La capacité du boisseau

 

1) La Sénéchaussée de Saumur : 34 modèles de boisseaux

 Parmi les "mesures rondes" en usage pour les matières sèches, et en particulier pour les grains, le boisseau ne présente aucune difficulté de vocabulaire, mais de rudes problèmes quant à sa capacité. Tout chercheur doit s'efforcer de clarifier sa contenance selon les temps et les lieux, car, dans l'Anjou oriental au XVIIIe siècle, il varie entre 7,12 litres à Montsoreau et 18,56 l au Coudray-Macouard, localités pourtant proches, et il atteint 20,36 l à Aubigné [ sur Layon ]. L'écart n'est pas mince, alors qu'il s'agit de l'unité la plus courante des redevances agraires.
 En l'an VI, lors des débats sur le système métrique, J.-J. Savary affirme que l'Anjou compte 110 mesures différentes pour les grains ; un document plus précis rédigé par le district de Saumur en janvier 1791 énumère 34 types de boisseaux pour le seul ressort de l'ancienne sénéchaussée. Cette complexité se présente pourtant au terme de trois siècles de simplifications.

2) A chaque seigneurie sa mesure

 Selon la coutume d'Anjou dans sa version du XIIIe siècle, tous les seigneurs qui disposent du droit de voirie « ont en lor terres lor mesures... et les baillent à lour homes ». La disparité des boisseaux ne s'explique pas par les vicissitudes des marchés, comme on l'écrit souvent, mais par les coutumes codifiées par des seigneurs châtelains, qui peuvent d'ailleurs être étrangers à la province : Rou est à la mesure de Saint-Mars la Pile, Brion à celle de Sablé.
 Aux sources du système, Michel Le Mené discerne un étalon de référence de 11,31 l et un boisseau marchand de 14,14 l ; les diverses mesures locales en dérivent, en progressant par tranches d'un huitième. Il est cependant bien malaisé d'établir une table des unités anciennes avant le XVIIe siècle, d'autant plus que la quantité réelle des grains dépend de la manière de mesurer.mesures à ras et à comble

3) Mesure à ras, mesure à comble

 Jusqu'au XVe siècle, on utilise un simple boisseau plein ; c'est la mesure à ras. Ensuite et jusqu'au XVIIe siècle se généralise l'usage du boisseau à comble, qui contient autant de matière sèche qu'il peut en retenir : il est couronné par un cône de grains, le comblon, qui varie en fonction de la surface supérieure du récipient et aussi selon l'habileté du mesureur. L'avoine et les noix, plus stables, permettent d'édifier des comblons atteignant la moitié de la mesure, en sorte que deux boisseaux combles égalent trois boisseaux ras.
 La coutume d'Anjou prescrit bien que la profondeur des récipients égalera le tiers de leur largeur ( ce qui permet déjà des comblons fournis ), cette disposition n'est guère respectée ; des marchands retors utilisent deux mesures, dûment estampillées, l'une à fort diamètre pour leurs achats, l'autre plus étroite pour leurs ventes.
 En principe, devant la généralisation des mesures à comble, les sénéchaux, puis leurs lieutenants de police, gardiens des normes traditionnelles, auraient dû ordonner la fabrication de nouveaux étalons plus petits ; on n'en trouve pas trace.

4) L'accroissement continu des étalons

 Le résultat habituel est un agrandissement des unités. A Paris, le Père Mersenne avait calculé une hausse de 28 % ; le boisseau de Passavant augmente de 25 %, quand il passe du ras au comble. Pour l'ensemble de l'Anjou, M. Le Mené retient un hausse moyenne de 22 à 23 %. Au départ, des marchands, vendant au rabais en période de surabondance, ont pu déclencher ce passage au comble. En tout cas, les bénéficiaires de revenus fonciers en général libellés en boisseaux y ont trouvé leur compte et ont consolidé le nouvel étalon.
 Au XVIIIe siècle ( les actes notariés le précisent en période de transition ), l'usage revient à la mesure rase, sauf pour l'avoine. Le Présidial d'Angers ordonne l'emploi d'une rade, une planchette qui sert à niveler les céréales : «  les grains... seront fournis et mesurés sans donner aucunes secousses ni détour au boisseau et sans laisser aucun grain sur le bord, mais en emplissant le boisseau et le radant ras le bord ou bois ».
 En bonne logique, ce nouveau mode entraîne une diminution de la quantité des grains par boisseau, comme c'est le cas à Passavant. Ailleurs, on confectionne un étalon plus grand, surtout dans les campagnes, qu'on croyait plus fidèles aux traditions, alors qu'elles conservent surtout le vocabulaire. Comme le démontre Witold Kula, les mesures rurales ont changé plus vite que les mesures citadines, car, dans les villes, des corps de métier structurés et influents surveillent les étalons officiels.
 De toutes façons, les modèles seigneuriaux laissent progressivement la place à quelques boisseaux de référence.

5) Carte des boisseaux du Saumurois vers 1750

6) Les tentatives de normalisation

 Depuis 1529, le pouvoir royal ordonnait la généralisation en Anjou de la mesure des Ponts-de-Cé. Sans grand succès pour les échanges saumurois. Cependant les actes citent des équivalences simplifiées : 12 boisseaux de Montreuil en égalent 10 de Saumur ( 1452 ), 12 de Doué en égalent 10,5 ; 12 boisseaux de Longué en valent 13 de Saumur. Des tables de concordance systématique sont mises au point, Barbot les publie dans l'Almanach de Saumur pour l'an de grâce 1749. Ces "réductions" sont calculées par rapport au boisseau de Saumur, acte d'autonomie inacceptable pour le Présidial d'Angers. A la même époque, ce dernier établit des équivalences pour toute la province en se référant à l'étalon royal des Ponts-de-Cé, et il les annexe en 1752 à la réédition des Coutumes du pays et duché d'Anjou.
La sénéchaussée de Saumur réplique en adoptant une nouvelle table en 1783. Cette volonté normalisatrice aggrave plutôt la confusion, car les deux réductions contemporaines attribuent des gabarits différents aux mesures locales. Ainsi le boisseau de Baugé s'élève à 16,26 l, quand il est aligné sur les Ponts-de-Cé, à 15,91 l, quand il est aligné sur Saumur.

7) Une imprécision constante

 En dépit de relevés minutieux, on est condamné à des approximations. Par exemple, d'anciennes mesures seigneuriales peuvent se maintenir. Ainsi, en 1790, la municipalité de La Breille déclare que trois boisseaux sont utilisés dans la communauté, celui de Bourgueil pour les rentes dues au prieuré, celui de Langeais et celui de Saumur. A Beaufort, le prieuré utilise un "boisseau rentier" proche du double de celui de la ville. A Saint-Martin de la Place, le boisseau le plus usité est celui de Saumur, mais l'abbaye de Saint-Florent et la seigneurie de Boumois prélèvent des redevances selon des mesures plus grandes. Montsoreau, outre son boisseau ordinaire minuscule, pratique aussi la mesure de Montreuil et, depuis 1783, un "boisseau quartaut" proche de l'étalon de Saumur. Gennes l'emporte en complexité avec les mesures inégales de cinq seigneuries : Argenton, Sous le Puy, l'Etang, la Roche et l'Aunay.
 Malgré cette complexité décourageante, la mesure de la ville de Saumur s'est imposée comme référence, et toute la région adapte ses boisseaux en recourant à des règles de trois.

8) Du volume à la masse

 En janvier 1791, l'étalon en fonte de la ville est envoyé au département, qui se charge de le détruire ( c'est pourquoi les étalons anciens sont si rares ). Auparavant, deux experts qualifiés, MM. Cailleau et Maupassant, relèvent ses dimensions : leurs calculs aboutissent à une contenance de 13,20 l. Le boisseau de Saumur s'est donc encore agrandi ; les experts en donnent la raison en précisant qu'il correspond à 20 livres de froment ( 9,79 kg ), 18 de méteil, 16 de seigle, 14 d'orge et 12 d'avoine.
De même à Baugé, où désormais le boisseau pèse 25 livres de froment sec et de bonne qualité, à Noyant 32 livres, à Beaufort 23 livres. Les négociants, lassés de jongler avec les variantes locales du boisseau, évaluent désormais leurs marchandises en unités de masse, plus stables et mieux adaptées au commerce ligérien. Ce glissement apparaissait déjà dans la réédition de 1765 du Dictionnaire de J. Savary.


8) Données simplifiées sur le boisseau de Saumur ( en litres )

 Mesure ancienne  XVe  XVIe - XVIIIe  1791 1812-1840   Après 1840
 11,31  12,40  12,73  13,20  12,50  20


9) Les multiples du boisseau dans le Saumurois

 Pour compléments, sources, bibliographies, voir Joseph-Henri DENÉCHEAU, « Jallais, bachole, barraude et autres mesures anciennes du Saumurois », Archives d'Anjou, n° 1, 1997, p. 101-113.

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