L'évolution démographique des réformés


 Le comptage par familles n'est pas réalisable au début de notre période, où nous sommes en présence d'effectifs trop élevés et trop mobiles ( série I des A.D.M.L. - voir les fichiers établis par B. Mayaud, J. Moron et J.-L. Tulot ). Mieux vaut recourir aux méthodes éprouvées de la démographie historique, tout en sachant bien qu'elles n'apportent que des approximations.

1) L'enregistrement des actes

 Les registres de la communauté réformée n'ont pas été tenus avec beaucoup de soin. L'enregistrement des sépultures par le fossier ne commence qu'en 1608 ; les mariages débutent en 1600, mais ils présentent ensuite des lacunes, des actes en blanc ou placés en des endroits inattendus.
 A l'inverse, la seule série des actes de baptême est continue de 1591 à 1684. Quelle est sa valeur ? Nous avons vu plus haut qu'à l'issue des prêches des mercredis et dimanches, les pasteurs baptisent les enfants nés les jours précédents. Ils consignent aussitôt les actes et considèrent le sacrement du baptême comme plus important que le mariage ou la sépulture, car il fait entrer l'enfant dans l'église locale ; les noms des parrains sont en général signalés, même si les signatures ne sont pas toujours demandées. Les pasteurs rédigent à la hâte, ils mélangent parfois les prénoms, mais ils n'ont sans doute pas omis beaucoup de baptêmes. Manquent évidemment les enfants nés vivants et décédés avant la cérémonie ( ils ne sont pas toujours consignés parmi les décès, mais les délais étant brefs, ils se limitent à quelques cas par an ).
 Les généalogistes qui recherchent des actes de naissance aboutissent en général. En outre, en fin de période, l'ordonnance de Saint-Germain de 1668 impose une tenue stricte des registres ; la communauté protestante est surveillée ; à partir de cette date, on peut considérer les actes comme complets et fiables.

2) Les courbes démographiques de 1591 à 1684

( d'après les relevés de Didier Poton, Colloque de Fontevraud, p. 24 )

Démographie protestante de 1591 à 1684

Ces premières données sont caractéristiques de la démographie de type ancien, avec ses trois effrayants clochers de mortalité ( en noir ), avec ses accidents continuels, parfois difficiles à éclaircir. Une autre évidence : la montée de la moyenne des naissances jusqu'à 1620, puis sa chute lente et continue ensuite. C'est sur cette courbe, la plus sûre des trois, que nous allons maintenant travailler.

3) Comment passer à l'évaluation de la population totale ?

 Si l'on estime le taux de natalité à 40 naissances pour 1000 habitants, valeur très fréquente dans les campagnes au cours du XVIIe siècle, il faut multiplier par 25 la moyenne des naissances enregistrées pour aboutir à une évaluation globale de la population.
 Brigitte Maillard, étudiant une population socialement comparable ( « Religion et démographie, les protestants de Tours au XVIIe siècle », A.B.P.O., 1983 (4), 539-562 ), constate une natalité exceptionnellement forte vers la fin du siècle, et, comme François Lebrun pour l'ensemble de l'Anjou, elle adopte ce coefficient multiplicateur de 25. Ce sera notre hypothèse basse.

 Didier Poton, partant du fait que la natalité en ville est traditionnellement plus faible que dans les campagnes, a choisi deux autres coefficients :
 - le coefficient 28, qui correspond à un taux de natalité de 35,7 ‰. Ce sera notre hypothèse moyenne ( plus la natalité est faible, plus le coefficient est fort ) ;
- le coefficient 30, qui correspond à un taux de natalité de 33,3 ‰. Ce sera notre hypothèse haute. Ce taux de natalité est très bas pour l'époque, il apparaît plutôt dans les villes vers la fin du XVIIIe siècle. Je conserve néanmoins ce coefficient de 30, car il peut corriger un relatif sous-enregistrement des naissances.

4) Évaluation de la population totale d'après les moyennes décennales des baptêmes et selon les trois hypothèses

Hypothèses sur la population protestante

5) Quels paramètres adopter ?

 Prendre l'hypothèse moyenne comme représentant un juste milieu ne s'impose nullement. Pour la première moitié du siècle, j'opterais plutôt pour l'hypothèse haute, en raison du relatif sous-enregistrement des naissances. Ainsi, à son apogée, vers 1619-1620, la population réformée saumuroise atteindrait 1600 habitants permanents, auxquels il faut adjoindre une population flottante d'environ 200 étudiants ( l'Académie est encore fragile ).
 Pour la seconde moitié du siècle, j'opte pour l'hypothèse basse, avec les arguments suivants :
- à la différence des catholiques, qui comprennent un fort contingent de clergé célibataire, la population stable protestante est pratiquement toujours mariée ; en cas de veuvage, les remariages sont rapides. Finalement, comme à Tours, la partie réformée de la population s'avère plus nataliste que la partie catholique, en dépit des exhortations à procréer lancées par son clergé.
- pour la période qui suit 1668, les mariages sont fidèlement enregistrés. Il y a 5,4 baptêmes pour 1 mariage ; ce rapport mesure approximativement la fécondité des couples ( Louis Henry, Techniques d'analyse en démographie historique, 1980, p. 48 ). Les reconstitutions de familles confirment bien cet indice. La natalité est donc élevée et il est légitime de la situer vers 40 ‰ et d'adopter alors le coefficient 25. Le phénomène est bien connu : les populations persécutées ont des réactions natalistes, afin d'assurer leur survie.
 - en même temps, la mortalité est aussi très forte. En réalité, il faudrait 6 enfants par couple pour que la population se renouvelle. L'effondrement rapide qu'on observe sur les 15 dernières années de la courbe est bien étayé.

6) Population de l'église réformée ou population réformée de la ville ?

  Les protestants de Tours viennent pendant quelques années faire baptiser leurs enfants à Saumur. L'église de Bourgueil disparaît et, en fin de période, l'église de Saumur gère ses biens et accueille ses paroissiens. De même, appartiennent à l'église de Saumur quelques familles de notables des environs, venant de Beaufort, de Longué, des Rosiers ou de Montreuil, ainsi que la famille de La Primaudaie, habitant à la Barrée, à Channay-sur-Lathan.
 Si l'on veut s'en tenir strictement à la population protestante de la ville de Saumur et de ses communes associées, il faut opérer une légère soustraction : d'après des sondages opérés sur les années 1668-1684, j'estime à 10 % cet effectif étranger à la ville.

7) Une période d'expansion rapide jusqu'à 1619

 Toutes ces précautions prises, quelques lignes de force peuvent être garanties. Réduite à quelques familles en 1589, la population réformée de Saumur connaît une expansion rapide, jusqu'à atteindre 1600 membres à son apogée.
 Cette montée s'explique surtout par une forte immigration et fort peu par accroissement naturel, car dans les années 1608-1619, le nombre des baptêmes dépasse de peu celui des sépultures. La population protestante saumuroise est très mobile ( et donc difficile à reconstituer ). Elle vient souvent du Poitou, mais aussi du Midi pour les soldats. A la différence des villages ruraux où les mariages se contractent dans le voisinage, on assiste à Saumur à des brassages interrégionaux. Lors des mariages, les déplacements s'opèrent dans les deux sens ; des artisans viennent s'installer à Saumur, mais des proposants épousent des jeunes filles de la ville et les entraînent vers des provinces éloignées. En tout cas, le solde migratoire est positif.
 Dans ce contexte d'expansion, le "déluge" de mars 1615 est une catastrophe sans conséquences durables : toute la ville et la Vallée sont sous l'eau, les récoltes sont perdues, des maisons détruites, les sols restent marécageux et des poussées de fièvres surviennent ; le maximum des décès se produit en 1616. Mais cette crise ne dure que deux ans et n'entraîne pas un effondrement des naissances.

8) Le tassement démographique ( 1620-1659 )

 Le tournant démographique débute par une crise classique qui frappe durement les habitants. La peste fait son apparition en 1624 ; elle ravage la ville à la fin de 1626 et au début de 1627, tuant alors 140 réformés. Elle réapparaît et provoque un clocher secondaire en 1631-1632. Au plus fort de la crise et l'année suivante, la natalité s'effondre, si bien que sur les cinq plus mauvaises années, les décès l'emportent sur les naissances de 125 unités.
 "Mortalité" classique, qui est strictement la même chez les catholiques et qui explique le creux enregistré en 1629, où la population réformée a chuté d'un tiers. [ Par comparaison, cette crise est, en pourcentage, dix fois plus dévastatrice que la grande saignée de 14-18. ]

 Cependant, la peste cause ses effrayants ravages dans un contexte d'expansion. La décennie suivante répare le désastre, avec une reprise des naissances et une chute exceptionnelle des décès ( les personnes fragiles ayant été éliminées au cours de la crise ). L'église protestante de Saumur retrouve vers 1639 un nouveau maximum aux environs de 1200 individus stables, auxquels s'ajoutent 300 personnes en séjour temporaire.

9) L'écroulement à partir de 1660

 A partir de 1660, la situation démographique se dégrade à une vitesse accélérée. La " crise de l'Avènement ", à la fois crise climatique, crise de subsistances et épidémie, donne un clocher de surmortalité comparable à celui de la peste ; alors que dans de nombreuses régions du royaume, elle ne sévit que pendant deux ans, à Saumur elle s'étire sur cinq années. La surmortalité de 89 personnes n'est pas compensée au cours de la décennie suivante.

  Tout au contraire, tous les indices sont mauvais après l'année 1668, période où les registres sont bien tenus. Le nombre des naissances est en chute régulière. Le nombre des décès, constamment fort, le surpasse pendant 13 années sur 17, si bien que l'allure générale des deux courbes prend la forme de ciseaux. Il n'y a pas d'événement exceptionnel, mais une série de fortes crues et des fièvres de fin d'été, qui se maintiennent à l'état endémique. Autre signe inquiétant : le nombre très bas des mariages ( les adultes en âge de procréer sont trop peu nombreux, alors que l'indice de fécondité reste élevé, comme nous l'avons vu plus haut ).
 Plus marqué qu'ailleurs, ce phénomène correspond néanmoins à l'histoire démographique de toutes les villes du temps ; toutes présentent un léger déficit naturel, qui est normalement comblé par les apports réguliers des campagnes périphériques. Or, autour de Saumur, les campagnes voisines n'alimentent en forces vives que la population catholique. Et le Saumur protestant n'attire plus d'immigrants venus du Grand Sud-Ouest ou des pays nordiques. Les étudiants à l'Académie et les visiteurs étrangers sont moins nombreux. Au contraire, à la suite des brimades de Louis XIV, quelques premiers départs pour cause de religion sont signalés. Mais, pour l'instant, les conversions plus ou moins forcées sont rarissimes.

 Tous les mouvements du début du siècle sont donc inversés, et la chute est rapide. De 840 environ vers 1669, les protestants du Saumurois tombent à 500 en 1684, d'après le nombre des baptêmes. Françoise Chevalier ( colloque de Fontevraud, p. 157 ) penche pour 450 personnes. Je retrouve ce nombre en enlevant les 10 % de personnes qui habitent hors de l'agglomération de Saumur. Autre indice en faveur de l'hypothèse la plus basse : Jacques Maillard signale un état des protestants de la généralité de Tours dressé vers 1670 ( A.N., TT 272 ), il donne 498 réformés pour Saumur.

10) Quelques autres particularités démographiques

  L'imprécision des registres paroissiaux ne permet de retenir que quelques faits saillants :

- L'âge au mariage, autant chez les hommes que chez les femmes, est particulièrement élevé à Saumur ;

- Les naissances illégitimes sont exceptionnelles. Didier Poton n'en a détecté que quatre. Quant aux conceptions prénuptiales, repérables seulement de 1668 à 1684, quatre seulement apparaissent ;

- La surmortalité féminine à l'âge de la maternité, souvent constatée ailleurs, n'apparaît pas chez les réformés de Saumur. Expliquer ce fait par le nombre élevé des médecins n'est guère probant, étant donné la médiocre efficacité de ces derniers. Egalement, aucune sage-femme protestante n'apparaît. Il est plus logique d'invoquer le niveau social plutôt élevé de cette population.

 Il sera instructif d'établir une comparaison avec les caractéristiques de la population catholique. Voir chapitre 18.

 

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