ) : sa monnaie est peut-être de mauvais aloi, mais elle est légale.
 Il recherche la solitude et fait graver au-dessus de l'entrée du château :

« Dans ce lieu de repos, on ne veut point de bruit,
   Et nul n'y doit entrer qu'invité ou conduit. »

 Il est en outre complètement ruiné. Dans son testament de mai 1642, Richelieu lui léguait 400 000 livres pour acquitter ses dettes ; cette somme a pris d'autres chemins, mais le maréchal s'est emparé des 300 000 livres entreposées à Saumur et destinées à son fils, l'amiral. Cette somme, pourtant colossale, ne suffit pas. Brézé doit licencier ses gardes, fermer son théâtre et son jeu de paume ; en septembre 1649, il revend son gouvernement d'Anjou au duc de Rohan-Chabot pour 300 000 livres, tout en précisant qu'il conserve Saumur.

15) Le frondeur

 Lorsqu'éclate la Fronde, le maréchal, qui déteste Mazarin, est tenté de la rejoindre, mais il déteste encore davantage les parlementaires et les insolents bourgeois du corps municipal d'Angers ; aussi, les fait-il réprimer en 1648-1649. Cependant, son gendre Condé prend la tête de la Fronde des Princes. Le maréchal se déclare bien sûr en sa faveur, mais il arrive au terme de son existence.
 Il a cependant un alter ego, comme bras droit au gouvernement de Saumur. Nicolas de Gaureaux, sieur du Mont, lieutenant de roi et capitaine des gardes, entretient des liens étroits avec le maréchal ; ils échangent des terres, ils entreprennent des opérations financières en commun ; le maréchal lui confie trois paires de ses pistolets. Quand Du Mont a un fils, il se prénomme Urbain, Maillé-Brézé est son parrain et la demoiselle Darvas sa marraine.
 Fidèle au moins un temps à son maître et ami, Du Mont adhère au soulèvement à la tête de la garnison du château. Cependant, cet épisode de la Fronde saumuroise est postérieur à la mort du maréchal et relève d'un autre dossier.

16) Une mort dans l'oubli

 En janvier-février 1650, Maillé-Brézé, alors âgé de 51 ans, sent ses forces décliner et lègue des cadeaux à sa maîtresse et à ses valets. L'arrestation de Condé aurait hâté sa fin et le bruit courut même qu'il s'était empoisonné.
 Il demande au pasteur Moyse Amyraut les prières de l'église réformée, fait surprenant de la part d'un personnage qui semblait peu tourmenté par les questions métaphysiques.
 Il décède le 13 février 1650 et est enterré dans le caveau familial de l'église de Milly le 17. Madame la princesse, sa fille, ne se déplace pas. Elle se contente d'écrire depuis Chantilly une lettre fort sèche : « Je vous recommande surtout la pierrerie et la vaisselle d'argent et l'argent monnoié ». Et elle envoie un de ses agents pour contrôler les inventaires. Celui-ci récupère de nombreux bijoux, des reliques de saint Sébastien, ainsi que trois grandes croix et trois petites croix de l'ordre du Saint-Esprit. Il retrouve les restes d'une splendeur passée : dans le hangar où était autrefois le jeu de paume, subsiste un grand carrosse double de velours cramoisi. Mais dans la grande écurie de cent chevaux, il ne reste que deux animaux de trait.
 Le château pourrait tout de même soutenir un siège ; la basse-cour contient 11 porcs et 5 cochons de lait, la cave 13 pipes de vin blanc et 6 poinçons de vin clairet, les greniers 26 boisseaux de froment et le charnier 288 livres de lard à mettLe château de Milly par Peter Hawke, dans Godard-Faultrier, L'Anjou et ses monuments, 1839re au pot et 217 livres de lard à larder, ainsi que 817 livres de chandelle...

 Le château de Milly, laissé à l'abandon après la mort du maréchal, tombe très vite en ruines. Vers 1830, le lithographe Peter Hawke le dessine pour Godard-Faultrier et lui donne un air sinistre.

 Sic transit... L'historien n'est pas un juge, mais cherche à être un témoin loyal. Urbain de Maillé-Brézé appartient à une autre époque et, en son temps déjà, il passait pour un personnage fantasque et archaïque.

 


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