Saumur avant Saumur : quatre pistes sur les temps mérovingiens et carolingiens 

 

 Selon un accord unanime, l'église Notre-Dame de Nantilly est le plus ancien lieu de culte de la ville. A quelle époque peut-on le faire remonter ?
   

1) Le Tincillacense monasterium

dom François CHAMARD, Les vies des Saints Personnages de l'Anjou, 1863, t. 1, p. 89-91.
Jean-Marc BIENVENU, Histoire du Diocèse d'Angers, ( s.d. Fr. Lebrun ), 1981, p. 13.

Edition LEO et KRUSCH, Monumenta Germaniae Historica, t. IV ( 1 et 2 ), 1881 et 1885, Fortunat, Poésies, XI, 25, Vie de saint Aubin, V et XVI.

 En raison d'une lointaine ressemblance avec Lentiniacum, le premier nom de cette église, dom Chamard et, avec réserves, Célestin Port et Jean-Marc Bienvenu ont placé à Saumur le monastère de Tincillacense ( ou Tintillacense ) que saint Aubin ( évêque d'Angers du début du VIe siècle ) a dirigé pendant vingt-cinq ans.
 Venance Fortunat, le poète-évêque de Poitiers et le premier hagiographe du saint, cite à trois reprises ce monastère, mais sans le situer avec précision. L'analyse de ses textes invite à placer ce Tincillacense monasterium non loin d'Angers, sans doute aux Ponts-de-Cé, qui possèdent une église dédiée à saint Aubin.
 A l'inverse, aucun culte de ce saint, très populaire en Anjou, n'est signalé à Saumur ou dans ses environs immédiats ( le plus proche est à Turquant, ce qui affaiblit encore cette hypothèse ).
   

2) La cariaca aula

Fortunat, Poésies, XI, 25




Vie de saint Germain, VIII.
A. du CHÊNE, « La Villa de Saint-Félix », R. A., 1892(1), p. 157-164.

 Le même Fortunat raconte son voyage de Poitiers à Angers : par bateau, il descend le Clain, la Vienne, puis la Loire. Il est reçu au palais cariacus, un agréable domaine dominant la Loire, qui est la propriété de Félix, évêque de Nantes.
 Certains ont placé cette belle propriété à Saumur. Ajoutons en leur faveur que la butte des Moulins est aussi appelée " le Coteau Charier " - nom attesté en 1727 -, que ce mot correspond bien à "cariacus" et enfin que les tuiles romaines y abondent...
 Cette identification séduisante est contredite par un autre récit de Fortunat qui oblige à placer la cariaca aula entre Chênehutte et Angers, probablement à Saint-Rémy la Varenne.
  

3) L'oratoire de Saint-Vincent

Historia Sancti Forentii salmurensis, p. 262.
( notes au chapitre suivant : Les premières chroniques ).

Jean MABILLON, Annales Ordinis S. Benedicti, t. IV, 1707, p. 30.
 « De saints moines, Hilbert, Roard et le clerc Aignan, ainsi que d'autres, s'éloignant de saint Mesmin et de son abbaye de Micy [ près d'Orléans ], fondent non loin de Château-Saumur un oratoire entouré de cabanes. Là, ardents défenseurs de la cause divine, ils instruisent les foules par leur savoir et leurs vertus. Après leur mort, ils sont enterrés sur place, le lieu et les cabanes sont ensuite détruits de fond en comble... »
 Résumé de la suite : vers l'an mil, leurs sarcophages sont retrouvés, et au-dessus est élevée une église de bois dédiée à saint Vincent ( il en résulte le prieuré Saint-Vincent, auprès des châteaux d'eau )

 Tel est le récit donné par l'Histoire de Saint-Florent, chronique trop souvent légendaire pour être prise au pied de la lettre. Malgré l'aval de dom Mabillon, mais faute d'éléments complémentaires, je recopie ces matériaux bruts, sans en garantir le contenu.
   

 4) La villa nantiniaca

Acta Sanctorum, Paris, Rome, réédition, 1868, juillet, t. V, p. 302-319.
 
 
 
 
Gino BLANDIN, « Saint Ménelé et Nantilly », S.L.S.A.S., janvier 2006, p. 22-27.

 A la date du 22 juillet, les Bollandistes reproduisent et critiquent la vie de saint Ménelé ( écrit " Ménelée " par Ulysse Chevalier ). Ce pieux confesseur est né aux environs de 654 dans la « villa Prisciniaca », la villa de Précigné, en Anjou, près de Sablé. Alors qu'il est encore enfant, son père décide de le marier avec la fille d'un puissant seigneur nommé Barontus, qui, lui-même, est le fils d'un important personnage, Beraldus, duc d'Aquitaine. Dom Mabillon pense que ce Barontus, pourrait être historique, car ce nom est cité dans les chroniques attribuées à Frédégaire. Quant à Ménelé, fuyant le mariage, il mène une vie monastique et restaure l'abbaye de Menat, fondée avant 500 dans le diocèse de Clermont. Il y établit la règle de saint Benoît et y décède le 22 juillet, aux alentours de 720.
 Dans sa Vita, rédigée dans un latin pas trop difficile, apparaît une fois un nom apparenté à Nantilly, qui a attiré l'attention de Gino Blandin. Barontus, humilié par Ménelé et furieux de voir sa fille entrer dans un monastère, veut d'abord tuer le religieux. Puis, il se convertit :
 « ... videt esse Barontum, superiore libello saepius nominatum, qui ex villa Nantiniaca ad videndum confratrem Savinianum venerat et amicabiles cum eo ratiocinationes revolvebat ( p. 318 ) - il apparaît que Barontus, souvent nommé au début de ce récit, en était venu, depuis la villa Nantiniaca, à se considérer comme confrère de Souvigny et revenait à des raisonnements amicaux à son égard » ( le prieuré de Souvigny est situé dans l'Allier ). Quant à la villa Nantiniaca, où réside alors Barontus, sa localisation précise n'est pas évoquée dans le récit. On songe naturellement au Nantilly de Saumur, en particulier en raison de sa proximité avec Précigné. Il faut cependant ajouter que Nantiniaca aboutirait logiquement à " Nantigny " et qu'il existe en France de nombreux Nantilliaco, Andilliaco et Lentilliaco. La toponymie des moines est constamment hésitante ; les premières citations de l'église saumuroise se font longtemps sous la forme Lentiniacus ( voir origines de Nantilly ). D'après le contexte, la villa Nantiniaca se situerait plutôt dans le Massif Central.
 Les scrupuleux pères Bollandistes se sont avant nous posé la question et ont conclu dans leur latin précieux : « Locus ille adeo nobis incompertus est, ut notitium ejus malimus discere quam docere ( note g, p. 319 ) - Jusqu'ici, ce lieu nous est inconnu, en sorte que nous préférons étudier plutôt qu'enseigner sa notice ».

 Restons-en à cette prudence méthodologique. Et quand bien même nous prouverions que la villa Nantiniaca correspond au Nantilly de Saumur, nous ne serions guère plus avancés, car cette vie tardive, peut-être du XIIe siècle, n'a aucune valeur historique. Elle est comparable à la vie de saint Florent. Les deux saints patrons ont sûrement existé, mais les moines n'ont rien de concret à raconter sur leurs fondateurs. Ils commandent une Vita à un hagiographe spécialisé. Ce dernier ne fait pas de recherche sur des documents anciens, il ne recueille même pas de possibles traditions populaires, il se contente de glaner quelques noms çà et là et il s'informe surtout sur les lieux où le saint est vénéré ; il y case les anecdotes faussement naïves qu'il invente de toutes pièces. Ces biographies deviennent un exercice standardisé. La vie de saint Ménelé est surtout caractéristique d'une époque où l'Eglise impose progressivement le célibat des prêtres et n'est pas loin de considérer le mariage comme un péché. Cette horreur envers le mariage transparaît surtout dans le récit de la jeunesse de Ménelé. Une pareille approche ne correspond nullement à la sensibilité du VIIe siècle... On ne peut rien entrevoir d'historique dans ce récit.

 

  L'analyse rigoureuse des textes oblige à conclure que nous ne disposons d'aucun document local, précis et probant, sur les périodes mérovingiennes et carolingiennes. L'archéologie n'apporte rien non plus. La rareté des vestiges antérieurs à l'an mil incite à placer assez tard le décollage de la région.
 Toutefois, les traces certaines d'occupation à l'époque gallo-romaine, la présence d'une route, la toponymie, quelques vestiges mineurs garantissent une occupation humaine aux temps mérovingiens et carolingiens. Cependant, l'intime conviction ne suffit pas. Faute de documents écrits incontestables, faute de monuments archéologiques significatifs, nous ne pouvons débuter l'histoire de la région qu'à partir des années 845-866 et celle de la ville de Saumur qu'en 958, avec l'apparition du nom.