Le Cimetière, témoin de l'histoire

 

1) Les anciens cimetières de la ville

 Situés autour des églises ou dans les jardins des couvents, les anciens cimetières étaient dispersés à travers toute la ville. Sans oublier les trois cimetières protestants, entièrement disparus. Nombreux, mais minuscules, ces anciens enclos funéraires offraient une surface trop restreinte pour recevoir décemment les défunts de la cité, d'autant plus que les inhumations dans les églises sont rares au XVIIIe siècle. Il en résultait une rotation rapide des corps, en moyenne, « de deux en deux ans », au point « de retirer des fosses des cadavres à demi-pourris et dans la force de leur putréfaction » ( procès-verbal de 1784, A.M.S., DD 21 ). A la veille de la Révolution, la recherche d'un nouveau terrain n'avait abouti qu'à un projet inadapté.

2) Le nouveau cimetière des Sablons

 Pendant la période la plus violente de la Révolution, le nombre élevé des décès survenus dans les hôpitaux militaires et dans les prisons transforme le cimetière bas de Nantilly en un charnier effrayant.
 Les autorités locales recherchent en urgence un nouveau terrain ; elles songent d'abord à un emplacement situé aux Violettes, puis elles saisissent un champ abandonné de 175 ares, placé alors sur le territoire de Saint-Hilaire Saint-Florent, aux Sablons, près du Vaulanglais ( son propriétaire, disparu, Vallois du Bois-Brard, était soupçonné d'émigration ). Le nouveau " champ du repos " de Saumur y est installé au début de 1794. Cependant, les sondages ont été insuffisants : à une faible profondeur, des plaques de grès très dures empêchent de creuser des fosses suffisamment profondes. Les familles répugnent à confier leurs morts à ce cimetière où règne une odeur cadavérique...
Tombes de la famille Bodin, "Dieu les a réunis"

 Il subsiste quelques traces sur ce terrain utilisé pendant une trentaine d'années. Encore maintenant, les jardiniers du quartier découvrent des ossements...

Enclos familial des Bodin

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 Il en reste surtout le curieux enclos funéraire de la famille Bodin, formé de trois menhirs ; il a été réaménagé par Félix Bodin, le député, pour lui-même et pour ses parents ( sa mère morte en 1799 et son père mort en 1829 ). Sur le menhir de droite, on déchiffre difficilement : « Dieu les a réunis ».

Eclos funéraire de la famille Bodin
 Georges Montalant, parent, exécuteur testamentaire de la famille et auteur d'une réédition des " Recherches " y est aussi enterré sous une dalle horizontale.

 

 

 L'enclos est restauré en 2004. Sous un symbole solaire, se lit mieux la dédicace : « A J- F Bodin 1829 », suivie par l'abréviation « FxBSF », c'est-à-dire « Félix Bodin, son fils ».
 Religion naturelle, théisme, passion de la préhistoire, cet enclos familial constitue une intéressante survivance.

 

 


3) La création du Grand Cimetière

 Après de longues recherches, le choix d'un nouvel emplacement se porte sur un grand terrain ( 1 ha, 48 ares ) situé au Champ-Gâtineau, le long de l'ancienne route de Varrains, en faible pente et surtout en zone non-inondable. L'acte d'achat est signé le 4 octobre 1810, mais d'autres parcelles sont ajoutées en 1839-1840, et l'abbé Jean-Baptiste Fourmy, curé de Saint-Pierre, vient bénir à nouveau le cimetière en 1842.Tombe de Calderon


Pavillon d'entrée, à gauche L'architecte-voyer de la ville,
Antoine Calderon ( tombe à droite ), ancien officier d'origine cubaine, organise l'aménagement avec beaucoup de goût et de lenteur : un grand mur décoré, des pavillons d'entrée en forme de temple grec en style dorique ( observez les acrotères surmontant le fronton, mais l'arc en plein cintre ne convient pas ).

 


 Les allées de forme incurvée font de la partie ancienne du cimetière - à gauche de l'entrée - un lieu de promenade agréable et riche de souvenirs culturels.

 

 

 

4) Les premiers monuments

Victimes de l'incendie de 1821 Le premier acte a été l'édification d'une colonne commémorant le grand incendie, survenu dans la rue de la Petite-Bilange en décembre 1821 et où six personnes, pompiers et militaires, avaient péri.

Les plus anciennes tombes abritent des personnes décédées en 1817 et 1821. Un petit monument, situé le long de la route, est dédié à Manrique de Narbonne-Lara, élève à l'Ecole royale de cavalerie, tué en duel le 2 février 1828, à l'âge de vingt ans [ sept. 2001 : le blason circulaire en marbre vient d'être dérobé ]. Dès cette époque apparaît le monument vertical qui caractérise le XIXe siècle, par opposition aux simples dalles horizontales des périodes précédentes.
Tombe de Manrique de Narbonne-Lara
 
  La jonction entre les deux modèles est illustrée par le monument de la famille Desmé-Bonnemère. Tombes de la famille Desmé-Bonnemère Paul Desmé de l'Isle, décédé en 1826, est inhumé sous la dalle horizontale en forme de toit qu'on voit à la base. La stèle verticale, bourrée d'explications, est ajoutée à la fin du siècle. 

 

 

 

 

 

Tombe de Nathalie Leffet

5) Les désespoirs romantiques

 

 

 Le milieu du siècle nous vaut de longs textes exprimant des douleurs inconsolables, comme ces alexandrins, aussi sincères que maladroits, déposés sur la tombe d'une jeune mère de vingt-deux printemps.

 

 

 

 

      

Tombe de Jean Jacob

 

 

 

 

 De même, le marbrier-sculpteur Jean Jacob avait toutes les vertus : « il fut bon père et bon époux, il laisse une femme et deux enfans dans la douleur. »

 Ce très haut monument introduit la série des obélisques, très caractérisques de cette époque.

 

 

 

 

 

 

 


6) Obélisques et menhirs

Urbain Fardeau ( mort en 1844 )Obélique de Lecomte  Notre région présentant un grand nombre de monuments mégalithiques, ainsi que d'énormes dalles de grès, quelques amateurs celtisants en ont fait une mode passagère, imitant en cela la famille Bodin. Ce goût ne signifie en rien un rejet des emblèmes religieux : Jean-Prosper Lecomte demande de prier Dieu pour lui.

 Le cas du célèbre chirurgien Urbain Fardeau ( † 1844 ) est moins clair. Il revient à l'obélisque classique, mais sans même mentionner son nom, avec pour seule inscription : « HIC JACET VIR PROBUS  - Ci-gît un honnête homme », inscription aujourd'hui illisible.

 

 

 

 


7) Les monuments familiaux

 L' emprise de la famille bourgeoise au XIXe siècle s'affirme aussi dans la partie à gauche de l'entrée du cimetière par d'énormes monuments boursouflés, en général entourés de grilles et construits en granite, une hérésie en terre saumuroise, mais une assurance de pérennité.
 En opposition avec les modestes " tombes conjugales ", ces mausolées à la gloire de puissantes dynasties ne respectent pas les couples ; les rapports de parenté y apparaissent parfois énigmatiques, hormis les liens du sang. Souvent, une femme mariée repose aux côtés de son père, alors que sa mère a rejoint sa tribu dans un monument voisin.
Enclos familial des Louvet

 

 Ainsi l'enclos familial des Louvet regroupe de gauche à droite, Marie Nouzilleau, veuve de Louis Louvet, morte en 1850. Ensuite, son fils, Charles Louvet, maire de Saumur, enterré avec sa fille Louise Louvet, veuve de Charles-Albert Mayaud. Puis un petit-fils de ces derniers, Albert Mayaud. Enfin, une autre Louise Louvet, soeur de Charles et épouse du docteur Désiré Toché, qui lui est enterré dans un autre enclos familial, qu'on voit plus à droite.

 

 

 

 

Tombeau collectif des Dupuis Charlemagne

 

 

 Le célèbre et très riche Pierre Dupuis-Charlemagne , décédé en MDCCCLXXXX [ sic ] est enterré en compagnie de sa mère, née Aurioust, de sa soeur devenue marquise de Castellane et d'une autre marquise de Castellane, qui n'a vécu que 13 ans.

 

 

 

 

 

Enclos familial des Combier

 

 

 

 Le tombeau familial des Combier est surmonté par une énorme croix, voulue par la famille de l'ancien maire devenue très religieuse. Seul est porté le nom de la première épouse de James, décédée très jeune : « Albane Ghérardini, femme Combier, morte le 8 novembre 1870, dans sa 17 ème année ». Il s'agit sans doute du premier état du tombeau dans l'aménagement de James Combier. Le nom de James Combier n'est pas porté ; sa famillle en a honte... Sur les onze personnes inhumées dans l'enclos, apparaissent son père, Jean-Baptiste et son fils James, décédé en 1875 ( d'après le registre du cimetière ). Il n'est pas si certain que James Combier soit enterré ici.

 

 

 

Enclos des Mayaud

 

 

 La dynastie des Mayaud a aménagé un élégant enclos funéraire, bourré de noms et de titres, autour de la tombe du patriarche, Henri-Noêl, ancien maire de Saumur.

 

 

 

 

 

 

 

Chapelle de la famille Lambert

 

8) Les chapelles familiales

 

 Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les familles importantes adoptent la petite chapelle, qui maintient les défunts hors de terre. Hélas ! le néo-gothique régnant est souvent de médiocre facture et le tuffeau de mauvaise qualité. A remarquer toutefois l'élégant gâble flamboyant des Lambert, une famille de marchands de tissus et de banquiers.

A la mère des pauvres

 

 

 

 Ce curieux temple antique édifié en souvenir de la " mère des pauvres " menaçait ruine, et a disparu.

 


 

 

 

 

 

 

 La ville a tenu sa promesse d'élever une chapelle, plutôt élégante, à la famille de René-Eugène Coutard et elle l'entretient et la fleurit.

 

 

 

 

9) Quelques célébrit

és locales

Monument de Charles Joly-Letermetombe de la famille Joly

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 L'architecte de la ville, Charles Joly-Leterme, repose sous un petit temple gréco-romain, style qu'il affectionnait ( cf. le temple protestant ).

 Non loin, un élégant médaillon taillé dans le marbre représente une homonyme, Caroline Joly, née de Croismare, décédée à 22 ans ( à droite ).

 

 

L. Proust

 

 Le poète L. Proust, dit Guzot, était enterré sous un amoncellement de coquillages et d'ammonites fossiles, ensemble qui est devenu un chaos.

 

 

 

10) Les monuments laïques

 Ouvert à une période d'union de l'Église et de l'État, le cimetière a été bénit et est alors considéré comme terre chrétienne.Monument maçonniqueFamille Piéron 

 Les libres-penseurs tiennent à s'en démarquer en édifiant des monuments verticaux, bien visibles et sans insignes religieux.  L'ensemble le plus remarquable est représenté par les colonnes tronquées de la famille Piéron, descendant de Maxime, ami de Combier et ancien adjoint au maire.
 

 

 


 Quelques rares francs-maçons affichent leurs insignes et leurs dignités. Auguste Cholet « emporte avec lui les sincères regrets de son père [ entrepreneur qui a bâti le collège de Jeunes Filles ], de sa mère et d'une grande partie de sa famille ». Cette dernière réserve révèle une querelle sous-jacente : les obsèques civiles du jeune homme ont suscité d'ardentes polémiques.

 

 

Monument de 1870-1871

 

11) Les grandes hécatombes du XXe siècle

 Au lendemain de la guerre 1870-1871, quatorze monuments aux morts sont érigés dans le Maine-et-Loire. Tous sont de proportions modestes, comme celui de Saumur, qu'on ne remarque guère. Ce premier monument, improvisé, est dépeint comme sans grâce. En novembre 1901, le Conseil municipal décide de le faire reconstruire par des hommes compétents. Ultérieurement, ce monument a été réutilisé pour commémorer les carnages suivants.

 

 

La difficile identification des cadavres au lendemain de la Guerre 14-18 a été une entreprise gigantesque, ainsi que l'évoque Bertrand Tavernier dans son film " La vie et rien d'autre ".

 

 

 


Carré militaire

 Les corps de nombreux soldats tués ont rejoint pour la plupart les concessions familiales. Quelques autres ont été regroupés dans un " carré militaire " ouvert à cette époque.

 Au premier plan sur le cliché de gauche : la tombe de Peter Schmitt, un soldat américain né en 1896 dans le Wisconsin. Engagé volontaire dans le corps expéditionnaire envoyé en France, il est blessé en 1918 sur le front de la Somme et il décède dans l'hôpital de la rue Seigneur.

 

Tombe de Peter Schmitt

 

 

 

 Au cours de la Seconde Guerre mondiale, ce monument a été constamment et abondamment fleuri, ce qui représentait pour beaucoup de Saumurois une façon symbolique de narguer l'occupant.

 

 

 

 

  Alors que le monument aux morts de la Guerre de 70 est minuscule et sans statue, la Seconde Guerre mondiale occupe une place théâtrale et impressionnante dans le cimetière. Quelques victimes des combats de 1940, puis de la Guerre d'Indochine, en particulier des soldats musulmans sont enterrés au carré militaire, ci-dessus.

 

 Les victimes civiles des grands bombardements de juin 1944 ont été regroupées dans un vaste espace aménagé, qui met en évidence l'ampleur du massacre. On constate que des familles entières ont été écrasées sous les bombes, dispersées avec une évidente insouciance et sans grande efficacité militaire ( voir le dossier sur les bombardements ).

 victimes civiles

 La stèle centrale énumère les victimes civiles : 33 déportés, 7 fusillés, 7 requis du travail, 97 victimes des bombardements et deux victimes des mines. Malgré de longues enquêtes, la liste est toujours incomplète ; ont été oubliées les victimes de la déportation raciale, hormis le rabbin Henri Lévy. Après restauration, les noms sont redevenus à peu près lisibles.

Stèle victimes civiles

 Le monument est inauguré le 1er novembre 1950, après avoir causé d'énormes soucis à la municipalité. Un accord avait été passé avec le sculpteur saumurois Alfred Benon, qui avait dressé plusieurs maquettes d'allure théâtrale. Le 6 décembre 1946, le Conseil municipal rejette ces projets, mais, en compensation, il décide de conserver une statue que le sculpteur destinait à ce monument. Primitivement nommée " la Douleur ", cette statue est installée sur le square du Bout du Monde, le long du bras des Sept-Voies, sous l'appellation " le Martyr ".
 Le Conseil municipal préfère une simple stèle monumentale, en réalité, plusieurs blocs de pierre, dont il passe le marché de gré à gré auprès du marbrier Angibault ( A.M.S., 1 M 5 ). Il faut beaucoup de place, car les parents des victimes tiennent à ce que les noms soient tous portés.
 Des familles lancent une pétition demandant que la stèle soit surmontée par une croix, ce qui ne fait pas l'unanimité ; un monument municipal est obligatoirement laïque. La ville leur répond que la stèle comporte déjà une croix de Lorraine... Le monument est financé par des billets de souscription.

 

12) Les mutations récentes

tombe d'un étudiant chinois Les monuments standardisés du XXe siècle présentent un faible intérêt. En 1947, les premières photographies apparaissent sur les tombes. Ainsi sur celle d'un sergent des Tirailleurs Marocains tué en Indochine en 1951.
 Outre de nouveaux agrandissements, le cimetière répond aujourd'hui à de nouvelles sensibilités ; un jardin du souvenir apparaît ; des communautés religieuses, israëlite et musulmane, ont obtenu un espace particulier, situé en périphérie, mais beaucoup de familles ne les utilisent pas, appliquant ainsi la loi sur la laïcité des cimetières.
 Ailleurs, de simples croix de bois signalent le " carré des sans famille ".

 Au détour des allées, on pourra repérer la tombe d'un étudiant chinois mort en 1903, dont le nom est porté dans les deux langues ( à gauche ).Tombe surchargée

 

 

 

 

 

 

 

Des tombes sont surchargées, en contraste avec l'austérité de celle de Marcel Martinet.

 

 

 

 

Tombe de Marcel Martinet

A voir dans les cimetières voisins

- le monument du général Bontemps, rétabli dans le nouveau cimetière de Varrains
- le buste d'Ezéchiel Demarest, à Bagneux
- les scintillantes tombes tsiganes à Saint-Lambert-des-Levées
- à Parnay, les sculptures des monuments de la famille Allain-Targé.

 

   
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