Le Château( plan d'étude )
La toponymie permet d'évoquer la présence d'un murus, un fortin gallo-romain d'époque tardive, qui expliquerait la seconde syllabe de Saumur. Voir Récit/ ch. 1/Etymologie. Cette existence n'est qu'une hypothèse, faute de traces dans les textes du Haut Moyen Age et dans l'archéologie. |
Les fortifications du Château ( photo J-L Colas ) |
1) Le monastère de Saint-Florent et le premier château ( IXe siècle à 1026 )
A partir de trois passages assez embrouillés des chroniques monastiques et de quelques autres allusions, il est possible d'envisager les étapes suivantes :
- Une tour de guet surveillant la Loire contre les invasions des Vikings aurait été édifiée sur la colline du château au cours du IXe siècle. Explications, chap. 2, Un premier château sur la colline de Saumur.
- Le monastère de Saint-Florent est fondé sur la hauteur par le comte de Blois, Thibaud le Tricheur, vers 956. Ce fait est scientifiquement attesté, Chapitre 2, § 3 et 4. L'Historia donne une description détaillée de ce monastère, ce qui permet une reconstitution hypothétique, dans la mesure où l'on accorde un certain crédit à cette compilation.
- A partir de mai 966 apparaissent les premiers seigneurs de Saumur, Gelduin père et fils (Biographies ). Ils édifient une maison forte, vraisemblablement située à l'emplacement de l'actuel donjon. La maison de Gelduin et le monastère sont entourés par une enceinte pourvue de deux portes.
2) La rupture de 1026
- Foulques Nerra s'empare du château et de l'abbaye ; il les incendie, selon la version la mieux étayée ( Chap 2, les deux versions de la prise de Saumur ).
- Saumur et sa région sont définitivement rattachés à l'Anjou.
- Les moines se séparent des guerriers, mais un modeste prieuré réapparaît dans les dépendances du château, du côté de la ville.
3) Le château reconstruit ( fin XIe et XIIe siècles )
- Une nouvelle destruction de Saumur en 1067-1068, évoquée par une seule chronique très aventureuse, me semble légendaire. Chap.3/Saumur incendié ?
- Les quatre éléments suivants sont, à l'inverse, prouvés :
+ Le mur du Boile, long d'un kilomètre ( chap. 3, Le Boile ) entoure un vaste espace non bâti.
+ Une grande salle seigneuriale, l'aula, citée à la fin du XIe siècle, est accolée à la partie méridionale de cette enceinte ( dans l'actuelle caserne Feuquières ).
+ Prouvée archéologiquement, une puissante tour de pierre, aux murs de 2,90 m d'épaisseur et haute d'au moins 20 m, occupe le centre de la cour supérieure actuelle. Elle remonte sûrement à la première moitié du XIIe siècle ; elle est ensuite emmottée par une accumulation de terre à sa base ( Chap. 3, § 13 ).
+ Une vaste cuisine isolée, à cinq cheminées visibles sur sa figuration, est implantée auprès de la porte orientale. Elle remonterait à la seconde moitié du XIIe siècle. Elle ne répond sans doute pas aux besoins quotidiens du château. Certains y voient un fumoir pour conserver le poisson et la viande. On peut aussi penser qu'elle sert exceptionnellement, lorsqu'une armée est rassemblée dans la basse cour.
- Le comte d'Anjou ne confie plus Saumur à une famille de seigneurs héréditaires. Château comtal, la place est remise à un simple gardien, assisté par quelques chevaliers et par quelques soldats. Chap. 3, Les nouveaux maîtres.
4) L'annexion dans le royaume de France ( avril 1203 )
- Après la mort d'Henri II Plantagenêt, Saumur est une place très convoitée ; elle est tenue par Robert de Turneham, un fidèle de Richard Coeur de Lion, puis, elle tombe aux mains de Jean Sans Terre.
- Philippe Auguste s'empare du château et de la ville en avril 1203, apparemment sans coup férir. Il confie la garde du château à Robert de Boumois ( Chap. 5, La prise de Saumur ).
5) La nouvelle enceinte quadrangulaire ( 1er tiers du XIIIe siècle )
Encerclant de
près la tour romane, est bâtie une courtine flanquée
par quatre grosses tours rondes ; la tour nord-est est plus haute
que les autres, d'après ce que suggèrent les travaux
postérieurs de Macé Darne. Cette nouvelle forteresse
constitue la base du château actuel.. La cour minuscule
entourant l'ancienne tour est rehaussée au niveau du premier
étage, son ancien rez-de-chaussée est devenu la
salle souterraine du château. Cette nouvelle forteresse
correspond aux normes des châteaux de Philippe Auguste,
mais aucun document écrit ne permet de le dater avec précision.
Nous avançons trois hypothèses dans Chap. 5,
La nouvelle enceinte. Dans tous les cas, cette construction
se situe entre 1211 et 1230.
Entre ce château de petites dimensions et la très vaste enceinte du Boile, il est logique d'installer une enceinte intermédiaire délimitant la cour du Baile, la cour de la caserne Feuquières, où se tient la justice seigneuriale, dans l'ancienne aula. Des documents du XVe siècle citent la présence d'une porte de la Barre, située auprès du prieuré ( qui était lui même dans le prolongement occidental de l'ancienne église abbatiale ). Sur le plan ci-joint, j'ai figuré cette enceinte en vert, étant précisé que le tracé est conjectural. Cette fortification intermédiaire a été détruite ou enterrée par les travaux de Duplessis-Mornay ( en bleu ).
6) La résidence fastueuse des ducs d'Anjou
Dans un climat
de guerre contre les Anglais, et un nouveau rempart entourant
la ville de Saumur, le château est complètement transformé
au cours du XIVe siècle :
il est d'abord renforcé,
le portail des Champs ( du côté de l'actuel
parking ) est rehaussé ; des grilles sont posées
sur les fenêtres basses ; l'entrée actuelle
du donjon est ouverte dans l'aile méridionale et protégée
par un pont-levis. Les archéologues viennent de découvrir
les fondations de deux chatelets primitifs précédant
l'actuel.
En même temps, un château de plaisance est aménagé,
la tour romane occupant le milieu de la haute cour est abattue,
sa partie inférieure est conservée et recouverte
par une voûte. De nouveaux logis viennent s'accoler sur
les quatre côtés de l'ancienne courtine, un bel escalier
d'honneur, partant au niveau de la salle souterraine, débouche
sur la grande salle ( située dans l'aile occidentale )
et sur l'aile du duc ( du côté de la Loire ).
La statue géante, à droite, en calcaire coquiller,
pourrait représenter un guerrier et être tombée
d'une niche encadrant l'escalier ; Bodin et Mérimée
l'avaient vue au complet, elle a depuis perdu sa tête et
ses jambes.
Un curieux escalier à double vis est posé
dans la tour Sud-Ouest. Les parties hautes, très aériennes,
cheminées, pignons, belvédères, ont sûrement
existé au début du XVe siècle, selon la figuration
qu'en donnent Les Très Riches Heures du Duc de Berry.
Sources et compléments en Récit/ch.6/Les
travaux du château.
Résumé
en puzzle
Résumé
en animation flash.
7) Les nouveaux travaux du Roi René ( 1454-1473 )
La tour nord-est est reprise et flanquée par une tourelle carrée ; la chapelle est remodelée ; la distribution des appartements royaux est transformée ; des élèves de Jan Van Eyck viennent décorer la grande salle. Chap. 6, Le Roi René et Saumur.
8) Un siècle d'abandon
Aucun grand personnage
n'habite plus le château dans le courant du XVIe siècle.
Très mal entretenus, les bâtiments se dégradent ;
la tour nord-ouest ( appelée " la tour rompue "
dans des comptabilités ) est fissurée et abandonnée.
Le château demeure cependant un point stratégique
très convoité pendant les Guerres de Religion. En
1574, la cour inférieure est barricadée ; l'église
Saint Doucelin, ancienne chapelle du prieuré, est interdite
au culte ( ses paroissiens iront dans l'église de
Varrains ).
9) Les travaux de Duplessis-Mornay
Développements
dans Chap. 9/Les transformations
du château.
- Les bastions. Les bastions occidentaux, tournés vers la ville, que les comptes baptisent " le château neuf " sont réalisés à partir de 1590. Des casemates sont cachées dans un angle mort, au fond des redans ( à droite ). Le bastion septentrional, au-dessus de la Loire ( qui s'est écroulé en 2001 ) est une réalisation de cette époque. Au total, Duplessis-Mornay aménage quatre bastions revêtus de pierre et deux bastions de terre, les deux demi-lunes. Sur les flancs oriental et méridional, il laisse des entreprises inachevées ; il s'est contenté de faire recreuser et élargir les fossés.
- Duplessis-Mornay fait installer dans le château des moulins à poudre et à farine et des magasins pour le salpêtre.
- Les logis. Pour des
motifs de sécurité, en avril 1596, le gouverneur
et sa nombreuse maisonnée quittent l'enclos de l'hôtel
de ville pour s'installer au château. D'importants travaux
sont ordonnés ; 26 chambres et 27 cheminées
sont refaites. Duplessis-Mornay tient à donner du faste
à la résidence d'un gouverneur de province.
A partir de 1609, il aménage une galerie regroupant
des portraits, des tapisseries, des objets précieux et
une vue de Saumur. Il est possible que les peintures murales qui
subsistent dans la tour Sud-Ouest soient de cette époque.
Le collectionneur Benjamin Fillon ( « La Galerie
de Portraits réunie au château de Saumur par Du Plessis-Mornay »,
La Gazette des Beaux-Arts, août-sept. 1879 )
a publié un inventaire de cet ensemble, qui était
réparti sur neuf pièces du premier étage.
La salle baptisée " la Gallerye " contient,
outre le fauteuil du Gouverneur, 18 tapisseries et 56 tableaux.
Traditionnellement, on plaçait cette galerie dans la grande
salle de l'aile nord-ouest, encore utilisée. En dernier
lieu, Eric Cron renouvelle la question en plaçant
la galerie au premier étage de l'aile nord-est, que Duplessis-Mornay
a réunifiée en faisant détruire les murs
de refend. Ce dernier réaménage alors les ailes
sud-est et sud-ouest pour y installer ses appartements.
10) Les travaux du maréchal de Maillé-Brézé
Beau-frère
de Richelieu et gouverneur de Saumur de 1626 à 1650, Urbain
de Maillé-Brézé est un acteur trop oublié
de l'histoire locale. Le personnage est en outre haut en couleurs.
Voir Biographies/Maillé-Brézé.
Au château, le maréchal rétablit la
chapelle, il réalise les bastions de l'angle N.-E., du
côté de Fenet, et il commence la tenaille encadrant
la porte des Champs. Mais l'énorme bastion entrepris à
l'angle S.-E., au-dessus de l'actuelle avenue Peton, est resté
inachevé. Récit/Chap.
13/Le château sous Maillé-Brézé.
Dans ce château à demi-restauré, le
maréchal installe son épouse, Nicole du Plessis,
atteinte de graves troubles mentaux.
11) La disparition de l'aile occidentale
L'aile occidentale disparaît certainement au début du XVIIe siècle. Eric Cron pense même qu'elle était inutilisable à la fin du XVIe siècle, quand Duplessis-Mornay s'installe au château. La gravure de droite, par Jean Valdor, publiée en 1649, figure effectivement une aile manquante, mais elle est située du mauvais côté. Tout est approximatif dans ce plan, qui ne constitue pas une preuve bien solide.
A l'inverse, le plan en-dessous et à gauche, signé le 23 juin 1692 par l'ingénieur Nicolas Poictevin, est d'une remarquable précision, et il atteste de la disparition totale de cette aile. Quelques années plus tard, des dessins recueillis par Gaignières viennent confirmer ce fait, en particulier cette intéressante ébauche, en bas et à droite, qui donne une intéressante vue cavalière du château vers 1699.
![]() |
|
| Poictevin, 1692, vers le Sud | Vers 1699, vers l'Est |
Anne Dodd-Opritesco émettait trois hypothèses pour expliquer cette disparition. La charge de la voûte aurait pu causer un effondrement. Ou bien, ce serait le mur de soutènement du côté de la ville qui se serait affaissé ( il est récent ). Ou bien, l'aile aurait été arasée volontairement dans le but d'assainir la cour.
12) Un siècle et demi de négligence
Passés les combats de la Fronde en 1650, la fonction stratégique du château décline. Gardé par une compagnie d'une cinquantaine d'invalides, il sert surtout de prison pour des détenus très divers : des prisonniers de guerre, des protestantes opiniâtres et des personnages importants enfermés par lettre de cachet. Chap. 13/Les types de détenus.

Ce plan de Prieur-Duperray,
vers 1750, figure les deux demi-lunes comme ruinées ;
la porte des Champs est close. Le bastion Nord ( qui s'est
écroulé ) est représenté comme
vidé de sa terre, sans doute par une saine mesure de sécurité.
Trois canons offerts par Richelieu sont perchés sur
le bastion regardant vers la ville.

Chaque année,
les ingénieurs des fortifications dressent un plan du château.
Voici, à droite, celui de Pignon en 1786. Dans un rapport
complémentaire, ils dressent la situation alarmante des
bâtiments : la tour N.-O. s'effondre, la tour N.-E.,
du côté de Fenet, se fissure de façon alarmante.
L'entrepreneur J.-Fr. Miet exécute quelques travaux
en 1789, mais le château n'est plus en état de soutenir
un siège. Quand l'armée
vendéenne entre dans Saumur le 9 juin 1793, 500 hommes
s'y enferment, armés de neuf canons, mais ils se rendent
sans combat, le lendemain.
En 1797, la petite poudrière juchée sur le
bastion S.-O. explose encore une fois, et, en 1801, l'ingénieur
Aubert fait écrêter la tour N.-E., devenue trop menaçante.
L'Etat, encombré par cette forteresse rarement occupée
par des troupes de passage, veut la mettre en vente. L'administration
municipale objecte que cette grande bâtisse n'intéresserait
aucun particulier, tout au plus un démolisseur désireux
de faire de l'argent avec ses abondants matériaux. Elle
plaide en faveur de l'implantation d'un asile d'aliénés,
qui y respireraient un air salubre... En attendant, 500 prisonniers
de guerre anglais y sont entassés.
A deux années de distance, voici deux figurations de l'état du bâtiment, qui s'écroule en partie ou qui est grossièrement rafistolé. Les toitures, les carrelages, les planchers, les escaliers sont gravement endommagés. Lambris, portes et croisées ont disparu.
|
|
| Façade vers la Loire par Bodin, en 1810 | Angle S.-E. par Delusse en 1808 |
13) Les transformations de l'ingénieur Normand ( 1811-1814 )
Les enquêtes
sur l'aménagement d'une prison d'Etat à Saumur commencent
dès 1808. Les ingénieurs, croyant qu'il s'agit d'interner
des prisonniers de guerre, étudient la remise en service
de l'antique prison royale, capable de recevoir une centaine de
détenus. Napoléon décrète le 3 mars
1810 que le château sera transformé en prison d'Etat.
Un autre décret du 10 août de la même année
accorde 265 000 francs pour les travaux, somme réévaluée
ensuite à 322 007 francs, à la suite de dispositions
nouvelles. Le comte Réal, adjoint du ministre de la Police,
supervise l'aménagement. Les contre-ordres sont fréquents,
car le nombre et la qualité des prisonniers qu'on veut
enfermer changent à plusieurs reprises. Au préalable,
il faut déménager vers Nantes des stocks de poudre
entreposés dans une tour.
L'ingénieur Charles-Marie Normand ordonne des travaux
considérables, conseillé par Vavin, un spécialiste
des prisons, et assisté par l'entreprise d'Alexandre-Jean-Baptiste
Cailleau, qui signe le devis le 15 mars 1811. Il convient de mettre
à leur crédit une reconstitution soignée
des deux tours dominant la Loire. La tour N.O. est même
reprise à partir de ses fondations à 15 pieds au-dessous
du sol. Le 3 juillet 1813, Savary, duc de Rovigo, signe l'ordre
de reconstruire la tour N.E. Deux conceptions se font jour au
cours des travaux ; les décideurs parisiens veulent aménager
une prison sûre en deux années seulement ; certains
préfets du Maine-et-Loire, Normand et Cailleau souhaitent
« conserver les formes et ordonnances primitives, ainsi
que la similitude dans le genre de construction
et dans l'assemblage
des matériaux ». Ce qu'ils parviennent à
faire sur les deux tours.
Le reste est défiguré. Un étage supplémentaire
est créé dans les appartements résidentiels.
Les anciennes baies sont murées et remplacées par
de minuscules fenêtres. L'espace est sectionné en
préaux, encadrés par des murs de 6 mètres
de haut. Un nouveau bâtiment, visible sur le plan de Normand,
à gauche, est entrepris à l'emplacement de l'aile
occidentale ; il doit comprendre une infirmerie et une chapelle.
De nouveaux escaliers de circulation sont posés. Sur le
plan sont repérables ceux qui sont posés à
la base des tours.
Un petit
bâtiment de service, destiné à la cantine
et à la conciergerie, est adossé à l'est
de la rampe d'accès. A droite, il est identifiable sur
une photographie de 1893.
Les travaux prennent du retard. Le 3 juillet 1813, le sous-préfet
Sailland-Vachon met en réquisition les maçons qui
s'étaient engagés pour faire les métives
( donc, des ouvriers-paysans ). Le rude hiver 1813-1814
empêche de travailler aux maçonneries et aux carrelages.
Enfin, le 5 décembre 1813, le préfet de Maine-et-Loire
écrit qu'on peut installer 30 détenus.
En février 1814, arrivent les 45 premiers prisonniers politiques, en majorité étrangers. Parmi eux se trouvent 17 Français et 19 Espagnols, dont le comte de Transtamare, chambellan de l'ancien roi, et des chefs de la guérilla, Joseph Miranda et Xaviero Mina. Quatre-vingt-quinze pièces sont alors aménagées ; la première classe correspond à de grands appartements individuels ; la deuxième à des chambres communes ; la troisième classe est destinée aux gardiens et domestiques. Les défaites de l'Empire entraînent un arrêt des travaux entrepris dans la cour du château. Les prisonniers s'agitent et le commandant de gendarmerie Pidoux rapporte que « ces messieurs sont en pleine insurrection, qu'ils ne souffrent plus qu'on les renferme chacun dans leur chambre ». Un arrêté du nouveau gouvernement provisoire, pris le 8 avril 1814, libère tous les prisonniers. La geôle a servi à peine deux mois. En même temps, selon le Bulletin des Lois de 1814, n° 2, des prisonniers de guerre prussiens sont remis en liberté.
En dépit
des principes proclamés dans la Charte, Louis XVIII maintient
deux prisons d'Etat, Vincennes et Saumur. Cependant, Saumur ne
reçoit aucun nouveau détenu. Malgré cela,
les travaux, en particulier les menuiseries sur l'aile nord et
la tour N.O., se poursuivent pendant toute l'année 1814.
Le nouveau bâtiment prévu à l'ouest de la
cour est toujours en chantier. Le projet de chapelle a disparu,
on se contentera d'une infirmerie à deux étages.
Le rez-de-chaussée est achevé et les murs s'élèvent
jusqu'à un mètre au-dessus du plancher du premier
étage. Dans l'entresol est prévu un réservoir,
qui sera alimenté par une pompe posée sur le grand
puits ; pour cette installation, les cuivres et les plombs
sont achetés.
Au premier juin 1814, Cailleau dresse un état des
ouvrages qu'il a exécutés et qui se montent à
357 471 francs ( il a dépassé le devis
en raison de la reconstruction de la tour orientale, qui n'était
pas prévue ). Il n'a reçu que 285 417
francs, et Normand confirme qu'il se retrouve sans ressources.
C'est seulement le 13 février 1815 que le sous-préfet
lui transmet l'ordre de cessation du chantier. Enfin, le 24 février
1818, le sous-préfet de Carrère préside à
la vente aux enchères des meubles destinés aux prisonniers.
[ A.D.M.L., 1 Y 189. Léon DERIES, « La Bastille de la Loire. Le château de Saumur prison d'Etat », La Province d'Anjou, 1928, p. 137-148 et 233-245 - Jean-René AYMES, La déportation sous le premier Empire. Les espagnols en France ( 1808-1814 ), Paris-Sorbonne, 1983 - Claire GIRAUD-LABALTE, Les Angevins et leurs monuments, 1800-1840, Société des Etudes Angevines, 1996, p. 53-59 ]

Une petite caserne d'infanterie est aménagée dans la basse cour, dans des locaux construits par Antoine Piochon, en vertu d'un marché passé en 1662. Elle reçoit le nom du marquis de Feuquières, général et diplomate, tué au combat en 1640. Faute d'escaliers et de couloirs de circulation, des galeries en bois sont établies sur le côté méridional de la cour, ce qui vaut à ce quartier le surnom de " ranch ". Le pont d'entrée du côté de la ville est restauré. Les casemates servent de cachot. D'autres bâtiments sont affectés à des usages divers. Par exemple, de 1833 à 1837, ils sont employés pour loger des indigents.
Le donjon
sert encore de prison au moment des complots du général
Berton, mais le château devient surtout un vaste entrepôt
d'armes. Les produits explosifs sont stockés dans une nouvelle
poudrière construite sur les arrières des bastions
Nord. Pourvue de trous évents selon les règles,
divisée en deux nefs, cette poudrière présente
de hautes voûtes légèrement déversées
vers la colonnade centrale.
Vers la fin du siècle, le savant Camille Flammarion rêvait même d'implanter un observatoire astronomique sur l'une des tours.
|
|
| L'entrepôt militaire, photographie d'E. Giard vers 1870 | La face orientale vers 1900 |
Cette carte postale des années
1903-1904 représente la façade orientale juste avant
la restauration. Observer la disposition des ouvertures.

En 1889,
l'armée quitte les lieux ; l'Etat revend en 1902 l'ensemble
du château à la ville de Saumur pour la modique somme
de 2 600 francs. C'est la suite qui est coûteuse, c'est-à-dire,
les importants travaux de restauration dirigés par l'architecte
en chef Lucien Magne, qui travaillait déjà en Anjou
et qui avait été contacté par le docteur
Peton. Jules Dussauze, architecte départemental, nommé
architecte de la ville en 1902, assure le suivi local du chantier.
Les travaux sont mis en adjudication à la préfecture
d'Angers, le 18 août 1906 :


La rare
carte postale ci-dessus montre l'état de la cour d'honneur
avant le début du chantier. Les transformations carcérales
expliquent la multiplicité des fenêtres minuscules.
Un lanternon, vraisemblablement ajouté par Normand, surmontait
le puits d'aération de la salle souterraine. Constatons
cependant que les outrages des siècles n'ont pas été
si destructeurs. Le grand escalier d'honneur n'était pas
trop défiguré, une partie des sculptures peut s'identifier
à la loupe ; les restaurations sur les balustrades
et les parties hautes étaient dictées par les éléments
restants. Dans la partie centrale, les baies ont été
élargies au niveau du premier étage. L'angle droit
est pratiquement inchangé, on entrevoit la sculpture du
combat des hommes sauvages déjà décrite par
Bodin.
Cette carte postale montre l'entrée sud dans les années 1901-1904. Les parties hautes des tours et du châtelet sont manquantes et remplacées par un toit plat. Le bâtiment de service à droite de la rampe d'accès est abattu, il n'en subsiste plus qu'une arcature du rez-de-chaussée. A l'inverse, le côté gauche est dominé par le haut mur ajouté pour les transformations carcérales.
L. Magne part
des Très Riches Heures du Duc de Berry, dans lesquelles
il est le premier à reconnaître le château
de Saumur. Il s'efforce de remettre le donjon dans son état
de la fin du XVe siècle, mais il doit en même temps
composer avec les bastions et les modifications ultérieures.
Il laisse l'aile Sud dans son état de prison. Il couvre
par des poutres les grandes salles du premier étage, qui
vraisemblablement étaient à l'origine surmontées
par des voûtes en lambris. Il donne un faible élancement
aux parties hautes.
Le chantier s'étire
de 1904 à 1912. Le maire, le docteur Peton, qui suit de
près la réalisation, a obtenu que les travaux commencent
par la tour est, car il redoute que la restauration ne soit pas
conduite jusqu'à son terme et car il espère que
les tours N. et O., bien en vue depuis la ville, seront à
coup sûr refaites avec leur toit en poivrière. Il
a été déçu. Les nouveaux toits n'ont
été posés sur la tour ouest qu'en 1958-1959
et sur la tout nord qu'en 1970.
L'accès au château restauré se fait par un escalier monumental en pierres de taille. Quoique moins criard que la passerelle en béton ajoutée ensuite, cet escalier a vécu moins d'un siècle.
La carte postale ci-dessous figurant la face nord du château est d'une rare laideur. Elle présente néanmoins un double intérêt. Les pierres nouvellement posées apparaissent plus claires, ce qui permet de mesurer l'ampleur des restaurations de Magne.

Toutes les ouvertures ont été refaites, ainsi que le chemin de ronde, les lucarnes et les couronnements de la tour E. et de la petite tour flanquant la tour N. Les parapets ont été repris en entier ; celui du bastion nord ( qui s'est écroulé ) présente une alternance de trois archères évasées vers l'intérieur et d'une meurtrière évasée vers l'extérieur et, de ce fait, mieux adaptée aux tirs d'arquebuse. Magne s'inspirait ainsi de la restauration de Normand ; ce choix a été repris dans l'actuelle reconstruction.
- A partir de 1912, le musée municipal, à l'étroit dans les locaux de l'Hôtel de Ville, est installé dans l'aile septentrionale restaurée. Il est enrichi par des donations, en particulier des peintures de Trouillebert et l'herbier Abot. En 1919, le legs de la collection du comte Lair constitue un apport considérable pour le Musée des Arts décoratifs ( Voir Rues/quai comte Lair ). Afin de pouvoir présenter les plus beaux objets, l'intérieur de l'aile sud-est et la tour sud sont restaurés tout au long des années 1920.
- La Société du musée du Cheval installe ses collections au second étage ( inauguration le 20 juillet 1912 ).
- La caserne Feuquières est occupée de façon épisodique. Elle sert au logement des soldats pendant les grandes manoeuvres de l'automne 1912. En août-septembre 1914, elle devient un camp d'internement pour les étrangers, qui y sont entassés dans des conditions déplorables. On songe ensuite à la transformer en centre de détention pour officiers allemands prisonniers. En réalité, l'hôpital général y transfère des malades contagieux. Elle n'est officiellement démilitarisée que par un décret du 29 septembre 1926. L'architecte-voyer de la ville songe alors à y installer 8 logements H.B.M.
- En janvier
1911, effondrement de l'éperon Nord-Est. Cette intéressante
carte postale figure cet éboulement, à vrai dire,
d'amplitude modeste. En même temps, l'imposant échafaudage
témoigne de la restauration de la tour E. par Magne. Le
toit est alors refait en forme de poivrière, ce qui permet
de dater les documents figurés de cette époque.
- Au cours des
combats de juin 1940, le château est touché par une
trentaine d'obus. Le mur septentrional est transpercé.
La photo ci-contre montre l'état des collections ; la statue
de la Carmagnole par Richefeu danse au milieu des gravats.
- Avec une hâte intempestive, le bâtiment de l'ancienne chapelle est transformé en restaurants, sans aucun repérage archéologique.
- Les bastions, bourrés de terre meuble, constituent la partie la plus instable du château et ont constamment causé des problèmes. Sur le flanc occidental, leurs parties hautes se délitent. En 1963, l'éperon situé à l'angle Nord-Est s'écroule sur la montée du Petit-Genève et sur une maison. Nouveaux effondrements dans ce secteur de 1965 à 1990.

- Après
avoir donné des inquiétudes depuis un an, dans la
nuit du 22 avril 2001, le haut bastion nord, en avancée
au-dessus de la Loire, s'effondre tout d'un bloc, à l'exception
de son angle N.-O. qui, en 1931-1933, avait été
renforcé par une ceinture en béton armé.
Voici, à droite, ce bastion, photographié
sur une carte postale des années 1980. On repère,
à son pied, l'emplacement à l'abandon de l'ancien
cimetière de la paroisse Saint-Pierre, bordé par
des caves étagées sur plusieurs niveaux. En bas,
à droite, le Foyer des Jeunes Travailleurs, qui a été
écorné par l'éboulement. En bas, à
gauche, une belle maison du XVIIIe siècle, qu'on voyait
déjà sur l'élévation de Bodin, qui
était destinée à devenir la Maison de l'Artisanat
et qui a été totalement emportée.
|
|
|
![]() |
Le dégagement
des débris, l'installation d'un buton prennent deux ans
de travaux. Un débat s'élève entre des partisans
de la disparition totale du rempart, des partisans d'une reconstruction
utile offrant des salles à l'intérieur d'une nouvelle
structure, des partisans de la reconstruction à l'identique.
L'architecte en chef des Monuments Historiques opte pour cette
dernière solution. Une liaison verticale par ascenseur
entre la Loire et le château est évoquée,
mais pas réalisée.
Les travaux
du rempart ont constitué le principal chantier des monuments
historiques français ; la somme de 23,4 millions d'euros
y a été dépensée, et il faudra des
rallonges pour achever la restauration des autres parties de l'édifice
et pour réaménager les musées.
Le nouveau bastion est inauguré le 23 juin 2007,
tel qu'on le voit sur le cliché à gauche.
La nouvelle muraille est en béton armé, reposant sur des micro-pieux et précédée par un faux rocher, toujours en béton. Un vaste espace vide est aménagé à l'arrière.
Le sommet du nouveau bastion est
recouvert par une dalle soutenue par des poutres en béton
précontraint ; une couche de terre végétale
est posée sur le tout. En arrière, le coteau d'origine
est drainé, rescindé en plusieurs paliers et bloqué
par une armature de béton armé.
Le chemin de ronde rétabli est percé par des
meurtrières de deux types ; trois sur quatre sont
évasées vers l'intérieur, selon la structure
des archères médiévales ; la quatrième
est évasée vers l'extérieur, mieux adaptée
aux tirs des arquebuses et plus conforme aux fortifications modernes
( elle apparaît plus sombre sur la photo plus haut ).
Sur la gravure
du début du XVIIe siècle de Lincler et Collignon,
le parapet est surmonté par des créneaux et des
merlons. Doomer et Schellinks représentent son couronnement
comme ruiné. Cette fois, la crête est rectiligne,
à la manière des reconstructions du XIXe siècle.
Ces choix reprennent la solution adoptée par Magne, un
siècle auparavant. Ils sont néanmoins surprenants.
Le rétablissement des échauguettes en surplomb est
plus heureux ( à droite, l'échauguette de l'éperon
N.O. ).
Le mur en retour sur le flanc ouest du bastion, demeuré en bon état, n'a pas été reconstruit ; il a seulement été repris sur sa façade et sur son couronnement ( ci-dessous, à gauche ). A l'occasion de ces travaux, les bases de la tour N., la vieille « tour rompue », ont été corsetées par des coques en béton ( au milieu ). Au-delà vers Fenet, le rempart ajouté par le maréchal de Maillé-Brézé en avant de l'aile nord a été consolidé, nettoyé et doté d'une échauguette ( en bas, à droite ).
|
|
|
19) Poursuite de la restauration
L'aile sud du château était demeurée dans son état carcéral. Elle est restaurée de 1997 à 2004, après un inventaire archéologique approfondi. Sa façade est désormais la reconstitution minutieuse des " Très Riches Heures ", compte tenu de l'exagération verticale de ces dernières. Toutes les ouvertures et les cheminées sont rétablies, les hautes fenêtres surmontées de gâbles et de pinacles reconstituées.
|
|
![]() |

Détail
de la reconstitution des Très Riches Heures, cheminées,
gâbles, pinacles, créneaux, merlons, archères,
mâchicoulis. Il ne manque que la tour de l'horloge.

Les abords orientaux sont remodelés. Des bastions de terre sont établis, servant de camouflage à un tunnel routier. La passerelle en béton disparaît. La demi-lune surveillant l'entrée s'inspire effectivement d'un plan ancien. Mais pourquoi supprimer les parapets qui l'entouraient ?
Des vignes sont
plantées sur les talus bordant les bastions. Les lois de
la fortification interdisaient des ceps aussi proches. Ces pentes
sont gazonnées sur les " Très Riches Heures ",
sur lesquelles la scène des vendanges est une addition
postérieure et problablement inexacte, car cet espace au
Moyen Age était laissé libre pour les joutes. Mais
nous ne sommes heureusement plus au Moyen Age, mais en un temps
où les touristes photographient et où les confréries
vineuses vendangent.
Après huit années de travaux, les salles du Château-Musée rouvrent en juillet 2012.
20) Bibliographie sommaire
- Hubert LANDAIS, « Le château de Saumur », Congrès archéologique de France, 1964, Anjou, p. 520-558.
- Hubert LANDAIS, « Saumur, place forte protestante, 1589-1621 », Colloque de Fontevraud, 1991, p. 173-191.
- Monique JACOB et Françoise BALIGNAC, Le Château de Saumur, Colmar, 1985.
- J. MONGELLAZ et F. HAU-BALIGNAC, Le château de Saumur, 1995.
- Anne DODD-OPRITESCO, « Le château de Saumur : nouvelles hypothèses chronologiques et architecturales », 303, n° 57, 1998, p. 40-49.
- Jacques MALLET, Les comptes de Macé Darne, multigraphié, Angers, 2000.
- Anne DODD-OPRITESCO, « Le château de Saumur à la lumière des résultats archéologiques », Archives d'Anjou, n° 8, 2004, p. 268-281.
- E. LITOUX, D. PRIGENT, M. MONTAUDON, Château de Saumur. Etude archéologique relative aux travaux de restauration et de reconstruction du front nord, 2008.
- Emmanuel LITOUX et Eric CRON ( dir ), Le château et la citadelle de Saumur. Architectures du pouvoir, supplément au Bulletin monumental, n° 3, 2010. Résultats de vingt années de recherches archéologiques par Eric Cron, Claire Giraud-Labalte, Jean-Yves Hunot, Christine Leduc-Gueye, Emmanuel Litoux, Gabor Mester de Parajd, Jacqueline Mongellaz, Daniel Prigent, Mary Whiteley.
- Eric Cron, Arnaud Bureau, Saumur. Urbanisme, architecture et société, Cahiers du Patrimoine, 2010.
- Jacques Mallet, « Le roi René et le Château de Saumur », S.L.S.A.S., n° 160, janvier 2011, p. 14-37, exprime de fortes divergences avec les deux ouvrages précédents.