La reconstruction de la façade occidentale


1) L'ancienne façade

 « Le portal estoit à l'antique, aveq beaucoup de figures de saints disposés come on voit celles de quelques uns de nos rois sur le grand portal de Notre-Dame de Paris ». Telle est la description d'un témoin oculaire, François Bernard de Haumont ( manuscrit autographe, p. 64 ).
 L'ancienne façade du début du XIIIe siècle était encadrée par deux piliers latéraux, un peu moins massifs qu'aujourd'hui. Au centre et en léger retrait, une galerie de grands personnages surmontait et peut-être encadrait la porte d'entrée. Le monument le plus proche qui peut nous donner une idée de cet ancien portail est le porche nord de l'église de Candes. Les massifs latéraux et le fronton central étaient surmontés par trois flèches, aiguës et assez élevées.
 L'ensemble était en mauvais état. Déjà, en 1562, les Huguenots avaient dégradé les statues à coups d'arquebuses. En 1673, un expert constate que le pilier du côté droit menace ruine et il recommande une intervention immédiate. Le maçon Claude François, dit "Belhumeur", rebouche quelques fissures et le maître architecte René II Violette coule du mortier sur les voûtes. Ces travaux s'avèrent inefficaces, puisque c'est par ses fondations que le monument est en péril.

 

2) Le "cabrement"

Mur sud de la nef, première travée Le dimanche 6 décembre 1674, après les vêpres, la façade bascule vers l'avant, tout d'un bloc, sans faire de victimes, mais en écrasant une boutique. Le massif gauche est resté debout, mais toute la partie droite s'est effondrée sur le parvis, avec la moitié de la voûte de la première travée de la nef.
 Sur ce cliché pris à l'entrée de la rue Haute Saint-Pierre, la fissure réapparue marque la limite de la partie reconstruite ; on constate que la baie a fait partie des travaux.
 Cependant, l'orgue adossé à la façade est demeuré en place. Il a cependant fallu le déposer et l'installer dans une maison voisine. Le timbre de l'horloge est tombé sans se briser, et a pu être remis en service.
 Dans l'immédiat, des journaliers, rétribués à 8 sous la journée, dégagent les décombres entassés sur le parvis.

 

 

 

 

3) Le projet de René II Violette

( dossier établi à partir de l'importante liasse des A.D.M.L., G 2 530 et, en complément, G 2 702 et H 1 940-1 943 )

 La reconstruction immédiate s'impose, elle est décidée le dimanche 24 mars 1675 par une assemblée des habitants de Saint-Pierre tenue en la salle du Palais.Carte postale, vers 1910

 Il n'y a pas trace d'un débat sur l'esthétique à adopter. Le style triomphaliste de la Contre-Réforme catholique - le style romain - s'impose dans ce contexte : une base en style dorique surmontée par un étage ionique, couronné par un fronton curviligne ; les parties supérieures éventuelles ne pourront recevoir que des ornements corinthiens.
 Des traités d'architecture assez répandus, comme celui de Jean Marot, offraient des modèles qu'il suffisait d'adapter. Les dossiers font explicitement référence aux trois ordres superposés.
 L'architecte René II Violette appartient à une brillante lignée de maîtres maçons opérant dans la ville depuis deux siècles. Il a déjà construit un autel dans l'église. Aussi est-il retenu par les paroissiens de Saint-Pierre. Le marché est passé, au rabais, le 21 avril, pour un montant de 10 650 livres ; le charpentier Bonaventure Menuau se porte associé et caution.
Le projet de reconstruction est imprimé chez Ernou ; malheureusement, aucun exemplaire ne nous est parvenu.
 Les décisions d'ordre religieux, la symbolique adoptée, les inscriptions prévues reviennent aux trois recteurs-curés de la ville qui se succèdent à cette époque.

 

 

 

4) Qui doit payer ?

 Le devis est d'un montant modeste, mais Violette annonce loyalement que des dépassements sont prévisibles. Il apparaît très vite que l'écroulement provient de la faiblesse des fondations. L'architecte décide de poser des pilotis de neuf pieds de profondeur, qui soutiendront les quatre colonnes et le nouveau massif droit. Le montant des travaux dépasse déjà les 12 000 livres.

  Finalement, l'argent manque sans cesse ; Violette, payé au jour le jour, allège certains travaux : cinq barres de gros fer carré étaient prévues pour contenir la voûte éventrée, en s'accrochant sur les contreforts ; deux seulement sont posées.
 L'évêque d'Angers, Henry Arnauld, tient également à contrôler les travaux. En juin 1682, il vient inspecter les comptabilités, mais il accorde 544 livres.

 

5) Deux cadences de réalisation

+ 1675-1677
 
L'église étant ouverte à tout vent et la voûte de la première travée menaçant de s'effondrer, la première campagne de travaux est menée à une cadence rapide. Violette commande d'abord des pierres à la carrière de la Maumenière, située à Montsoreau, et il fait tendre deux voiles de chaland, afin d'isoler la nef.
 La première pierre est posée dès le 13 août 1675 par le marquis de Dangeau. Ce dernier, membre de l'Académie française et auteur d'un Journal d'un vif intérêt, se trouve aussi être le petit-fils de Duplessis-Mornay. Faut-il y voir un acte symbolique ?

Saint Pierre, première travée


Angle sud-ouest de la nefDès mars 1676, Violette travaille à la restauration de la voûte, qu'il restitue fidèlement, ainsi que les arcatures qui la soutiennent. On remarque aussi les deux barres posées afin de stopper l'écartement des murs.

 A l'inverse, les chapiteaux, traités avec sécheresse, n'ont rien de commun avec ceux de l'âge gothique.

 En septembre 1677, les travaux de maçonnerie sont presque achevés, il ne manque que deux assises de pierre au sommet de la façade.


 

+ Les procès
 
L'architecte cesse alors brusquement ses travaux, visiblement excédé. Il n'est plus payé ; en outre, les marguilliers de Saint-Pierre ont nommé trois experts chargés de le surveiller et lui ont adressé des sommations par voie d'huissier. En septembre 1679, les cinq procureurs de la fabrique le poursuivent devant le lieutenant particulier de la Sénéchaussée : ils l'accusent de négligences, il aurait détourné des matériaux vers ses autres chantiers. En 1680, René II Violette gagne ces procès, il obtient même une compensation pour le dépassement de ses devis. Cependant, il abandonne définitivement l'oeuvre en cours... On peut malgré tout lui laisser la paternité de la nouvelle façade.

+ 1678-1693
 
Pierre Genneteau, architecte et sculpteur demeurant sur les ponts, prend la direction des travaux par " marché verbal " et Bonaventure Menuau fils termine les charpentes et les couvertures commencées par son père décédé.
 La décoration s'avère très longue à réaliser, très coûteuse et compliquée par les contre-ordres. Les travaux s'éternisent jusqu'en 1693, année ou s'arrêtent les comptabilités.

 

6) L'ordre doriqueSaint-Pierre : étage dorique

 Parfaite copie du style antique, aux exceptions suivantes : les colonnes ne sont pas cannelées et un tore est ajouté à leur base ( le portail occidental des Ardilliers, réalisé peu auparavant, présente les mêmes canons, il est plus finement ciselé, mais il est demeuré inachevé ).
 Les anges portant la tiare pontificale et au-dessous les armoiries du cardinal Grimaldi ont été sculptés par Pierre Genneteau vers 1679. Ils semblent d'origine. L'ordre de transformer la tiare en bonnet phrygien, donné à l'époque révolutionnaire, n'a pas été exécuté.
 Pour les niches, des statues de saint Luc, à gauche, et de saint Marc, à droite, sont commandées en 1690 au sculpteur de Blois, Gaspard Imbert, alors très coté. Leur coût s'élève à 130 livres ; elles ont été fournies, mais on perd leur trace.

 

 

 

7) L'étage ionique

Saint-Pierre : étage ionique Ce style ionique à fronton curviligne est surtout inspiré par la Renaissance italienne. Des statues de saint Paul, à gauche, et de saint Pierre, à droite, ont été posées dans les niches en 1678 ( leur auteur est un certain Chéron, qui a reçu 140 livres pour son travail, alors que les religieuses de la Visitation ont fourni les blocs de pierre pour un montant de 40 livres). Je suppose que c'est une copie moderne de ces statues qui se trouve à l'intérieur de l'église, devant l'entrée du transept.
 Entre les deux, une horloge publique est installée en juillet 1684 ; elle est payée par des deniers municipaux, ainsi que le campanile central qui reçoit le timbre.
 En 1680, il est arrêté que, sur le fronton, seront sculptées les armes du roi, encadrées, à gauche, par les armes du gouverneur et, à droite, par les armes de la ville. Ce travail n'a pas été exécuté.
 Au-dessus, était prévue une longue inscription de six vers en latin ; elle est remplacée par des festons, sculptés par Pierre Genneteau en 1679.
 Gravée sur le bandeau, la petite inscription " Firmior ex lapsu - plus fort à partir de sa chute " n'apparaît pas dans les dossiers de reconstruction. Elle est décidée tardivement, sûrement après 1685. Elle prend ainsi un triple sens, qui met en valeur la concision du latin : la façade est reconstruite plus solide qu'auparavant ; allusion à saint Pierre, qui, à trois reprises, avait renié le Christ avant le chant du coq ; allusion à la ville de Saumur, qui vient d'abandonner "l'hérésie" protestante... On n'est jamais pleinement satisfait : dans la restauration récente, l'inscription n'a pas été recreusée, et elle est aujourd'hui à peine lisible.

 

 

 

8) L'étage corinthienSaint-Pierre : étage corinthien

 Cette partie s'éloigne du classicisme romain. Un passage caché par la balustrade relie les deux clochetons d'allure renaissante. Au centre, le petit lanternon supérieur, oeuvre des Menuau, est tout en bois.
 Ces petits campaniles, à superposition et couverts d'ardoises, sont à la mode dans la région vers la fin du XVIIe siècle. On en trouve deux aux Ardilliers et un autre à la Visitation.

 

 

 



9) Une oeuvre typique de la Contre-Réforme

 Encadrée par des maisons à colombage, précédant une nef Plantagenêt, flanquée par des massifs d'inspiration médiévale, cette façade, élevée et étroite, produit un effet de surprise.
 Elle faisait l'admiration de Jean-François Bodin : « C'est le morceau d'architecture le plus régulier qu'il y ait à Saumur ». Elle excite au contraire l'ironie de Mérimée, qui la juge « de très mauvais goût ». Aujourd'hui, remise à neuf, de nombreuses pierres changées, elle se présente dans son état originel.

Façade aprsè restauration

Portail restauré de Saint-Pierre

 

 

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