L'abbaye de Saint-Florent et son installation dans le Saumurois

 

1) Le monastère du Mont-Glonne à Saint-Florent le Vieil

Maurice HAMON, Les origines de l'Abbaye de Saint-Florent-Lès-Saumur. Histoire des monastères du Mont-Glonne et du château de Saumur ( Ve-VIe siècle-1026 ), thèse de l'Ecole des Chartes, 3 vol. et un microfilm, 1971, A.D.M.L., n° 5897 [ la base de notre étude sur cette période ].

 Connue depuis les années 717-718, une communauté de moines est installée sur la colline du Mont-Glonne et y célèbre le culte de saint Florent, un ermite bien réel et canonisé par la voix populaire x Biographie historique et légendaire.
 Le monastère, réformé en 808, adopte la règle de Saint-Benoît, et obtient des souverains successifs des diplômes d'immunité qui lui confèrent des privilèges exceptionnels.
 En outre, l'abbé Didon reçoit du roi Charles le Chauve, son proche parent, d'importants domaines qui ont pour point commun d'être situés non loin d'un fleuve navigable : la villa Nimiacum, regroupant 15 manses, dans le Maine, sur la Sarthe ; la cella de Saint-Gondon, sur la Loire, près de Gien.
    

2) Premières implantations dans le Saumurois

Acte original, A.D.M.L., H 1833, c'est le plus ancien document des archives départementales.

Identification de Gauzbert ( ou Gaubert ou Joubert ) par Karl-Ferdinand WERNER, Vom Frankenreich zur Entfaltung Deutschlands und Frankreichs, 1984, p. 78.

 Le 13 juin 845, l'abbé Didon reçoit aussi du roi la villa de Pocé, une ancienne terre de Saint-Maurice d'Angers, qui était tenue en bénéfice par des vassaux du roi. Il s'agit sans doute d'un domaine de taille modeste, puisqu'il n'est pas doté d'église et que l'abbaye de Saint-Maur y possède déjà au moins un manse.
 Non loin, dans les années 840-850, Gauzbert, descendant de Rorgon, l'un des plus puissants fidèles de Charles le Chauve avait reçu de ce dernier deux manses et demi, situés au lieu appelé Criptas, c'est-à-dire les Grottes à Saint-Hilaire [ Saint-Florent ]. Le 14 janvier 850, il les donne avec les serfs qui y sont installés à l'abbé de Saint-Florent, ainsi que d'autres biens, en échange de la villa Nimiacum citée plus haut, car Gauzbert est devenu comte du Maine. Peu après, dans les années 850-866, l'abbé Effray ( Hecfridus, traduit aussi par Effroy ou Acfred ) construit la première église de Saint-Hilaire des Grottes. Les lieux sont particulièrement favorables à la naissance d'un village : présence des grottes, voisinage du Thouet ( qui est navigable ), jaillissement d'une source abondante à la Petite Fontaine.
   

 3) Une précaire

Livre d'Argent n° 46. Explications sur les cartulaires dans Les archives de St-Florent.

 L'abbaye continue d'arrondir son domaine aux alentours par un autre procédé dont un exemple nous est parvenu. Drouon ( ou Dreux ), tenancier libre réduit à la misère, donne à Saint-Florent le manse qu'il possède à Ménives, ainsi que des prés situés dans une île voisine. En contrepartie, il reçoit une terre meilleure, la petite villa de Méron ( avec sa chapelle dédiée à saint Césaire ), pour laquelle il versera un cens annuel de six sous, ce qui à l'époque est une forte somme. Après la mort de Drouon et de son épouse, le domaine fera retour aux moines, qui conserveront aussi la terre de Ménives.
 Ce type de contrat léonin, qu'on appelle une précaire, s'explique par les difficultés des paysans libres, ce qui aboutit à une hiérarchisation de la société. L'abbaye du Mont-Glonne est sûrement le grand propriétaire de la région environnant l'embouchure du Thouet.
   

4) La Johannis villa

Texte complet en latin cité par Marc SACHÉ dans son précieux inventaire de la série H des A.D.M.L., t. 2, 1926, p. 5-6.
D'après les études de P. Bonnassié, le terme mancipia doit, au IXe siècle, se traduire par esclaves.

 Possède-t-elle également l'ensemble du territoire actuel de Saumur ? C'est maintenant qu'il faut revenir un peu en arrière et relire un texte fréquemment cité et fondamental dans l'étude des origines de la ville.
 Le 23 juillet 848, toujours sur la demande de l'abbé Didon, Charles le Chauve fait donation au monastère du Mont-Glonne d'une « villa située dans le pagus d'Angers, non loin du lit de la Loire, et appelée la "villa de Jean", avec son église, avec ses esclaves des deux sexes, également avec ses autres dépendances de "canciaco et andiliaco" » ( noms importants qu'on voit ci-dessous ).

Rouleau des Privilèges

......................................iohannis villa
canciaco et andiliaco.................................................
( Rouleau des Privilèges de l'abbaye de Saint-Florent )

 Le précepte royal décrit ensuite le domaine : « des terres, des vignes, des forêts, des prés, des eaux, des moulins... » ; il s'agit là d'une formule rituelle de la chancellerie carolingienne qui ne prouve rien sur la nature des biens accordés, mais cette villa est sûrement importante, puisqu'elle comporte une église, probablement dédiée à saint Jean, et qu'elle est complétée par deux domaines annexes. Une réserve toutefois : Saint-Maurice d'Angers conserve le droit d'y percevoir la dîme.
 Où était située cette Johannis villa, que Célestin Port baptise hardiment "Joinville" ? Les moines de Saint-Florent ont constamment affirmé qu'elle correspondait au territoire de Saumur. Ils mettaient en avant ce document à l'authenticité incontestée et à l'ancienneté respectable pour faire valoir leurs droits éminents sur la ville, sur ses paroisses, sur le fleuve et sur ses îles.
 Dans "Andiliaco", ils voyaient Nantilly - alors que l'église fait sa première apparition sous la forme "Lentilliacus". Ils affirmaient que l'église, dédiée à Saint-Jean-Baptiste, était située sur la colline du château. Pour "Canciaco", ils n'avaient rien à proposer. Mais le colonel Picard s'est risqué à avancer "Chacé".
   

5) Le débat

 

 

Pierre GOURDIN, « La villa Johannis et les origines de Saumur », 106 ème Congrès national des Sociétés Savantes, Perpignan, 1981, Archéologie, p. 269-279.

 Les historiens, jusqu'à Maurice Hamon inclus, ont accepté cette identification des chroniqueurs de l'abbaye et fait de la Johannis villa l'embryon de la ville de Saumur.
 Restait le problème de Notre-Dame de Nantilly, unanimement considérée comme la plus ancienne église de la ville ; G. d'Espinay ( p. 84-87 ) proposait de tenir l'église de Saint-Jean-Baptiste pour une première église de Nantilly ( alors qu'on modifie rarement les dédicaces ).
 Plus récemment, G. Tessier, M. Saché ( p. VIII ) et P. Gourdin ont proposé de situer cette villa près du confluent de la Maine et de la Loire. A l'inverse, Olivier Guillot ( Landais, p. 48 ) voit une parfaite cohérence dans l'implantation des religieux du Mont-Glonne dans le Saumurois : devant les premières menaces des Bretons et des Normands, ils recherchent une base arrière et se renforcent dans une région où ils ont déjà pris pied ( à Pocé ) et où ils vont bientôt se renforcer ( à Saint-Hilaire des Grottes ).
    

6) Le contexte historique

 

 

 

Ferdinand LOT, Recueil des Travaux Historiques... t. 2, 1970, p. 692-815, établit cette date de 849 et doute de l'incendie du Mont-Glonne en 853.

 Cette argumentation par le contexte historique ne manque pas de force, les moines du Mont-Glonne imitant ceux de Saint-Philbert [ de Grand-Lieu ], qui obtiennent un refuge à Cunault. Toutefois, Saint-Florent le Vieil est moins exposé que Noirmoutier ; le texte de Charles le Chauve ne fait aucune allusion à des dangers extérieurs.
 Effectivement, dès 843, les Vikings ont opéré un premier raid sur Nantes, mais sans remonter au-delà. Le duc des Bretons, Nominoë, s'est brouillé avec Charles le Chauve et se montre menaçant, mais c'est en 849 seulement qu'il impose une rançon à l'abbaye du Mont-Glonne. Si les moines de Saint-Florent cherchaient déjà un refuge, pourquoi échangent-ils en 850 la villa Nimiacum, pourtant plus éloignée de la Basse-Loire ?
    

7) Les arguments toponymiques

 

Autres localisations possibles : Saint-Jean de Linières, la ferme Saint-Jean, située près du site gallo-romain des Châteliers. Jean-Marc BIENVENU, Recherches sur le Diocèse d'Angers au temps de la Réforme grégorienne, 1968, p. 358, n. 4, avance des arguments en faveur de Saint-Jean-sur-Loire, une petite chapelle située à Saint-Rémy la Varenne.

 La localisation à Saumur de la Johannis villa nécessite des acrobaties linguistiques difficiles à admettre, même en tenant compte des approximations de la chancellerie carolingienne. Si l'on part des dépendances, Andillé, situé près de Savennières, est une villa à l'ancienneté prouvée qui correspond bien à Andiliaco. Chanzé, nom ancien du rocher de la Baumette dominant la Maine au sud d'Angers, dérive exactement de Canciaco ( ou de la forme Cantiaco du Livre Rouge, fol. 21 - plus difficilement, il est vrai, de la variante Canciliaco donnée par le Livre Noir, fol. 1 ).
 Dans ces parages, les lieux-dits "Saint-Jean" abondent : Saint-Jean de la Croix, dont l'église est dédiée à Saint-Jean-Baptiste, est la plus proche de l'embouchure de la Maine et en liaison facile avec Andillé et la Baumette ( c'était le site retenu par Léonce Lex ).
 Si l'on penche pour l'embouchure de la Maine, la Johannis villa change de signification ; elle n'a plus valeur de refuge, mais, située dans une zone très active, elle devient une riche dépendance du Mont-Glonne.
    

8) La disparition de l'église Saint-Jean

Livre Rouge, n° 78 et 79.
Olivier GUILLOT, Le Comte d'Anjou et son entourage au XIe siècle, 1972, t. 2, p. 304-307, démonstration du faux.

 Les scribes de Saint-Florent sont embarrassés par cette église Saint-Jean sur laquelle leurs propos varient. Dans leurs écrits, elle est parfois une chapelle située près du monastère du château, parfois l'église paroissiale du Boile du Château, parfois l'abbatiale elle-même. Ils la dédient à Saint-Jean-Baptiste, mais aussi à Saint-Jean l'Evangéliste. Finalement, ils éliminent de leur patrimoine cette « église de Saint-Jean près de la Loire et ses dépendances » en affirmant l'avoir échangée avec l'évêque et Saint-Maurice d'Angers contre une exemption appréciable, mais c'est par un acte bourré d'anomalies et impossible à dater ( 994 ou 997 ? ), qui s'avère être un faux, de même que sa confirmation ultérieure.
    

 

 Tant de contradictions rendent sceptique sur la localisation à Saumur de la Johannis villa. Mais en cette affaire, l'essentiel n'est pas la réalité des événements, mais le fait que les moines aient été crus et aient pu faire reconnaître leurs droits éminents sur la ville de Saumur.