Armes de Saumur simplifiées et gravées sur bois par Degouy (1784)

 

Chapitre 10 :

 L'église réformée et l'Académie

  

 

1) La renaissance de l'église réformée

LA NOUVELLE ÉGLISE RÉFORMÉE

  

 La nomination de Duplessis-Mornay à la tête du gouvernement de Saumur et l'implantation d'une forte garnison protestante sont des actes purement politiques et militaires. L'ancienne église réformée avait disparu dans son fonctionnement public ( qui n'était d'ailleurs pas officialisé ). Elle se réduit à la fidélité discrète de quelques familles et à la possession du cimetière des Bilanges. Elle n'a jamais eu de temple et n'a plus de pasteur.
 Le roi Henri III, soucieux de ne pas bouleverser le fragile équilibre des anciens édits n'accorde aux nouveaux maîtres protestants qu'un culte privé pendant quatre mois. Il semble sous-entendu qu'un culte public pourrait s'installer ensuite & (1).
 De fait, Duplessis-Mornay appelle l'ancien pasteur Jean de L'Espine : ce dernier donne un premier baptême le 23 janvier 1591 ; il se fixe à Saumur, où il décède le 15 septembre 1596.
 En raison du grand âge de ce premier ministre, le gouverneur fait appel à un adjoint, dont la présence est plus épisodique : François Grelier, dit Mâchefer ( ou Macefer ), ancien avocat au Parlement de Paris, est attesté à partir du 30 janvier 1591 [ Ces surnoms guerriers sont un héritage des conflits religieux ; ce pasteur meurt d'une chute accidentelle au cours d'une visite du chantier du nouveau Louvre en 1602 ] & (2).

 Les 364 soldats de la garnison - effectif théorique - font venir leur famille et certains se fixent sur place ; des artisans et des administrateurs sont attirés ou appelés à Saumur. D'après les premiers renseignements du registre des baptêmes, ouvert en 1591, mais fort mal tenu, la population protestante de la ville dépasse sûrement 1 000 personnes vers 1600. Pour l'essentiel, ces réformés sont des nouveaux venus à Saumur.

 Selon le modèle français, l'église protestante de Saumur est dirigée par un consistoire, regroupant les pasteurs ( en général au nombre de deux et exceptionnellement de trois ) avec les anciens, renouvelés par cooptation à l'intérieur des vieilles familles de la ville. Le registre du consistoire de Saumur est ouvert le 18 juin 1589 ( A.N., TT 266 ). P. Chareyre constate que les anciens sont habituellement au nombre de sept, mais il n'apparaît nulle part que ce nombre résulte d'un règlement. Certains actes importants sont authentifiés par un groupe plus élevé de personnes agissant au nom de la communauté : ils sont dix à signer l'achat d'immeubles pour l'Académie ; ils sont seize à accepter la donation du temple par Duplessis-Mornay.
 En cas de crise exceptionnelle, comme en 1653-1656, sont réunies des assemblées des chefs de famille, qui en principe ne sont pas ouvertes aux indigents.

 Les synodes, en particulier les synodes provinciaux, exercent un contrôle minutieux sur la vie de l'église, sur l'enseignement des professeurs et sur la vie des étudiants. Les rappels à l'ordre sont féquents ( exemples donnés par François LAPLANCHE, Archives d'Anjou, n° 2, p. 83-84 ).
    

2) Les lieux de culte successifs (1589-1592)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 1 : Le nouveau temple

 Le premier lieu de culte, totalement privé, se trouve dans le logis de Duplessis-Mornay, à l'arrière de l'Hôtel de Ville ê (3). Les soldats s'assemblent aussi dans leurs casernements. La fourrière ( un bâtiment appartenant aux communs du château et implanté à droite de l'entrée ouest, du côté de l'avenue Peton ) sert de prêche pour les troupes de la citadelle, mais dès 1590, cette salle est détruite pour l'aménagement des fossés et des premiers bastions ê (4).
 Les Huguenots entretiennent à demeure des forces nombreuses au faubourg de la Croix Verte, qu'il ont entouré d'une première barricade. Ils souhaitent « establir leur presche et tenir les escolles au dict faulxbourg, pour instruire les enfans et aultres personnes de la dicte relligion ». Cette implantation d'un temple et de ses annexes loin de la ville murée était habituellement tolérée par ceux de la religion majoritaire. C'était compter sans la vigilance de l'abbesse de Fontevraud, seigneur haut justicier de la Croix Verte. Elle porte directement l'affaire devant le Conseil du Roi - qui est son neveu. Elle rappelle l'Edit de Pacification de 1577 interdisant tout exercice de la R.P.R ( Religion Prétendue Réformée ). dans des lieux appartenant à des personnes ecclésiastiques, et elle obtient gain de cause le 30 avril 1590 ê (5).
 La communauté réformée loue alors le grand jeu de paume situé du côté oriental de la place de la Bilange ; il lui en coûte un écu et demi par prêche ê (6).
 En même temps, Duplessis-Mornay et surtout son épouse - car il est alors souvent loin de la ville - s'occupent de construire à leurs frais un nouveau temple, qui est situé à l'intérieur des murailles ( dossier 1 ). Selon plusieurs sources ê (7), il est achevé au cours de l'année 1592 et Henri IV le visite en mars de l'année suivante, au cours des deux brefs séjours qu'il fait à Saumur, du 28 février au 4 mars certainement, et le 26 mars.

 

LA SOCIÉTÉ PROTESTANTE SAUMUROISE

     

3) Des pratiques funéraires proches de celles des catholiques

 

 

Dossier 2 : Trois petits cimetières

 En annexe du temple, Duplessis-Mornay fait aménager un "sépulchre", un ensemble de deux caveaux, l'un destiné à son fils et à sa propre famille, l'autre à des personnalités amies. De telles pratiques sont formellement contraires à la discipline des églises réformées, qui ne préconise aucune cérémonie particulière à l'occasion des inhumations, qui interdit les plaques tombales et, à plus forte raison, les caveaux familiaux. Les églises du Midi, beaucoup plus homogènes, parvenaient à freiner ces usages.
 Nos protestants saumurois s'avèrent ici imprégnés par les traditions catholiques : ils cherchent à se faire enterrer ad sanctos, sinon dans le temple lui-même, tout au moins le long de son mur extérieur. En outre, quand ils sont inhumés dans les autres cimetières, un cortège d'amis les accompagne à leur dernière demeure et le registre des sépultures ne manque pas d'évoquer le nombre des participants, particulièrement élevé lorsqu'il s'agit d'élèves de l'Académie. Cependant, il n'y a pas d'intervention des pasteurs.
 Empreinte catholique sur une communauté un peu isolée ? Il est à noter que ces funérailles cérémonieuses sont le fait de grandes familles fières de leur importance. Dans l'existence de ces caveaux où l'on rejoint ses ancêtres se manifeste aussi la persistance d'un culte familial qui transcende les religions.
    

4) L'évolution des effectifs

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 3 : L'évolution démographique

 L'évaluation de la population protestante de Saumur a engendré au XIXe siècle de vigoureuses polémiques où la science démographique avait peu à voir & (8). Encore récemment, Marc Saché affirmait que « de 1600 à 1630, la population réformée comprenait au moins 3 000 personnes » ê (9). Jacques Evesque ajoute que de nombreux protestants ne font pas enregistrer leurs baptêmes et qu'il faudrait appliquer aux registres un taux multiplicateur de 3 ou 4 ê (10). Rappelons d'abord que jusqu'à 1621, les protestants tiennent le haut du pavé à Saumur et qu'ils n'ont aucune raison de dissimuler leur appartenance religieuse.
 Il suffit de travailler selon les strictes méthodes de la démographie historique et, d'abord, de compter à part la population de passage, les collégiens, les étudiants et les jeunes gens qui opèrent leur tour d'Europe, parfois accompagnés d'une suite. A partir de divers recoupements, on peut fixer leur nombre à un maximum de 300 au milieu du siècle, à l'époque où l'Académie est à son apogée.
 La population stable est mieux connue grâce aux registres des baptêmes, des mariages et des sépultures. L'enregistrement imparfait de ces événements pose quelques problèmes ; il faut aussi adopter un coefficient multiplicateur, qui permet de passer du nombre de naissances à la population totale. Voir l'explication de ces différentes hypothèses dans le dossier 3.

 Voici les conclusions que je retiens comme sûres : vers 1620, après une expansion rapide, la population réformée saumuroise a pu dépasser 1 600 membres, auxquels il faut ajouter environ 200 jeunes gens en séjour temporaire ; un léger tassement se produit dans les années 1620-1660, malgré une augmentation de la population mobile ; ensuite, tous les paramètres se dégradent et la population chute rapidement pour tomber aux environs de 500 vers 1684.
   

5) Une société marquée par quelques particularismes

Dossier 4 : Particularités de la société protestante saumuroise

 La population réformée de Saumur présente quelques différences sociologiques avec la masse majoritaire des catholiques ( dossier 4 ). Elle est plus aisée, plus instruite, plus ouverte sur l'extérieur par ses mariages lointains et son commerce international. Elle n'est pas tournée vers les métiers de la terre, de l'alimentation ou du bâtiment ; elle préfère des activités plus modernes requérant une plus grande qualification : négoce, finances, imprimerie, enseignement. Les domestiques et les compagnons y sont rarement cités.
 Passée la période de Duplessis-Mornay, elle détient peu de postes de premier plan dans la ville, mais elle se situe à un bon niveau de vie et peut faire des envieux.

 

L'ORGANISATION DU COLLÈGE ET DE L'ACADÉMIE

        

6) La structure du collège

 

  Dossier 5 : Origines du collège et de l'Académie

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Détails sur le fonctionnement de la première en 1684 dans les lettres d'Elie Bouhéreau, S.L.S.A.S., 2006, p. 115-130, éd. Eliane Itti.

 Projeté dès 1592 par Duplessis-Mornay, très soucieux d'éduquer la jeunesse réformée et de former des pasteurs, l'ensemble collège-académie commence à fonctionner dans les années 1599-1606 & (11). Ces liens organiques entre un collège et une université constituent un premier signe distinctif de l'Académie de Saumur ( voir détails au dossier 5 ).
 Le collège est structuré selon les normes des collèges de plein exercice, plus particulièrement, selon le gymnase fondé à Strasbourg par Jean Sturm & (12).

 Les élèves, aux âges très divers, y entrent le plus souvent en 5 ème, connaissant déjà les rudiments du latin ; pour ceux qui n'ont aucune base est exceptionnellement ouvert un niveau de 6 ème qui est annexé à la classe précédente : on y apprend intensivement les déclinaisons et les conjugaisons latines.
 Un régent unique assure les cinq heures de classe quotidiennes ( habituellement, 8 h - 10 h 30 et 13 h - 15 h 30 ). L'enseignement et les travaux à la maison sont entièrement tournés vers les humanités classiques, plus approfondies qu'ailleurs & (13). Une après-midi seulement est consacrée aux sciences, probablement des cours d'arithmétique assurés par le régent titulaire ( soit un niveau mathématique moins poussé que chez les jésuites de La Flèche ). La langue et la littérature françaises sont totalement absentes des programmes ( on les verra apparaître dans le collège rival des Oratoriens ). L'histoire, seulement celle de l'Antiquité, est étudiée à partir des textes. Et l'on épargne aux chères têtes blondes le galimatias des géographes !
 La 5 ème est une année de grammaire latine ( on n'y parle plus qu'en latin ) et l'alphabet grec est appris en fin d'année & (14). La 4 ème et la 3 ème sont consacrées à l'approfondissement des deux grammaires, le grec étant étudié dans le Nouveau Testament ( le collège de Saumur est réputé pour son niveau en cette dernière langue ).
 Les grands auteurs, Cicéron, Virgile, Homère sont étudiés ensuite en seconde et première, classes des humanistes. A ce niveau, le régent assure seulement une praelectio des oeuvres, c'est-à-dire que, toujours en latin, il en explique les difficultés. La lectio est ensuite un travail personnel de l'élève. Le rigorisme huguenot ne semble pas trop strict, car les programmes prévoient le commentaire du IVe livre de l'Enéide ( qui raconte les amours de Didon et Enée ), des pièces de Plaute et des poésies d'Anacréon ( peut-être expurgées ). Selon le spécialiste Daniel Bourchenin & (15), Saumur « était la plus libérale des académies ».
 La classe de Première, plus souvent appelée Rhétorique, comporte une étude systématique des figures de l'éloquence étudiées dans le manuel d'un contemporain, le hollandais Vossius. Des exercices oraux et de courts travaux écrits vérifient ces talents oratoires, c'est la chrie ´ (16). Les élèves peuvent aussi s'adonner à un autre genre littéraire, le panégyrique, par exemple, le Panégyrique de Saumur.

 En fin d'année scolaire - en juillet-début août -, des examens écrits permettent la "promotion" en classe supérieure, accompagnée par quelques prix. Les redoublements sont fréquents et, quoique interdits, des triplements apparaissent. Malgré ces exigences, les régents se plaignent constamment de la baisse du niveau. Ainsi, le 6 décembre 1637 : « on place force escholiers qui ne sont pas de la portée de la classe en laquelle on les met, ce qui affoiblit les classes, donne de la peine aux régens et ruine le collège ». Protestation réitérée en 1671...
 Un mois seulement de grandes vacances. Cette scolarité est rude et monotone, comme partout ailleurs. Elle repose sur un concours permanent, les meilleurs élèves occupant le premier banc placé sous la chaire professorale. Deux fois par mois, des compositions, les thèmes de place, renouvellent le classement et déterminent le rang occupé par l'élève dans la salle.
   

7) L'Académie proprement dite

 Un palier apparaît à la fin de la Rhétorique. La Philosophie est un cycle particulier qui se déroule sur deux années, l'une consacrée à la logique et à l'éthique ( les logiciens ), l'autre consacrée à la physique et à la métaphysique ( les physiciens ). A leur terme, le jeune homme soutient une thèse et devient maître ès arts.
 Juridiquement, le cycle de philosophie est rattaché au collège, qui devient ainsi un " collège de plein exercice ". Dans la pratique, c'est là une autre originalité de Saumur, il constitue le premier palier de l'Académie proprement dite, car ses cours sont publics, les théologiens peuvent les suivre ; les professeurs, qui ne sont plus des régents, sont recrutés par concours.

 A un niveau supérieur, les jeunes gens qui espèrent devenir ministres suivent un enseignement de théologie, dispensé par deux professeurs, l'un enseignant les lois communes, l'autre la théologie biblique & (17). Les étudiants ont des cours complémentaires d'hébreu, de grec et parfois de philosophie. Le cycle dure en principe trois ans, mais semble assez souple. Il comporte également des exercices pratiques : trois sermons par an, un en latin et deux en français ; tous les samedis, séances de controverse, tenues au temple, en langue latine ; une fois par mois, dispute plus solennelle, ouverte au public. A l'intention de leurs étudiants, les professeurs de théologie publient en 1665 un résumé en 61 pages sur les principaux points de controverse : à la différence des catéchismes catholiques, le traité se présente sous forme de petites dissertations, et non de récitations, le tout rédigé dans un latin assez simple, mais comportant de nombreuses citations en grec & (18).
   

8) Proposants et préteur

 Les étudiants les plus avancés, en principe en dernière année, reçoivent le titre de "proposants", car ils ont qualité pour "proposer" la parole divine dans le temple au cours des prêches : ils lisent les textes sacrés, installés sur une tribune moins élevée que celle du pasteur.
 Au terme de leurs études, les proposants soutiennent une thèse ( imprimée en 100 exemplaires ), reçoivent un brevet de capacité et doivent obtenir aussi un certificat de bonnes moeurs. Ils ne sont pas au bout de leurs examens, car pour obtenir un ministère, ils doivent repasser tout un cycle d'épreuves devant le synode de la province où ils souhaitent exercer : passage de la Bible à expliquer en latin et en français, sermons en latin et en français, épreuves de latin, de grec, d'hébreu et de logique. Les synodes contestent parfois les options théologiques des étudiants formés à Saumur, mais non leur compétence. La comparaison avec la formation du clergé séculier catholique est écrasante : le séminaire d'Angers n'est mis en place qu'à partir de 1674 et donne de lents résultats.

 Ce cycle particulier d'études théologiques n'attire qu'un petit nombre d'étudiants. D'après les listes des thèses soutenues, 5 à 6 par an, leur effectif est stable aux alentours de 15 à 20 ; ils viennent surtout du Centre-Ouest et du Sud-Ouest du pays.
 Etant les plus âgés et aussi les plus surveillés, ils parlent au nom de leurs camarades et occupent le plus souvent la fonction de préteur. Ce titre emprunté à un magistrat rendant la justice à Rome correspond plutôt à des fonctions de censeur : cet étudiant élu veille sur la moralité de ses condisciples et organise les tours de service au temple ; au début du siècle, il représente ses camarades au Conseil académique ( il y plaide en faveur d'un renforcement de la discipline et il réclame davantage de devoirs écrits ).

   

9) Le refus de l'internat 

 La pédagogie des réformés est foncièrement hostile au régime de l'internat, qui devient la spécialité des collèges catholiques. C'est par suite d'une mauvaise interprétation que certains auteurs, comme Méteyer, ont cru que l'académie tenait une pension.
 Dans l'idéal, les pédagogues de Saumur souhaitent que les collégiens et les étudiants, la plupart étrangers à la ville, soient élevés dans des familles de substitution, qui surveilleraient leur piété et leurs horaires et qui feraient suivre leur travail scolaire par un pédagogue attaché à leur maison. Ainsi s'ouvrent de minuscules pensions chez les enseignants et dans des familles de notables disposant de grandes maisons.
 Cependant, les places manquent, certains étudiants s'installent dans les hôtelleries, et l'hébergement devient une activité locale particulièrement lucrative. Au synode de Vitré, des plaintes s'élèvent contre le prix abusif des pensions. En 1619, le Conseil académique arrête trois tarifs, qui sont en principe appliqués dans les pensions particulières qu'il surveille ê (19). Le prix le plus bas, à 100 livres par an, ne comprend ni chandelle ni blanchissage ni chauffage, il se réduit à la fourniture d'une chambre, d'un lit pour deux et de la nourriture suivante : pain de méteil ´ (20) à volonté, avec un peu de vin ; aux deux principaux repas, un potage et un quart de livre de viande ( les jours maigres, du poisson ou deux oeufs ). Il faut opter pour les pensions à 120 ou à 150 livres pour obtenir du meilleur pain, avec du beurre dessus au petit déjeuner, des desserts et un goûter. Au regard du prix des denrées, ces tarifs sont franchement élevés ; ils ne peuvent être supportés que par des familles riches. Saumur est considérée comme l'une des villes les plus chères du royaume.
 Surtout, les autorités académiques ne parviennent pas à bloquer les prix, qui montent sans cesse. Le tarif le plus faible est à 120 livres en 1632 ; il atteint 200 livres en 1664, année où les régimes améliorés coûtent 250 et 300 livres. Le synode provincial réuni à Saumur l'année suivante constate que devant cette spéculation intempestive, les parents cessent d'envoyer leurs enfants à Saumur ; il décide de plafonner toutes les pensions à 200 livres, règlement demeuré probablement sans effet.
 En outre, les responsables de l'Académie reprochent aux hôtes de ne guère contrôler les horaires de leurs pensionnaires, de tolérer leurs escapades nocturnes et d'ajouter des leçons particulières à des prix déjà lourds. Toutefois, la présence de pédagogues est attestée dans quelques bonnes pensions : ce sont précisément des étudiants pauvres qui gagnent leur vie en se transformant en précepteurs.
 

10) Une administration inexistante 

 A la tête de l'Académie est placé un recteur, élu par le Conseil académique extraordinaire, en principe pour deux ans ; il est souvent choisi parmi les professeurs de théologie & (21). Au-dessous de lui, un principal dirige les cinq classes du collège, dont il réunit les régents chaque semaine ; il surveille en outre les élèves de philosophie, il a un droit de regard sur les absences des professeurs de cette matière, sans pouvoir s'immiscer dans leur enseignement & (22).
 Malgré leurs fonctions, le recteur et le principal continuent leurs cours ou conservent leur charge de pasteur. Ils n'ont pour les assister que deux agents très subalternes : un concierge qui entretient les locaux et administre le fouet ; un bedeau, appariteur et homme à tout faire ; ces employés sont très peu rétribués et ils vivent surtout des gratifications qu'ils reçoivent des élèves.
 C'est bien peu en comparaison du fort encadrement des collèges catholiques, pourvus d'une armée de surveillants, alors efficaces et encadrés par un supérieur et un redoutable préfet, tous deux à plein temps.
 Les enseignants font tout, ils gèrent à tour de rôle les finances ( Amyraut avoue qu'il commet des erreurs d'addition ), ils vont à domicile sermonner les maîtres de pension. Leurs semaines - comme celles de leurs contemporains - sont écrasantes ; les régents assurent une trentaine d'heures de cours, plus une séance d'instruction religieuse et la surveillance de leurs élèves au temple, le dimanche ; pour les professeurs, une vingtaine d'heures de cours, avec de nombreuses charges annexes.

 

ÉTUDIANTS ET ENSEIGNANTS

  

11) Les transgressions de l'ordre établi

 L'ambiance est bon enfant, et même quelque peu relâchée. Le pasteur Du Moulin l'écrit franchement à Duplessis-Mornay en 1616 : « je ne vous dissimuleray point que plusieurs désertent le collège de Saumur, disans que les maistres y font mal leur devoir et que les escholiers y preinent trop de licence... ; aussi ne croy-je pas le mal qui s'en dit, sçachant que les pères sont malaisés à contenter et les enfans malaisés à conduire » ê (23).
 Nous possédons l'essentiel des délibérations du Conseil académique de 1613 à 1673 ( voir leur édition dans le site des Archives municipales ). Seules les choses qui ne vont pas y sont évoquées. Elles sont tout de même abondantes : absentéisme, chahuts, bagarres, dégradations, libelles imprimés, graffiti injurieux sur les murs, charivaris. Tout le répertoire des transgressions d'un ordre rigide réapparaît sans cesse ; dans la seule année 1670, onze élèves sont exclus. Tout est interdit, mais il n'y a pas de personnel permanent pour vérifier l'application de règles très strictes.

 Il y a plus grave. L'Académie ne parvient pas à contrôler la tenue de ses étudiants en ville, surtout les nobles étrangers de passage. Cette fois, l'attitude des jeunes gens dépasse le stade des gamineries. Ils donnent des représentations théâtrales ! Ils suivent des cours de danse ! Ils s'adonnent surtout à des beuveries crapuleuses et engrossent des filles ! Duels, morts violentes, injures, sacrilèges, on développera les exploits de ces sauvageons dans le dossier 5 consacré à La violence des jeunes gens.

 Nous ne disposons pas d'instruments commodes pour mesurer le niveau d'études atteint par les étudiants saumurois. Il doit être très inégal, certains s'incrustant plutôt dans les tavernes que dans les salles de classe, certains mémorialistes reconnaissant qu'ils n'ont jamais rien compris au latin parlé en cours. Nous savons aussi que 20 % des pasteurs français sortaient de Saumur et que leur culture était excellente. Quand on voit Tanneguy Le Fèvre, l'un des plus brillants hellénistes du temps, enseigner à des collégiens de troisième, on découvre une autre caractéristique de l'Académie : l'écart très grand entre le niveau des élèves et celui des professeurs.
   

12) Des professeurs renommés

 Au moins six chaires de l'Académie sont recrutées sur un concours, qui, en temps normal, met aux prises plusieurs postulants. Une fois installés, les enseignants, pour la plupart, se fixent à vie et meurent à la tâche. A la notable exception de Jean Parisod, docteur en médecine, qui, en 1651, abandonne à Tanneguy Le Fèvre la fonction de régent de troisième, en expliquant qu'il exerce depuis 45 ans et que parvenu à 70 ans, il se sent fatigué ; il exige de conserver ses gages et doit être le premier retraité de l'histoire saumuroise...

 Faute de place, il ne sera cité ici que quelques noms les plus célèbres, avec la période de leur enseignement.

Théologie
Francis Gomar ( 1615-1618 )
John Cameron ( 1618-1622 ) & (24)
Moyse Amyraut ( 1626-1664) & (25)
Claude Pajon ( 1666-1668 ) & (26)

Hébreu
Louis et Jacques Cappel ( 1613-1657 et 1657-1685 )

Grec
Tanneguy Le Fèvre ( 1651-1670 )

Philosophie
Marc Duncan ( 1606-1640 )
Jean-Robert Chouet ( 1665-1669 ) & (27)

A.M.S., I A 5, 2 juillet 1633.

Sur cette vérification de comptes ( A.M.S., I A 5, 2 juillet 1633 ), apparaissent en particulier les signatures de Louis Cappel, Josué de la Place, Marc Duncan, Jean Druet, Moyse Amyraut ( dont on note l'orthographe correcte ) et Isaac d'Huisseau.
  

13) Positions philosophiques de l'Académie de Saumur

 Les leçons de philosophie de Marc Duncan devaient être passionnantes, quand ce dernier trouvait le temps de les assurer, en surplus de ses consultations médicales, de sa charge de principal et de la pension qu'il tient dans son logis de l'actuelle rue des Payens. Brillant logicien, esprit curieux de tout, y compris du cas des possédées de Loudun, il donne un bon départ aux études de philosophie.
 La suite est moins éclatante & (28). Les chaires sont parfois tenues par des étudiants en théologie. Isaac Hugues, pourtant recruté par concours, dicte des condensés d'Aristote, sans s'en écarter d'une virgule. En 1655, il publie un Traité astronomique, dans lequel il affirme, un siècle après Copernic, que la terre est immobile et le ciel rond et solide.
 Il est soutenu par les autorités de tutelle, très méfiantes à l'égard de toute innovation en matière de philosophie. En 1656, le synode de Baugé réaffirme son attachement à la pensée et aux formulations d'Aristote & (29).
 L'installation en 1665 de Jean-Robert Chouet, brillant disciple de Descartes, apporte un flux d'idées nouvelles. Mais le Cartésianisme est condamné ; les étudiants fuient les cours ou chahutent. Voir le dossier 6 : Débats autour de Descartes.
   

14) Positions théologiques de l'Académie de Saumur

 Pratiquant le libre examen des textes sacrés, passionnés de controverse et volontiers provocateurs, les réformés saumurois poursuivent des recherches théologiques d'une remarquable originalité. Le pasteur Gomar, partisan de la double prédestination, est bien venu enseigner à Saumur, mais peu de temps et il y était mal à l'aise. Ses contradicteurs, les Arminiens, partisans de la grâce universelle, trouvent un écho auprès des théologiens de l'Académie, qui, tout en condamnant Arminius, reprennent subtilement une partie de ses thèses.
 Le plus célèbre professeur de Saumur, Moyse Amyraut affirme que Dieu veut le salut de tous les hommes, ceux-ci conservant la liberté de le refuser ( sur ces questions arides de l'universalisme conditionnel, voir les travaux de François Laplanche & (30) et de F. P. Van Stam &  (31) ).
 Contrairement à ce qu'a écrit Bossuet, la doctrine d'Amyraut et de ses disciples n'a pas triomphé dans les églises protestantes françaises, certaines proscrivant même les pasteurs formés à Saumur. Suspectée par les synodes, l'école de Saumur doit recourir à des formulations prudentes et ses thèses sont finalement condamnées.
  

15) Positions politiques

 
 
 
 
Cité par Hartmut KRETZER, Calvinismus und französiche Monarchie im 17 Jahrhundert. Die politische Lehre der Akademien Sedan und Saumur..., Berlin, 1975, Appendice 4. ( B.N.F., Tolbiac, 8-G-19724 (8) )

 Héritière des positions de Duplessis-Mornay et peut-être influencée par le juriste saumurois ( et catholique ) Pierre Delommeau, l'Académie de Saumur se montre favorable à l'absolutisme royal et hostile aux thèses démocrates ou, à plus forte raison, républicaines. Elle condamne les révoltes contre les princes : au temps de la Fronde, les protestants saumurois soutiennent le jeune roi et Amyraut rencontre Mazarin à trois reprises en 1652.
 Ce même Amyraut, dans sa " Morale chrestienne " recommande une soumission quasi inconditionnelle : « ... tandis que la forme de l'Estat demeure, et qu'on ne touche point aux fondemens sur lesquels il est establi, plus on s'esloigne de la révolte et de la rébellion, et plus s'approche-t-on des préceptes de l'Evangile. Tellement que, quand on auroit de mauvais Princes, il les faudroit supporter, ainsi que disoit quelqu'un autrefois, comme on supporte les gresles et les inondations, et les autres vimaires de la Nature. »

 Cependant, nos Saumurois sont aussi des admirateurs d'Erasme. Comme lui, ils distinguent nettement le champ du religieux et la sphère du politique. Le monarque est tout puissant pour maintenir l'ordre public, mais n'a plus autorité dans le domaine privé, il n'est pas le maître de la conscience de ses sujets. Amyraut plaide pour la tolérance entre les confessions protestantes et pour des relations courtoises avec les catholiques.
   

16) Apogée et déclin de l'Académie

Dossier 7 : Quelques étapes dans la vie de l'Académie

 Faute de registre matricule, les effectifs des étudiants sont mal connus. Malgré tout, se dessinent clairement deux périodes brillantes : une phase d'essor de 1606 à 1618 et l'apogée des années 1631-1664 ( dossier 7 ).
Les deux décennies suivantes sont marquées par des crises.

 

VINGT ANS DE CRISE

    

17) Les premières persécutions de Louis XIV

 En juin 1679 décède l'ancien recteur Etienne de Brais ; à 5 heures du soir, il est porté vers le cimetière de la Bilange par six proposants, accompagnés d'un nombreux cortège. Cette manifestation enfreint le règlement royal prescrivant que les protestants ne pourraient enterrer leurs morts qu'à la pointe du jour ou à la tombée de la nuit, le cortège ne pouvant excéder dix personnes. Un procès verbal est dressé.
 En 1684, quand le Père Honoré de Cannes vient prêcher une mission, le temple et l'académie sont fermés pendant un mois. Cependant, la mission n'entraîne qu'un seul changement de confession. Ces brimades juridiques s'avèrent peu efficaces, à la différence d'autre mesures.

 La caisse des conversions entraîne quelques abjurations. Surtout, les interdictions professionnelles touchent de grandes familles saumuroises : les réformés ne peuvent plus être médecins, notaires ou officiers de finance. Certains changent de profession, quelques uns s'enfuient, d'autres abjurent. La famille protestante la plus titrée de la ville, les Bernard ( de Haumont et de Morains ), redevient finalement catholique, bon gré, mal gré.
 En même temps, un climat d'intolérance envahit le royaume et notamment la ville de Saumur. En 1681, l'ancien Pierre Doosthorn porte plainte « pour insulte qui avoit été faite au temple », sans doute une dégradation malveillante ê (32). On ne trouve trace d'aucune poursuite.
    

18) Une communauté affaiblie

 

 

 

 

 

 

Dossier 8 : L'affaire d'Huisseau

 Les mesures d'intolérance de Louis XIV remportent quelques succès, car elles s'attaquent à une communauté affaiblie. Nous avons constaté plus haut le brutal fléchissement de la population réformée saumuroise. Privée de tout apport de sang neuf venu des campagnes environnantes ou de provinces lointaines, de toutes façons, elle serait sortie très amenuisée des grandes crises démographiques qui secouent le changement de siècle.

 Nos protestants saumurois, désormais menacés, n'abandonnent pas pour autant leur penchant pour la controverse et se chamaillent de plus belle.
 Claude Pajon a enseigné la théologie en 1666-1668 et repris quelques thèses de son maître Amyraut. Les derniers synodes provinciaux qui parviennent à se réunir condamnent le "pajonisme".
 L'affaire ne fait guère de bruit à Saumur, à la différence de La Réunion du christianisme, publiée anonymement en 1670, mais attribuée à une importante personnalité locale, Isaac d'Huisseau, recteur de l'Académie à trois reprises et pasteur depuis 1633. Le livre entraîne de violentes polémiques ; d'Huisseau est suspendu de toutes ses fonctions et la communauté réformée en sort très divisée ( Dossier 8 ).

 A la suite des premières persécutions de Louis XIV, l'Académie de Saumur est la seule à survivre, avec celle de Montauban. Nous avons noté plus haut la baisse de ses effectifs et ses déficits financiers. Il y a plus grave sans doute : cette institution qui avait lancé tant d'idées neuves a perdu son rayonnement européen et s'enferme désormais dans un étroit conservatisme, et même dans un repli sectaire. Elle exige des théologiens des déclarations condamnant les thèses sociniennes et arminiennes ; en 1683, elle refuse son "témoignage" à deux proposants jugés hétérodoxes. Finalement, en 1684, l'enseignement théologique, philosophique et humaniste est mot à mot le même qu'au début du siècle.
     

  Dossier 9 : Saumur protestant (plan)
Dossier 10 : Saumur protestant ( plan au format zoom)

 Autrement dit, l'avenir du protestantisme saumurois se présente comme sombre à moyen terme. Les interdictions brutales de Louis XIV n'apparaissent pas seulement comme des actes d'intolérance, mais en même temps, comme des actes d'une rare stupidité politique. La Révocation de l'Edit de Nantes est traitée au chapitre 14, Crises et déclin.