Louis-Auguste Picard

 

 De fort loin, Louis-Auguste Picard est le plus productif des auteurs saumurois. Grand travailleur, il publie des ouvrages pendant 55 années et fait éditer au moins 45 titres, certains réduits à des brochures, d'autres, monumentaux, comportant plusieurs tomes. Si je compte les volumes, j'arrive au total, sans doute incomplet, de 63, sans y inclure les rééditions et les tirages à part d'articles, soit plus d'une publication par an. Ses articles pour les revues, parfois des extraits de ses livres, sont également innombrables ; j'en recense 52 sur l'histoire locale, auxquels il faut ajouter de fréquentes contributions à des publications militaires...

1) Le professeur d'histoire et de géographie de l'Ecole de cavalerie

  Né le 5 avril 1854 à Avallon, il entre au Prytanée de La Flèche dès 1863, puis à Saint-Cyr en 1872. Il est officier-élève à Saumur en 1874-1875 et, après un service au 4 ème dragons, il revient à l'Ecole en mars 1879, comme lieutenant, professeur d'arithmétique et de géométrie ( d'après ses états de services publiés dans S.L.S.A.S., 1998, p. 80, et Aurélien Conraux, L'Ecole de cavalerie de Saumur ( 1814-1914 ). La création de l'équitation militaire, thèse de l'Ecole des Chartes, 4 vol., 2004, p. 671-676 ).
 Picard avait été victime d'un grave accident, qui lui avait brisé une rotule. Sans doute en raison de difficultés physiques, il reste longtemps enseignant. Il est nommé, le 26 mai 1881, professeur d'histoire et de géographie, fonction qu'il exerce, avec le grade de capitaine, jusqu'en 1894, année à partir de laquelle il reçoit diverses affectations, avant d'être classé dans la réserve à compter du 5 février 1904 et d'atteindre le grade de colonel.

 On connaît les cours qu'il donne aux officiers-élèves, puisqu'il les publie sous le titre de " Leçons d'Histoire et de Géographie militaires, avec atlas de croquis. 1854 à 1887 ", Saumur, S. Milon fils, 1887, 3 forts volumes, plus un atlas de plans ( B.M.S., P 3722 - une première édition était parue en 1886 ). « L'Histoire militaire doit avoir pour premier but de fournir des leçons d'expérience », proclame-t-il en ouverture. Alors que d'autres cours ressassent les campagnes napoléoniennes, le capitaine Picard examine les conflits des trente dernières années. Une introduction géographique présente les champs de bataille, une étude générale résume l'ensemble de la campagne, puis il entre dans tous les détails, y compris les plus minces, sur les actions de la cavalerie ; enfin, sur le ton péremptoire du professeur, il dresse le bilan des réussites et des erreurs. Cette méthode semble excellente pour faire comprendre les combats prévisibles à de jeunes officiers.
 Le tome II, presque entièrement consacré à la Guerre de 70, nous paraît le plus intéressant. Après avoir affirmé en exergue : « Voir ses fautes, c'est progresser », le capitaine Picard détaille sans complaisance les erreurs continuelles des chefs français, alors que bon nombre d'entre eux sont encore vivants.
 Dans le premier tome, il souligne la médiocrité de la campagne d'Italie de 1859, que d'autres ont qualifiée de « déroute en avant ». Il est inégal sur la Guerre de Sécession, car il considère les Américains comme une peuplade arriérée, mais, en même temps, il entrevoit qu'il s'agit là de la première guerre industrielle. Le dernier tome célèbre les faciles victoires coloniales.

 Le capitaine Picard est avant tout un professeur d'histoire contemporaine, il s'informe en permanence sur l'évolution des diverses armées. Il publie des études sur l'armée suédoise, sur le règlement de la cavalerie italienne, sur " La Cavalerie allemande aux dernières grandes manoeuvres et d'après ses règlements " ( en 1902 ), sur la guerre russo-japonaise ( en 1906 ). En 1897, dans un énorme in-folio illustré paru à Tours, chez A. Mame et fils, " L'Armée en France et à l'étranger ", il décrit longuement les forces des divers pays ; il croit beaucoup à la puissance de l'armée russe et semble fasciné par les cosaques ( il faut dire que cette illusion sur la nouvelle alliée de la France est alors partagée par tous les milieux dirigeants ).

 Picard est également passionné par les folles équipées des cavaliers du début du siècle. Il publie chez Milon, en 2 volumes, 1895-1896, " La Cavalerie dans les Guerres de la Révolution et de l'Empire ", qui semble correspondre à une publication du cours qu'il donne aux sous-officiers. Il revient sur ce sujet à trois reprises et pour la dernière fois en 1933. Enthousiasmé par son sujet, il voit mal les insuffisances de ces régiments, qui ne savent pas manoeuvrer en harmonie, qui emploient trop souvent la méthode simpliste de la charge et qui sont incapables d'effectuer des poursuites aux résultats définitifs [ cette admiration béate est permanente dans les milieux de la cavalerie, et encore aujourd'hui ].
 Il convient cependant d'être élogieux sur l'abondante production d'histoire militaire de Picard, tout en notant l'apparition de ses défauts majeurs, qui sont la tendance à la prolixité et à la copie hâtive.

 

2) Louis d'Or

 Ces énormes publications ne parviennent pas à assouvir ses démangeaisons littéraires. Sitôt installé à Saumur, Picard publie six ouvrages de fantaisie, au ton léger, sous le pseudonyme de Louis d'Or. Le recours à ce camouflage, qui ne trompe personne, est une nécessité pour un militaire en activité, qui doit soumettre ses publications à ses supérieurs. Aurait-il obtenu l'autorisation pour ces essais quelque peu ironiques et cependant sans aucune méchanceté ? A signaler un curieux roman de moeurs, " Mademoiselle Rateau ". Retenons surtout ses récits largement autobiographiques : " Souvenirs de La Flèche ", " Gaîtés de Sabre " ( Milon Fils, 1881 ), où il décrit la vie d'un sous-lieutenant dans une petite garnison provinciale, qui semble être Troyes, " Souvenirs de Saumur " ( Milon Fils, 1881 ), qui évoque la folle jeunesse des stagiaires de l'Ecole. Avec une nuance de mépris pour la cité : « Saumur : c'est une ville d'eau avec cette différence que la saison dure toute l'année ; c'est l'enfer des chevaux et le paradis de ces dames ; c'est le pays des chiens, des blanchisseuses et des mendiants ; c'est l'Eldorado des tailleurs, des cabaretiers et des boutiques en général ; c'est le berceau de la théorie et du sport ; on y fait des écuyers et des chevaux rétifs » ( p. 1 ). Il semble bien connaître la rue Saint-Nicolas : « La rue la plus célèbre, c'est la rue Saint-Nicolas. Tous les premiers, d'un bout de la rue à l'autre, sont habités par des officiers. Frappez à une cloison, cela ira jusqu'à l'autre extrémité et vous verrez autant de têtes que de fenêtres mettre le nez dehors. - C'est encombré de marchands d'habits, de petits tailleurs, de revendeurs, de... blanchisseuses retirées » ( p. 9 ). On peut glaner des détails pittoresques dans ces ouvrages légers, où Louis d'Or se révèle fort émoustillé par le beau sexe.
 Louis d'Or réapparaît dans l'article : « L'Ecole d'application de cavalerie de Saumur », Le Monde moderne. Revue mensuelle illustrée, janvier 1896, p. 76-88, illustrations de Frédéric Régamey. Picard présente l'Ecole, cite ses ouvrages, sans complexe, et dresse un tableau épique des Picard et Bouchard, Ecole du cavalierexercices sur le Chardonnet.

 

3) Les manuels d'instruction illustrés

 Dans un genre totalement différent, le capitaine Picard participe à la formation des sous-officiers et des cavaliers en rédigeant des manuels pratiques pour les instructeurs. Le texte officiel du règlement est cité mot-à-mot, mais en face, des photos expressives prises sur le Chardonnet illustrent les mouvements et les manoeuvres. Ces clichés fortement contrastés et bien imprimés sont remarquables pour l'époque. Ainsi se succèdent :
- Ecole du Cavalier - A pied - A cheval, Paris, Librairie militaire de L. Baudoin, 1894, dont est tirée la planche à droite ;
- Album d'hippiatrique et d'équitation de l'école de cavalerie, grand in-folio de 29 planches remarquablement tirées par la phototypie Berthaud Frères [ 1893 ou 1894 ]. Cette fois des vues instantanées décomposent les allures du cheval.

 Ces ouvrages d'une parfaite clarté sont étonnamment modernes par leur sens pédagogique et par leur illustration. Le capitaine Picard les a réalisés en collaboration avec le docteur Georges Bouchard, qui était un passionné de photographie et qui est vraisemblablement l'auteur des clichés.
 Ce dernier meurt brutalement le 23 octobre 1894. Ami très proche de la famille, Picard, le 18 décembre 1900, épouse sa veuve, née Gabrielle-Marie Fromageau ( elle décède en 1927 ).

 

 

4) L'historiographe de l'Ecole de cavalerie

 Nous arrivons à l'ouvrage le plus connu de Picard et sans doute le seul qui soit régulièrement consulté aujourd'hui. : " Origines de l'Ecole de Cavalerie et de ses traditions équestres... ", 2 volumes de 595 et de 775 pages sur un format de 0,19 sur 0,28 m, publié à Saumur chez S. Milon fils et imprimé à Angers chez Burdin. Planche hors texte des Origines de l'Ecole, tome 2La date de parution se situe vers la fin de l'année 1889 ( réédition par Lavauzelle en 2008 ). Pour cette publication, Picard a reçu une lettre de félicitation du ministre de la Guerre, il a été aidé par les autorités de l'Ecole et a obtenu de nombreux concours pour son illustration hors-texte, qui est souvent d'une réelle originalité et de bonne qualité photographique pour l'époque ( voir une planche à droite ). Par ses dimensions, l'ampleur de ses textes, ses illustrations, il s'agit d'un ouvrage de luxe, que la librairie Milon vend 30 francs ( soit 120 de nos euros ).

 Plus concrètement, nous sommes en présence de deux ouvrages différents. Le premier tome est construit et raconte la préhistoire de l'Ecole avant l'Ecole. Il dresse un ample panorama de la pratique équestre depuis le temps des Gaulois et, dans une perspective téléologique, il suggère que les grands théoriciens de la haute école ont écrit dans le but de préparer la doctrine de l'Ecole de Saumur, aboutissement insurpassable de la pensée équestre [ ce passage était rédigé, quand j'ai découvert avec plaisir les mêmes formulations chez Aurélien Conraux, p. 87-95 ]. Picard survole également l'histoire de la ville, en rappelant les fêtes chevaleresques du roi René. D'après les chroniques du juge Ratouis parues dans L'Echo saumurois, il exalte l'académie d'équitation du XVIIe siècle et l'installation des Carabiniers de Monsieur. Il ne vérifie pas les sources souvent approximatives du juge, il ne remonte jamais aux documents originaux ; ce qui l'intéresse, c'est l'idée générale. Ainsi, Saumur, bénie des dieux, était prédestinée à devenir le temple de l'équitation militaire. Cette vision, qui ne manque pas de souffle, à défaut de documentation minutieuse, conférait des lettres de noblesse à une institution touchée par une crise existentielle au lendemain de la Guerre de 70. La légende dorée forgée par Picard a reçu une pleine adhésion et est devenue un dogme, pieusement recopié par des narrateurs à l'esprit hiérarchique. Picard est un historiographe et non un historien...

 Le second tome, au contraire, n'est pas du tout composé ; c'est une ample chronique, année par année, de l'évolution de l'Ecole de 1825 à 1888, avec le défaut majeur de ne dégager aucune perspective générale, avec l'avantage de faciliter les recherches de faits précis. Cette chronique fournit une masse énorme de documents : la liste complète des cadres et des officiers-élèves chaque année, les règlements recopiés dans leurs détails les plus fastidieux, d'abondants renseignements sur le harnachement, les mors, les fers, la remonte, les services vétérinaires - curieusement fort peu de choses sur les uniformes et sur la construction des bâtiments - et, par une véritable esprit de caste, rien sur les maîtres et sous-maîtres de manège, rien sur la troupe abondante, qui font tourner l'Ecole. Autre lacune plus grave : tout aspect politique est systématiquement gommé, la participation des élèves et de certains cadres aux conspirations des années 1821-1822 est présentée comme marginale, alors que Picard recopie des passages de l'excellent ouvrage de Vaulabelle. Les rapports parfois orageux entre la ville et les militaires ne sont pas évoqués. L'Ecole est présentée comme un organisme vivant en vase clos. Apolitique dans son ouvrage, Picard reste constamment discret sur ses opinions, à l'exception du culte qu'il voue à Napoléon.
 D'une façon habituelle, la rédaction de l'ouvrage sent la compilation hâtive ; l'auteur publie trop et trop vite. On a intérêt à toujours vérifier ses dires, et l'on a souvent de mauvaises surprises.

 

5) L'historiographe du Saumurois

 En 1903, Louis-Auguste Picard achète le charmant manoir de Souzay, rebaptisé château de la Vignolle, à demi troglodytique, à demi en avancée vers la Loire. Il y succède à François Calamier, un officier d'administration à la retraite, qui s'est pris de passion pour le souvenir de Marguerite d'Anjou : selon lui, elle aurait fini ses jours dans ce logis et il lui dédie un cénotaphe. Picard reprend et renforce cette thèse aventureuse. Voir la légende de cette carte postale, remontant à l'époque où il s'installe dans le château.

Château de la Vignolle à Souzay

 A la retraite, le colonel Picard espace ses publications militaires. Il se passionne désormais pour l'histoire locale en commençant par l'abbaye de Fontevraud, puis en élargissant sa perspective à tout le Saumurois. Il dispose des remarquables travaux de Godard-Faultrier, de C. Port, de G. d'Espinay et d'inventaires analytiques des anciens cartulaires. Telles sont les bases de ses publications. Il ne fait nullement progresser la recherche, ne se plongeant pratiquement jamais dans les archives et se comportant comme un compilateur. Se piquant d'archéologie, il affirme avoir découvert un alignement mégalithique près de chez lui, ce qui n'a convaincu personne.
 En 1921, paraît chez Girouard et Richou le premier tome de son entreprise monumentale, Le Saumurois. Histoire et légende, ses relations avec l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, la Vendée, la Bretagne. Il publie un volume chaque année, en tirage réduit. Quant la mort le surprend au début de 1935, il en est au tome XI, mais il atteint à peine l'année 1300. Voir nos commentaires navrés dans la bibliographie générale.

 

6) Le président de la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois

 En 1910, le docteur Peton, maire de Saumur, suscite la constitution d'une société scientifique locale, sans pouvoir en assurer lui-même l'animation ( voir récit : Historique de la S.L.S.A.S. ). Le colonel Picard, fort de ses publications et de ses travaux en cours, dynamique et disponible, « né Président », selon la formule du chanoine Verdier, en prend tout naturellement la direction ( [ Pierre Gourdin ], Histoire de la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois, 1910-1999, oct. 2000, p. 12-41 ). Il lui assigne aussitôt des buts ambitieux et suscite de nombreuses études. Bon organisateur et pète-sec, le colonel, monocle à l'oeil, dirige sa nombreuse troupe de vice-présidents et de secrétaires comme une armée à la manoeuvre. Il est avant tout un brillant causeur. Dans son éloge funèbre ( S.L.S.A.S., avril 1935, p. 5-7 ), le chanoine Verdier glisse beaucoup de remarques malicieuses. Il « ne regardait jamais sa montre quand il tenait la parole lui-même... Il effleurait tout, sans appuyer, dans une improvisation facile, vivante, dont nul ne pouvait prévoir la fin... Je sais des membres de la Société qui venaient aux séances pour avoir le plaisir de l'entendre ; j'en sais d'autres qui, quand il se levait, cherchaient une porte dérobée pour fuir. Discuté, il le fut sans nul doute, mais c'était une curieuse figure... » Une figure tellement envahissante qu'elle suscite de vifs conflits, en particulier avec le docteur Bontemps. Le colonel démissionne de la présidence une première fois en mai 1914, il la reprend en juin 1919, mais il est souvent absent, jusqu'à sa démission définitive en 1922.

 Le colonel Picard a donc été diversement apprécié de son vivant et ses livres se sont mal vendus. Il s'est brouillé avec beaucoup de gens et il ne voulait aucun discours à ses obsèques. Il peut paraître inélégant de critiquer ses travaux, alors qu'il n'est plus là pour se défendre, ainsi que l'a fait Verdier. Il convient cependant de mettre en garde ceux qu'impressionnent l'autorité et la masse de la chose imprimée. Ses premiers ouvrages d'histoire militaire sont de qualité, ses études sur le Saumurois franchement inutiles. Le personnage lui-même fut haut en couleurs, passionné d'histoire et débordant d'enthousiasme et de ténacité.

 

ACCUEIL RÉCIT LIEUX INDEX