Les récits de Tallemant des Réaux

 

Sur Nicole du Plessis-Richelieu

 « Cette femme estoit folle, et elle est morte liée, ou du moins enfermée. Elle croyoit avoir le cul de verre, et ne vouloit point s'asseoir. Elle eut un temps une plaisante folie ; elle croyoit avoir froid à un petit endroit au-dessus de la main, et passoit tout le jour à y mettre des gouttes de résine, quelquefois jusques à cinq cens, et puis à les oster, selon qu'il luy sembloit que la partie se reschauffoit... »

Sur la " Dervois "

 « Il y avoit à Angers une jeune fille qui travailloit pour les tailleurs, sur leur boutique [ assise à la turque ], selon la mode du pays. Un laquais du mareschal de Brézé la desbaucha et l'amena à Paris. Il dit à son maistre, car on ne vivoit pas autrement dans l'ordre avec luy, qu'il avoit une jolie maistresse, et la luy fit voir. Elle plut au Mareschal, et leur servit quelque temps à tous deux. Il fit ce garçon valet de chambre, et la luy fit espouser : il s'appelait Dervois. Cette femme avoit du sens et de l'esprit ; elle empaume le Mareschal, s'en rend la maistresse et luy fait traitter la Mareschale comme il luy plaisoit. Une des choses qui servit autant à achever la grande Nicole, ce fut que le Mareschal luy osta ses pendants, et les mit en sa présence aux oreilles de la Dervois.
 Après la mort de la Mareschale, elle eut l'ambition d'espouser M. de Brézé, et pour cela elle fit tuer Dervois à l'affust. Je ne sçay si ce fut par l'ordre du Mareschal, ou s'il en estoit seulement consentant, mais on assure que depuis il s'esvanouissoit quand il voyoit un lapin...
 La Dervois faisoit tout chez le Mareschal et dans la province. Elle se levoit dez quatre heures, estoit servante et maistresse tout à la fois, faisoit ses affaires et celles du Mareschal en mesme temps, et estoit plus habile que tout son conseil. Il luy est arrivé souvent de deschirer tout ce qu'on avoit dressé, et de dicter les actes elle-mesme... »

Sur Honorée de Bussy

 « Retournons à nos amours. Il y avoit à Saumur, chez la Séneschale, une belle fille qui estoit sa niepce. Elle s'appelloit Honorée de Bussy, fille d'une veuve bien demoiselle. Le Mareschal s'en esprit. Il la mena avec cette tante voir le sacre d'Angers, et luy avoit fait faire une espèce d'eschafaud, où il y avoit des degrez. Elle estoit seule tout au haut, et il avoit fait mettre à ses piez les plus belles filles de la ville... Mme d'Aiguillon [ nièce et gouvernante du cardinal ] prenoit le soing d'envoyer tous les habits qu'il falloit pour cette fille, qui se vante que le Mareschal la voulut espouser secrètement, et luy assurer vingt mille livres de rente, mais qu'elle avoit trop de coeur pour souffrir du clandestin. Elle eust pourtant fort bien fait, comme vous verrez par la suitte ; mais je doute qu'en l'âge où elle estoit alors, elle ayt pu avoir tant de courage.
 Mlle Dervois rompit le cou à cette amourette... »

TALLEMANT DES RÉAUX, Historiettes, La Pléiade, éd. Antoine Adam, t. 1, 1960, p. 316-320.

 

ACCUEIL RÉCIT LIEUX INDEX