1) Un immeuble de rapport
Pierre-Antoine Blancler, négociant en tissus à
Loudun, s'installe à Saumur en 1769 par son mariage avec
Jeanne-Marie-Françoise Pupier ( B. MAYAUD, t. XI ).Il
devient rapidement l'un des hommes d'affaires les plus aisés
de la ville, car il ne limite pas ses activités au trafic
de Loire ou à la sacro-sainte rente foncière ; il
prend à ferme des taxes perçues par la ville. Surtout,
il comprend qu'avec l'ouverture du pont Cessart et la réalisation
de la percée centrale, l'avenir est dans l'immobilier.
Le 6 septembre 1777, il achète l'importante hôtellerie
de l'Oie Rouge, située au milieu de la rue du Portail-Louis,
mais il ne l'exploite pas lui-même.
Peu après, il acquiert l'ancien Hôtel de la
Corne, très bien situé sur la place de la Bilange
[ en réalité, cet établissement, appelé
jadis "hôtel de la Corne de Cerf", est en décrépitude
et a été reconstruit par Cailleau, dans l'île,
à l'entrée du Pont Cessart ; c'est dans cet
hôtel tout neuf que descend l'empereur d'Autriche Joseph
II, venu incognito à Saumur ].
Blancler doit opérer quatre autres acquisitions dans
le voisinage : la dernière est signée le 7
janvier 1782, date qui doit correspondre approximativement aux
débuts des travaux.
Ses buts apparaissent nettement : il ne s'agit pas
de reconstruire un hôtel pour voyageurs, ni un hôtel
particulier entièrement réservé à
l'habitation de sa seule famille. Au rez-de-chaussée sont
dès l'origine prévus deux magasins, l'un pour Blancler,
l'autre pour Pupier, son beau-frère et associé,
ces magasins étant surmontés par des entresols.
Par ailleurs, le grand escalier de pierre et les nombreux escaliers
de bois desservent des appartements individualisés, destinés
à la location. L'hôtel Blancler sera donc, à
la fois, une réalisation de prestige, un siège commercial
et un immeuble spéculatif. Ce doit être une première
à Saumur.
2) La construction
Pierre-Antoine Blancler confie la construction du nouvel hôtel à un architecte local reconnu, Michel-François Drapeau, avec lequel il est lointainement apparenté. Ce dernier appartient à une dynastie d'entrepreneurs des ouvrages du Roi. Son père, Michel Drapeau, a dirigé des travaux sur les levées et construit l'admirable pont de Sorges en 1743. Michel-François est le premier de la lignée à prendre le titre d'architecte. On peut lui attribuer, à coup sûr, la construction de l'élégante maison où il réside, située 49 place Allain-Targé. Personnage cultivé, il peint au lavis et il laisse à sa mort - à 41 ans - une importante bibliothèque contenant des traités d'architecture et des ouvrages des philosophes des Lumières.
"Drapeau le Jeune" présente un premier
devis estimatif le 8 juillet 1779, d'un montant de 40 271
livres ( archives privées ). Pour la solidité
de l'édifice sont prévues des fondations de 3 mètres
d'épaisseur, où seront entassés les matériaux
de démolition. Un épais mur de refend en barraudes
de la Mimerolle coupera le corps de logis central en arrière
de la façade. Un chaînage par barres de fer sera
posé à chaque étage. Les joints seront minuscules
et ne dépasseront pas 6 mm.
La nouvelle façade est strictement parallèle
à la percée centrale et non dans l'alignement des
maisons construites plus à gauche au début du XVIIIe
siècle. L'hôtel Blancler constitue un premier élément
d'une place de la Bilange remodelée sur un plan régulier.
Des pierres en attente sur le côté gauche prouvent
qu'un prolongement rectiligne était envisagé.
Le bâtiment réalisé ne correspond
pas exactement au projet. Un quatrième corps de logis était
prévu au fond de la cour ( occupé actuellement par
d'anciennes bâtisses ). En sens contraire, le projet
prévoyait seulement de petits balcons individuels reposant
chacun sur trois barres de fer. A l'intérieur sont prévues
de simples tapisseries, et non les boiseries actuelles.
Le
nouvel hôtel est finalement réalisé selon
une esthétique plus ambitieuse. Il est achevé et
habité en 1786 ( d'après le rôle des vingtièmes
d'août 1786, A.M.S., CC 10 ). Cette année correspond
aussi au décès de Drapeau.
3) La façade de style Louis XVI
Le rez-de-chaussée, sur toute sa hauteur, est en pierre de Champigny et décoré seulement de motifs géométriques. Au-dessus, un vaste balcon court tout le long de l'étage noble et repose sur des consoles en calcaire dur, décorées par des figures feuillagées.
Les deux étages supérieurs présentent
toutes les caractéristiques du néo-classicisme de
l'époque Louis XVI.
Quatre pilastres,
sans cannelures, soutiennent un fronton classique, encadré
par une balustrade dissimulant le toit.
Par delà ces lignes simplifiées, l'examen
détaillé révèle une profusion décorative :
les lettres B et P
( Blancler-Pupier ) trônent au fronton, entourées
par des feuilles de chêne et réapparaissent dans
les ferronneries.
Des motifs sont caractéristiques de l'époque
Louis XVI : les chapiteaux ioniques portant guirlandes et
pompons, les encadrements des baies décorés de rais
de coeur et de perles... Cette façade est comparable à
celle du bâtiment neuf de l'abbaye de Saint-Florent, mais
ciselée dans du tuffeau de la Maumenière, trop tendre,
elle souffre de ses deux siècles d'âge.
Sur les barres horizontales des fenêtres réapparaît même le décor de postes du parapet du pont Cessart.
4) Le grand escalier

Cet escalier à deux révolutions exige une taille de pierres d'une grande précision. Les joints font apparaître la perfection de cette stéréotomie, en particulier pour les blocs qui terminent chaque volée.
5) Les boiseries du premier étage
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Les vastes salons de l'étage noble sont couverts d'élégantes boiseries caractéristiques de la fin du XVIIIe siècle. Des scènes mythologiques alternent avec de charmantes panoplies évoquant les plaisirs champêtres, comme le jardinage, la chasse, etc. |
6) Destinées familiales
Pierre-Antoine Blancler ne profite guère de son
bel hôtel, puisqu'il décède très jeune,
dès le mois de février 1787. Il laisse cinq enfants
vivants, encore mineurs. La société de négoce
Blancler, Pupier et Chesneau ( un gendre ) va vivoter. Mais
le reste du patrimoine est géré avec habileté
par l'avoué Chasle, oncle et tuteur des "mineurs Blancler" ;
pendant les bouleversements révolutionnaires, ce dernier
joue la carte des acquisitions foncières. Au nom de ses
neveux, il se place au second rang des acquéreurs de biens
nationaux du district de Saumur, achetant 205 ha de terres et
de vignes ( prieuré du Coudray, clos de Saint-Florent... ),
ainsi que cinq maisons. Lors de l'établissement de l'emprunt
forcé de novembre 1793, les "mineurs Blancler"
sont classés comme la deuxième fortune de la ville
( A.M.S., 2 G 2 ).
Le seul garçon, prénommé également
Pierre-Antoine, abandonne finalement Saumur, achète le
château de Pignerolle ( de la même époque
que l'hôtel Blancler ! ) et devient maire de Saint-Barthélemy.
Les demoiselles Blancler constituent de beaux partis et s'allient
avec les grandes dynasties de la bourgeoisie négociante.
Par elles et par leurs filles, l'hôtel Blancler passe dans
les familles Treton du Mousseau, Bonnemère, Mayaud et de
La Guillonnière. Mais ces familles y habitent rarement.
L'immeuble est loué par appartements, avec en permanence
deux commerces au rez-de-chaussée. Par exemple, en 1850,
parmi les nombreux locataires, on note le Café de la Bourse,
tenu par Lamarche et situé à l'angle de la rue de
la Petite-Bilange ; au premier étage, sont installés
le notaire Chasle et l'imprimeur Roland, dont l'atelier est de
l'autre côté de la rue de la Petite-Bilange ;
au second étage, loge Louis de Kock, peintre et professeur
de dessin.
7) Une résidence de prestige
L'allure solennelle de cette demeure située au
coeur de la nouvelle ville en fait un lieu convoité par
les pouvoirs. En 1793, s'y installe l'Etat-Major des armées
républicaines en lutte contre la révolte vendéenne.
Plus tard, le Comité
Révolutionnaire et de Surveillance les rejoint et s'installe
au rez-de-chaussée, à gauche de l'entrée.
Quand les Vendéens occupent Saumur, leurs chefs s'y
réunissent. C'est fort probablement dans le salon du premier
étage que, le 12 juin 1793, ils arrêtent leur stratégie,
choisissant d'aller attaquer Nantes ; au cours de cette réunion,
ils envisagent de se donner un commandant en chef et choisissent
Cathelineau, sans le proclamer pour autant ( Voir chapitre
consacré à l'occupation vendéenne ).
Le 12 août 1808, Napoléon et Joséphine,
rentrant de l'entrevue de Bayonne, suivent la levée en
direction de Tours. Ils ont promis de faire une entrée
dans la ville de Saumur. C'est l'Hôtel Blancler, et non
l'Hôtel de Ville, qui est choisi pour les accueillir. Les
6 ou 7 foyers de locataires sont priés d'évacuer
les lieux par ordre du maire. Napoléon et Joséphine
passent une heure dans le grand salon, ils écoutent avec
patience les harangues des autorités et apparaissent à
plusieurs reprises au balcon pour saluer la foule. Voir :
Napoléon à
Saumur.
Plus tard, la municipalité se trouve
trop à l'étroit dans l'ancienne mairie, réduite
à une grande salle et à quelques dépendances.
En 1835-1836, des négociations sont engagées pour
transférer le siège de la municipalité dans
l'Hôtel Blancler, qui présente toute la majesté
d'un bâtiment officiel. Mais la commission recule devant
le prix demandé. La négociation est relancée
le 31 mars 1850, lorsque P. Treton du Mousseau propose de céder
l'immeuble pour 110 000 francs. Maintenant, c'est la ville
qui refuse, car Louvet a commencé à bâtir
des constructions annexes dès 1844 et Joly-Leterme travaille
à son premier projet de nouvel Hôtel de Ville ( A.N.,
F 21 / 1889, dossier 76 et A.M.S., M 1 / 197 (1) ).
L'hôtel Blancler tente toujours les autorités locales :
vers 1910, la municipalité Peton songe à y installer
le bureau de Poste principal, trop à l'étroit dans
l'immeuble situé à l'angle des rues d'Orléans
et du Portail-Louis. L'hôtel Blancler est alors loué
en six lots. Le maire recule devant le coût élevé
de l'opération ( A.M.S., 1 Z 74 ).
L'Hôtel Blancler demeure donc une maison privée ; les voyageurs du XIXe siècle tombent d'accord pour la considérer comme la plus élégante de la ville.