L'église Saint-Nicolas,
les avatars d'un monument

 

Raconter l'histoire de Saint-Nicolas est une entreprise peu exaltante, tellement ce monument a été bouleversé.

1) Une église primitive des années 1143-1146

 L'abbaye de Saint-Florent fait confirmer ses possessions par des bulles pontificales, dans lesquelles ses domaines sont énumérés avec beaucoup de minutie. Dans une bulle donnée par le pape Eugène III et souscrite par treize cardinaux apparaît pour la première fois l'église Saint-Nicolas « de Riperia - de la rive ». Ce document est du 15 avril 1146, et non de 1145, comme l'indiquent par erreur mes prédécesseurs ( A.D.M.L., H 3714, Livre d'Argent, fol. 3 à 6 ).
 Or, vers 1140, Ulger, évêque d'Angers, avait confirmé à l'abbé Mathieu de Loudun les églises de son diocèse ; Saint-Nicolas n'y figure pas ( A.D.M.L., H 1839 ). Le 1er février 1143, une bulle exhaustive du pape Innocent II ne la cite pas non plus. Ces actes nous fournissent un " créneau " précis pour dater l'apparition de ce lieu de culte à Saumur.

 Saint Nicolas est le patron des marins et des marchands. Le faubourg Saint-Nicolas, dont les premières rues devaient s'arrêter à l'abside de l'église, est traditionnellement considéré comme un quartier de négoce. Quant aux marins, ils pouvaient accoster au port Saint-Nicolas, situé le long de l'église, bâtie alors sur la berge du fleuve. Un pèlerinage à Saint-Nicolas est encore signalé au XVIIe siècle ; des marins offrent des ex-voto et des cornemuses, selon les dires de Willem Schellinks, qui pense que ce pèlerinage est en relations avec le Mont-Saint-Michel.
 Cette dénomination de " Saint-Nicolas de la Rive " apparaît encore en 1186, sous la forme de « Sancti Nicolay de Riveria ». Elle laisse ensuite la place à " Saint-Nicolas du Chardonnet ", en raison de la vaste prairie marécageuse s'étendant jusqu'aux abords du lieu de culte. Plus rarement apparaît " Saint-Nicolas des Bilanges ", qui correspond au nom global du quartier.

Angle sud-est de Saint-Nicolas, partie la plus ancienne

2) Une église-halle

 Que reste-t-il de l'église primitive dans l'édifice actuel ? Peuvent remonter à 1146 un pan de mur situé à l'angle sud-est, à blocs de pierre massifs, à gros joints de près de 3 centimètres, et la baie romane encadrée par de fines colonnettes. Toutes les autres baies présentent un aspect plus tardif ; elles ont été évasées, afin de faire pénétrer la lumière.

 

 

 Les historiens d'art font remonter au XIIe siècle le plan global de l'édifice et quelques voûtes anciennes. Je l'ai repris dans la légende ci-dessous, en précisant qu'il s'agit des dernières années du siècle, et plus vraisemblablement du début du XIIIe siècle.

 

Les grandes étapes de la construction de Saint-Nicolas

 Le plan d'ensemble est caractérisé par trois nefs, à l'origine d'égale largeur et d'égale hauteur. Seule de ce type à Saumur, cette église-halle, sans transept et grossièrement carrée, correspond aux dispositions du premier gothique poitevin. Elle surprend ici, puisqu'elle est à peu près contemporaine des deux campagnes de construction de Saint-Pierre et qu'elle en diffère profondément. En outre, la longueur des travées va en diminuant de l'ouest vers l'est, ce qui donnait un effet de profondeur à partir de l'entrée occidentale primitive. Mais l'effet est aujourd'hui inversé.Absidiole nord-estAbsidiole sud-est

 


 Dans cet état des années 1200, l'église était orientée vers l'est, ou plus précisément vers le sud-est. Il en reste deux intéressantes absidioles, couvertes d'une voûte nervurée à cinq voûtains reposant sur des consoles. A gauche, l'absidiole nord-est. A droite, l'absidiole sud-est.

 

 

 

 

Pilier de l'entrée de l'ancien choeur

 

 

 

 En avant de ces absidioles et à l'entrée de l'ancien choeur apparaissent quatre énormes piliers, vraisemblablement destinés à soutenir un lourd clocher.

 Leur décor actuel ( 16 colonnes et colonnettes, corbeille des chapiteaux composée de feuillages ) remonte au XVe siècle, période où de nouveaux grands travaux sont réalisés sur l'édifice.

 

 

 

 

 

3) Les transformations du XVe siècleUne travée du bas côté nord

 Le décor des colonnes est alors remodelé. Les voûtes sont refaites. Sur l'exemple ci-contre, les quatre arcs d'encadrement ( doubleaux et formerets, dont l'un est bien visible à droite ) peuvent remonter aux années 1200, mais une nouvelle voûte, plus bombée, aux nervures prismatiques et à la clé armoriée a été posée au XVe siècle. Une première travée du côté occidental a été, soit entièrement refaite, soit ajoutée. Elle est close par une haute façade plate au pignon aigu.
 Les textes, muets jusqu'ici, viennent nous renseigner sur la fin de ces travaux : le 25 juillet 1500, un vicaire général vient bénir cinq nouveaux autels récents ( A.D.M.L., G 2 324 ).

 

4) Le rang d'église paroissiale

 Saint-Nicolas prend par étapes le rang d'église paroissiale. En 1466, la communauté ouvre son propre cimetière, mais elle doit le fermer trois ans plus tard, à la suite de procédures gagnées par l'église matrice de Nantilly. Elle rachète ce droit au prieur de Nantilly en 1549, moyennant 10 écus comptant et une rente annuelle de 20 sous ( A.D.M.L., G 2 709 ). Ce cimetière, situé à l'ouest du monument, en terrain marécageux, est souvent envahi par les eaux, mais il est complété sur ses marges par une intéressante lanterne des Morts.
 En 1547, les paroissiens obtiennent de l'évêque d'Angers le droit d'avoir des fonts baptismaux, mais Nantilly, église mère et matrice, proteste et retrouve en 1573 le monopole des sacrements. Ce qui ne dure pas, d'autant plus que Saint-Nicolas est doté d'un chapitre de quelques chanoines depuis 1564.Ancienne porte médiévale ouverte dans le côté nord

Plan de Prieur-Duperray

 Peu de choses à signaler sur l'église pendant les deux siècles suivants, à part la construction d'un grand autel en 1626. Elle présente sa forme massive sur le plan de Prieur-Duperray, vers 1750, ( à gauche ) orienté vers le sud. L'abside primitive marque une forte avancée sur la place actuelle. L'entrée se fait surtout par deux portes latérales, le portail occidental paraissant bien étroit et d'accès difficile. Ces portes médiévales nous paraissent bien basses aujourd'hui, puisque le niveau de la rue a été relevé d'environ deux mètres.

 

 

 

5) " L'occidentalisation " de l'église

 Il est bien exact que cette église tournait le dos à son quartier. Lors des processions solennelles le passage du dais devait poser des problèmes. Le désir de disposer d'un large portail d'accès a causé de grands ravages dans les églises ( cf. la cathédrale d'Angers ).
 Ici, à partir du 7 septembre 1769, les marguilliers se lancent dans de grands travaux, afin de réorienter leur église, l'entrée vers la ville. L'abside centrale est sauvagement abattue. Des portails de style classique sont aménagés, le portail central en légère avancée. Les absidioles médiévales subsistent, noyées dans un magma de maçonnerie postérieure et surmontées par une dizaine de nouvelles assises de pierre. Cette façade orientale est définitivement défigurée. L'église regardant désormais vers l'Ouest, l'ancien mur occidental est défoncé et une petite abside de forme massive est construite ; d'Espinay la jugeait « sans caractère ». Un nouvel autel y est posé en 1771-1772.
 L'église étant souvent envahie par les crues, je suppose ( sans texte à l'appui ) que c'est à cette époque que le sol a été rehaussé, de 2,35 mètres, selon les calculs de Roffay. Les marguilliers font construire une nouvelle sacristie, qu'ils décorent à l'extérieur par une niche baroque. Ils dotent l'église de grilles et d'un riche mobilier. Ils annoncent fièrement qu'ils ont consacré 60 000 livres à la remise à neuf de leur lieu de culte.

 

6) La période révolutionnaire

  Lors de la réorganisation ecclésiastique de Saumur en juillet 1791, Saint-Nicolas cesse d'être église paroissiale, devenant une simple succursale de Saint-Pierre et desservie par un seul vicaire, Pierre Lalande. Ce dernier continue néanmoins à tenir le registre paroissial jusqu'au 22 octobre 1792.
 Dans la vague de déchristianisation, l'église est fermée au culte en décembre 1793. Elle reçoit pendant quelques jours des prisonniers vendéens, puis elle devient un entrepôt de la manutention militaire. L'armée de l'Ouest ne l'abandonne qu'en 1796. La municipalité de Saumur intra-muros la récupère alors et y tient ses cérémonies décadaires à partir de prairial an V ( juin 1797 ), l'appelant temple de l'Egalité ou temple Nicolas.Cadastre de 1812
 L'église est rendue au culte à la fin de 1802.

 

 De nombreux appentis continuent à s'adosser le long des murs. Sur le cadastre de 1812, certainement exact, l'édifice est franchement informe, surtout dans sa partie occidentale ( à gauche ). Le presbytère de l'époque est le bâtiment en équerre, accolé au-dessous de l'église, du côté Sud, et disposant d'une porte d'entrée particulière, toujours visible.

 

 

 

 

7) Les grands travaux du XIXe siècle

 Sur la demande du curé Henry, l'architecte Joly-Leterme intervient à plusieurs reprises :

- en 1845, pour des travaux de sauvegarde urgents ;

- en 1854-1855, il construit un nouveau presbytère du côté de la rue Courcouronne, maison simple, en harmonie avec les constructions du quartier, plus qu'avec l'église ;La nouvelle nef centrale par Roffay

- de 1864 à 1869, il réalise le nouveau clocher oriental ( voir chapitre annexe ).

 

 

 

 Dans les années 1890, l'ancien architecte-voyer Emile Roffay, successeur de Joly-Leterme, lance plusieurs campagnes de grands travaux. En raison du relèvement du pavement, les voûtes du XVe siècle paraissent bien tassées. Roffay reconstruit à l'identique, ou à peu près, les voûtes de la nef centrale, mais à 2,35 mètres plus haut, alors que primitivement les trois nefs étaient au même niveau.

 

 

 

 

 

 

 

 Dans l'alignement, il ajoute un nouveau choeur, nettement plus long que l'ancien et reprenant le style de la nef.

Nouvelle absideNouveau choeur

 

 

 

 

 

 Vue de l'extérieur, la nouvelle abside semble bien maigre en avant de l'imposant mur du XVe siècle. Elle est en outre construite dans un tuffeau de mauvaise qualité.

 Les travaux s'achèvent en 1897 par l'achat de trois cloches et en 1901 par la pose d'un nouvel autel néogothique en marbre.

 Pour l'essentiel, l'église que nous avons sous les yeux sort de ces travaux. Roffay a restauré d'autres colonnes et d'autres voûtes ; il a redonné à l'intérieur de l'édifice une relative homogénéité architecturale, quitte à modifier les données archéologiques.

 

8) Les interventions du XXe siècleFresques du transept nord

 Chaque siècle s'acharne sur ce malheureux monument.

- Dans les années 1920 et 1930, le curé Martin croit embellir son église en la décorant de fresques aux lignes soulignées par des incrustations de mosaïque.

- L'église est dégagée par la destruction des immeubles de la place Saint-Nicolas et par l'ouverture de la " percée Chanzy ". Mais il faut bien avouer que ses extérieurs n'ont rien d'enthousiasmant.

- A partir des années 1970, de grosses pierres tombent sur la place à partir de la flèche du clocher. Un débat s'élève sur l'avenir de cette église défigurée. Quelques voix proposent de l'abattre et de la remplacer par une salle polyvalente moderne. Finalement, en 1986, la flèche de pierre est remplacée par un clocher d'ardoise.

 

9) Bibliographie

- Gustave d'Espinay, Notices archéologiques, Saumur et ses environs, Angers, 1878, p. 76-80.

- A. Rhein, Congrès archéologique, 1910, p. 18-20.

- André Mussat, Le style gothique de l'Ouest de la France ( XIIe-XIIIe siècles ), Picard, 1963, p. 387-389.

- Marie-Jane Durand et Pierre Dutreuil, Saumur. Promenade d'architectures, 1995, p. 93-95.

- Annie Pierrel, Le vitrail du XIX ème à Saumur,1996.

- Yves Blomme, Anjou gothique, Picard, 1998, p. 306-307.

 

 Chapitre complémentaire : Saint-Nicolas, une église désorientée

 

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