Chapelle Saint-Jean


1) La commanderie de Saint-Jean de l'Hôpital

 Après la perte de leur capitale (1187), les chevaliers et les frères de l'Hôpital Saint-Jean de Jérusalem se retirent, soit dans les îles ( d'où l'ordre de Malte ), soit en Occident, où ils fondent des hospices destinés à accueillir des voyageurs et des pèlerins. Ils s'implantent souvent à l'entrée des ponts, comme à Amboise. A Saumur, le pont de bois, tout proche, existait depuis 1162 ; il n'y avait pas encore d'enceinte et la commanderie s'était installée à la fin du XIIe siècle tout près du fleuve, sur des basses terres menacées par les inondations. Le niveau du pavement de la chapelle se situe à 1,70 mètre au-dessous du niveau de la rue actuelle...
 L'histoire de cette institution est mal connue. La grande enquête ordonnée par le pape Grégoire XI (
Marie-Françoise Parnaudeau, L'Ordre de l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem dans le diocèse angevin en 1373, Mém. de maîtrise, Nantes, 1972, 3 vol., A.D.M.L., n° 8967 ) nous apprend que l'établissement de Saumur, dépendant du Grand Prieuré d'Aquitaine, porte le titre modeste de preceptoria ; il ne comprend ni chevaliers ni frères sergents. Deux frères chapelains y résident, en compagnie d'un frère oblat âgé, et d'un serviteur et d'une servante. Les revenus, reposant sur 15 quartiers de vigne, sur quelques terres et quelques maisons de Saumur, n'atteignent que 126 livres pour l'année 1373 ( contre 153 livres de dépenses ). Cette institution, désormais sans grands moyens humains et financiers, ne doit plus guère assurer de services d'hospitalité ( qui sont assurés par l'hôpital des passants installé dans la maison de Gilles de Tyr ). Cependant, les murs de la chapelle sont recouverts par des panneaux de soie.

 Tel est l'historique admis communément jusqu'ici. Cependant, quelques interrogations surgissent depuis la publication par Robert Favreau d'une partie de la grande enquête pontificale de 1373 sur les hospitaliers de Saint-Jean ( consultable en ligne ici ). La présentation de l'établissement de Saumur est intitulée : « informacio super hospitali de Salmuro, quondam vocato templum - enquête sur l'hôpital de Saumur, jadis appelé le temple » ( p. 487 ). Et plus loin ( p. 189 ), il est précisé sur la preceptoria : « que quondam erat templum - qui jadis était le temple ». Bien que pas formellement explicite, ce texte suggère que la commanderie de Saint-Jean a d'abord été un établissement des Templiers. De fait, les Templiers ont, au moins un temps, été présents à Saumur. Ils y étaient même un peu envahissants, au point que l'abbaye de Saint-Florent obtient, sans doute à prix d'or, une bulle du pape Honorius III instituant une enquête au sujet des empiétements des Templiers sur ses dépendances ( A.D.M.L., H 1837, XIII ). Ensuite, on n'entend plus parler des Templiers, mais l'on sait que lors de la suppression de l'ordre, la plupart de leurs biens ont été dévolus aux Hospitaliers de Saint-Jean. Mais dans les inventaires publiés par Léopold Delisle et par Jean Glénisson, n'apparaît aucune référence sur Saumur. Danièle Boret, «La commanderie Saint-Jean de Saumur et sa chapelle », S.L.S.A.S., 2007, p. 15-27, reprend le dossier et établit que la preceptoria de Saumur dépendait de la commanderie toute proche de Moulin-en-Loudunais, elle-même relevant des Templiers de l'Ile-Bouchard et présentant une chapelle aux caractéristiques très proches de celles de Saumur.
 Malgré le poids de ces textes, je continue à attribuer la chapelle Saint-Jean à l'Hôpital ancien pour les raisons suivantes : la chapelle ne présente aucune des caractéristiques que l'on prête aux églises de Templiers, alors que sa localisation correspond parfaitement aux établissements des Hospitaliers ; elle est exactement la même qu'à Amboise, où la chapelle très comparable est implantée dans l'île d'Or ; Hospitaliers et Templiers ont coexisté dans Saumur ; à partir de droits sur des maisons et des terres, on sait que ces derniers étaient installés dans la paroisse de Nantilly et non loin de la Maladrerie Saint-Lazare. Voilà l'état du dossier.Ancienne commanderie de Saint-Jean, cour intérieure


 Au début du XVIIIe siècle, la commanderie appartient à l'ordre de Malte. Son vaste logis, cantonné par quatre pavillons d'angle, occupe la majeure partie du côté occidental de la "Cour Saint-Jean", coupée de la Loire par le mur de ville et traversée aujourd'hui par la rue Corneille. Une chapelle a été aménagée dans les combles du logis et la façade sur la cour intérieure a été remodelée au XVIIIe siècle ( et mal restaurée au XXe ). Les bâtiments deviennent finalement la propriété de la riche veuve Boutet.
 De l'autre côté de la cour, la chapelle médiévale est alors totalement abandonnée ; elle est louée à une modeste aubergiste du voisinage, la veuve Allotte, qui en fait une écurie, surmontée par un grenier.

  L'intérêt du monument est signalé par Bodin et par Mérimée. La ville souhaite d'abord restaurer la chapelle pour y installer le temple protestant. Après l'échec de ce projet, elle l'achète en 1855, dans le but déclaré d'y implanter le bureau de bienfaisance. Surtout, elle le fait restaurer par son architecte, Joly-Leterme en 1857-1859.


2) Un chef d'oeuvre du gothique angevin

Plan de la chapelle Saint-Jean, d'après A. Mussat

Une chapelle aux dimensions modestes, sur plan rectangulaire et à l'extérieur austère.
 Observer la subdivision des voûtes vers la droite et la multiplication des ouvertures vers le choeur, qui devient très lumineux.

 

.

 

 

 

Chapelle Saint-Jean, la dernière travée 

 Après deux travées reprenant la forme domicale du gothique Plantagenêt et éclairées par des baies parcimonieuses, la dernière travée montre la virtuosité des architectes, dans l'art de l'effet visuel et dans la maîtrise des volumes. Un léger surbaissement de cette voûte renforce un effet de perspective. A l'observation, on découvre l'énormité de l'arc doubleau qui sépare les travées, mais la minceur de la nervure apporte une impression de légèreté, qui s'amplifie dans les voûtains du fond. Six ouvertures apportent une abondante lumière. L'élan des fines colonnettes est à peine rompu par des chapiteaux en faible saillie. Un subtil mélange de la robustesse du roman et de l'élancement du gothique.

 

 

Clefs de voûte du choeur

 

 Des sculptures, à la symbolique très élaborée, ornent les clefs de voûte ; ici, dans la dernière travée, un Christ-roi à la clef centrale est encadré par saint Jean l'Evangéliste et par saint Matthieu, qui sont eux-mêmes entourés par des anges.
 Ces figurines, qui se veulent expressives, sont plutôt maladroites et leurs couleurs sombres les rendent peu lisibles.

 

 

 

 

Support d'une colonne


 Même s'il s'agit de parties restaurées, la belle qualité des griffes et des anneaux de la base démontre le soin apporté à ces modestes parties du décor.

 

 

 

 

 

3) Essai de datation

Choeur de l'abbaye d'Asnières

 Certainement postérieure au narthex de l'abbatiale de Saint-Florent, cette chapelle pourrait être contemporaine du choeur de l'abbaye d'Asnières, qui est reproduit à droite et qui apparaît comme légèrement plus sophistiqué.  Saint-Serge d'Angers, plus abouti, viendrait plus tard, si l'on admet une progression continue et chronologique du style. André Mussat proposait de dater cette chapelle Saint-Jean des années 1210-1220. Des observations archéologiques sur la charpente invitent à une datation plus tardive.

 


4) La restauration et les vitraux

 

Chapelle Saint-Jean, le vitrail de la ViergeSaint-Jean, le vitrail du chevalier

 Le monument est l'objet d'importants travaux de restauration menés par Joly-Leterme. Des vitraux sont commandés à l'atelier parisien des Didron, qui réalisent des verrières d'inspiration médiévale posées en 1858.
 La lecture s'opère de bas en haut ; à gauche, le vitrail de la vie de la Vierge commence par la Visitation. Plus original, le vitrail de droite, placé au-dessus du portail d'entrée, raconte la vie d'un chevalier de Saint-Jean de l'Hôpital, son adoubement, ses combats, etc...

 

 


 

5) Des dames de la Miséricorde au musée d'art religieux

 Après avoir annoncé que la chapelle restaurée servirait de bureau de bienfaisance, Charles Louvet, en réalité, la rend au culte et la confie au curé de Saint-Pierre, car des quêtes d'un montant de 18 000 francs ont en partie payé les travaux. Elle sert pour les réunions des Dames de la Miséricorde, une association locale de dames de charité, encadrée par des soeurs de Jeanne Delanoue. Le statut juridique de la chapelle est boiteux, puisqu'elle n'est pas concordataire et qu'elle ne relève pas non plus du droit privé, puisqu'elle appartient à la ville.
 Quand les républicains victorieux remettent en cause les privllèges de l'Eglise, la chapelle devient un enjeu politique. En 1880, les trois juges de paix cantonaux, à l'étroit dans leur salle bordant la rue Bonnemère, la réclament pour y installer leur prétoire de justice. Le Conseil municipal, présidé par James Combier, donne son aval, mais l'abbé Mérit, curé de Saint-Pierre, refuse de remettre les clefs à l'architecte qui doit préparer les plans de transformation.
Dans une lettre au préfet du 30 janvier 1881, il affirme que la reprise de la chapelle serait « inutile et inappropriée » et qu'il fait appel au ministre des Beaux-Arts ( arch. des paroisses Saint-Pierre Saint-Nicolas, boîte D ). Il l'emporte effectivement, car le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts annonce à Armand Parrot, en mai 1883, qu'il interdit tout changement mutilant les dispositions de l'édifice, la ville restant libre d'y installer un musée ( Mémoires deSaint-Jean transformé en musée d'art religieux la Société académique de Maine-et-Loire, t. XXXVIII, 1883 ).
 Le conflit rebondit au moment de la discussion de la loi de Séparation des Eglises et de l'Etat. Le 5 décembre 1905, le Conseil municipal, présidé par le docteur Peton, vote un voeu demandant au gouvernement de fermer ce lieu de culte. De fait, le 9 janvier 1905, le préfet ordonne de poser les scellés sur cette chapelle, qualifiée de « non autorisée ». Finalement, le projet de musée évoqué en 1883 est réalisé en 1912
. Ancêtre du Musée des Monuments français, le Musée de Sculpture comparée envoie de Paris de nombreux moulages des classiques de la statuaire médiévale. Selon les goûts du temps, c'est l'âge gothique qui est préféré. Le musée d'art religieux fonctionne l'année suivante. Le Conseil municipal du 13 avril 1913 se préoccupe de nommer un gardien et de fixer un droit d'entrée ( A.M.S., 1 D 39 ).

 

 

 

  A droite, vue générale du musée. Plus bas, deux vues plus lisibles sur les oeuvres choisies.

Musée Saint-Jean, côté gauche
Le musée, côté droit

  Vers la droite, on identifie "le Beau Dieu" d'Amiens. Le succès semble avoir été médiocre. On parle peu du musée entre les deux guerres. Les moulages dorment aujourd'hui dans les souterrains du château.

6) Le musée lapidaire

 Un petit musée lapidaire constitue une survivance. Il en subsiste sur place deux pièces. D'abord une pierre informe, qui semble être un fragment de sarcophage mérovingien aux inscriptions indéchiffrables.

 A l'inverse, un énorme bloc, facile à lire, présente un vif intérêt. En voici la première analyse scientifique.
 
En juillet 1840, au cours de son deuxième voyage d'étude dans l'Ouest, Prosper Mérimée, alors inspecteur général des monuments historiques, visite l'ancien prieuré de Saint-Macé, situé au-dessus de Trèves et devenu alors une simple ferme. Il y repère une pierre de seuil gravée, qu'il décide de faire transporter à Saumur et qu'on retrouve dans la chapelle Saint-Jean.

Pierre de Saint-Macé  Transcription par Mérimée  [Je perçois la dixième]

pièce du péage
et du tonlieu de ce château fort,
et le dixième pain du fournage,
ainsi que la vente
sur le pain à son marché,
et la vente sur le mercredi qui est avant la Pâque du Seigneur.


Observations :
- Le droit de péage porte surtout sur les moyens de transport.
- Le tonlieu porte plutôt sur les marchandises de passage.
- Le fournage est le droit perçu par le seigneur pour l'utilisation du four banal, il est ici prélevé en nature ; selon une autre acception qui ne convient pas ici, le fournage est aussi une redevance payée par ceux qui cuisent leur pain chez eux.
- Au XIIe siècle, la vente est un droit perçu sur les denrées vendues sur le marché. Ici, elle est permanente sur le pain et porte sur toutes les marchandises le Mercredi Saint.
- L'inscription est tronquée d'au moins une ligne dans sa partie supérieure.
- Deux fautes contre les règles du latin classique ; en langage cicéronien, on aurait écrit « vendicionem panis ejus » et non « sui » et « ante pascam domini ».

Interprétation :
  Cette lourde pierre ne vient sûrement pas de bien loin. A quelques centaines de mètres en contrebas de Saint-Macé se tenait le château de Trèves, construit une première fois par Foulques Nerra vers 1020, rasé par Foulques le Réchin en 1069, reconstruit à la fin du XIe siècle et entièrement repris au début du XVe siècle.
 Précisément, le château de Trèves jouissait du privilège exceptionnel de prélever des péages et des tonlieux sur la voie de terre comme sur la voie d'eau. Au pied des mottes féodales étaient nés un marché, des foires et des halles. C'est donc vraisemblablement sur ce marché qu'était placée notre pierre gravée. Elle rappelait les droits de dîme du prieuré de Saint-Macé, fondé en 1106 par Geoffroy Fulcrade, seigneur de Trèves.
 Célestin Port confirme notre hypothèse en citant les droits du prieuré au XVIIe siècle : ils n'ont guère varié, puisque Saint-Macé perçoit toujours le dixième des revenus du four banal ; sur les péages, la dîme est tombée au douzième denier, et le droit de vente porte désormais sur la foire du Jeudi Saint.
 Ce rappel gravé du prélèvement d'une taxe présente une relative rareté. D'après le contexte historique et la forme des lettres, il peut être daté du XIIe siècle, à la rigueur du XIIIe. Au cours d'une des nombreuses transformations du château, la pierre a tout simplement été remontée à Saint-Macé.

 

Bibliographie sommaire

- Lettres de Mérimée à Ludovic Vitet, éd. M. Parturier, 1934, p. 5-6.
- S.L.S.A.S., janv. 1914, p. 66-69, avr. 1914, p. 6, 1988, p. 38-39, 2007, p. 15-27.
- André Mussat dans Congrès archéologique, 1964, p. 579-583.


RÉCIT LIEUX INDEX MÉTHODE