Quelques étapes dans la vie de l'Académie   

  

1) L'essor des années 1606-1618

Les Archives municipales ont mis en ligne le « regestre » de l'Académie. Reproduction de l'original, transcription par Anne Faucou, étude par Jean-Paul Pittion, index des mots-clés. Site précieux, à condition de naviguer dans des fenêtres au format Adobe Acrobat

 Le collège prend un essor rapide sous Duplessis-Mornay. Les grandes familles réformées lui envoient leurs garçons et les effectifs connaissent un premier maximum dans les années 1610-1618 ; en 1612, Saumur compte 26 élèves en philosophie et 12 étudiants en théologie. Le conseil académique tient des séances régulières à partir de l'année suivante.
 La flambée des prix des pensions est un autre témoignage de cet essor. L'aire de recrutement des élèves et des professeurs s'élargit et s'internationalise ; sur les cinq enseignants qui signent le règlement de 1616 apparaissent deux hollandais et un écossais.
    

2) Une période d'incertitudes, 1618-1631

 Les années 20 sont défavorables à l'institution. La crise est d'abord financière, car la subvention royale d'environ 4 500 livres n'est plus versée. La chute de Duplessis-Mornay et les bouleversements qui suivent entraînent une mise en sommeil temporaire de l'Académie ; les réunions des conseils sont alors espacées.
 Ensuite, la peste atteint la ville en 1625. Les écoliers sont envoyés en vacances dès le 28 juillet. La reprise, prévue pour le 10 octobre, est repoussée au 12 novembre. En 1627, des décès d'enseignants entraînent la mise en congé de plusieurs classes. Comme en outre les plaintes sont continuelles contre les prix usuraires pratiqués à Saumur, les délégués de Loudun proposent au synode en 1629 qu'on transfère l'Académie dans leur ville. Il s'ensuit de vigoureuses empoignades.
     

3) Un redressement financier provisoire

 Devant les risque de disparition des académies, les synodes nationaux consentent de gros efforts financiers. En 1631, ils décident d'attribuer le cinquième du montant des aumônes à l'entretien des établissements d'enseignement. En 1637, la quote-part de chaque église est stabilisée à un total de 4 130 livres en faveur de Saumur. L'Académie ne coûte pas bien cher au consistoire de la ville qui verse 173 livres par an.

 Le compte des recettes et des mises, connu pour la période de 1631 à 1684, révèle une grande stabilité financière ( A.M.S., I A 5 ). Les églises ou les provinces versent fidèlement leur contribution ( parfois avec des retards ). Les recettes tournent toujours autour de 4 000 livres et les dépenses effectives sont en général légèrement inférieures. Elles permettent de verser au personnel des gages très hiérarchisés, convenables pour les professeurs, médiocres pour les régents, symboliques pour le portier et le bedeau.
 Cependant, ce "budget", en apparence équilibré, cache un déficit structurel de l'institution. En 1637, les gages s'élevaient à 4 130 livres, soit le montant exact des sommes versées par les églises. Par la suite, sont ajoutées des chaires d'éloquence et de grec, alors que les rentrées baissent légèrement. Il faudrait 1 000 livres supplémentaires pour faire face aux dépenses.
 Le remède trouvé est simpliste : les traitements sont payés par quartiers ( par trimestres ) aux enseignants selon le rythme des rentrées d'argent. Quand il n'y a pas de fonds, ils ne sont plus rétribués. Le budget est ainsi en apparence équilibré. En fait, les retards de paiement s'accumulent et s'allongent. A sa fermeture en 1685, l'Académie doit plus de 6 000 livres à ses enseignants, soit globalement un an et demi de salaires. En stricte économie moderne, elle est en faillite.
    

4) Les revenus des enseignants 

 Peu sûrs de toucher leur traitement, les enseignants tiennent habituellement une pension et donnent des leçons particulières. Ils disposent en outre d'un autre revenu, le minerval, redevance sur laquelle les archives sont peu loquaces. Dans l'Antiquité latine, le minerval est un cadeau fait en retour de l'instruction donnée ; il est versé à l'occasion des fêtes de Minerve, la déesse de l'intelligence, normalement en mars, au milieu de l'année scolaire ( le terme a survécu en Belgique ).

 Dans l'Académie de Saumur, le minerval n'apparaît pas dans les budgets de l'institution, qui se contente d'en fixer le montant : 3 livres aux origines, 6 livres en 1618, 12 livres en 1666 ; les hausses correspondent à des crises de l'établissement. Il s'agit manifestement d'une rétribution personnelle annuelle versée directement par les élèves aux maîtres. Pour les régents des classes de grammaire, chichement rétribués ( entre 210 et 250 livres ), le minerval double leur salaire dans les périodes de forte fréquentation. Je crois - sans preuve bien explicite - que les élèves versent cette redevance à chacun de leurs maîtres, c'est-à-dire à un seul pour les collégiens, mais un étudiant en théologie, qui suit aussi les cours d'éloquence, d'hébreu, de grec et parfois de philosophie, paie des frais de scolarité fort lourds. Cependant, en principe, le minerval n'est pas exigé des élèves indigents ou bien il est payé par leurs églises d'origine.
     

5) L'apogée, 1631-1664

 Disposant de revenus stables, quoiqu'insuffisants, l'Académie réunit alors un groupe de professeurs renommés. Dans son rapport de 1664, l'intendant Colbert de Croissy confirme cette réputation : « L'Université, ou plutôt l'Académie, est, à Saumur, tenue et exercée par ceux de la Religion prétendue Réformée, qui y réunissent tout ce qu'il y a de gens d'esprit dans leur parti pour la rendre célèbre et florissante ». Les ouvrages sont alors imprimés en grand nombre. Les descriptions de voyageurs évoquent l'afflux d'étudiants et de touristes étrangers, certains venus avec leur précepteur et une suite.
     

6) Quels sont les effectifs ?

  Le nombre de 300, voire de 500 écoliers et étudiants est souvent avancé et recopié de confiance. La source de cette affirmation est l'étude de Desmé de Chavigny sur le temple ; il y calcule que la longueur totale des bancs réservés aux élèves fait 177 mètres, et, en accordant 50 centimètres pour chaque paire de fesses, il fixe à 350-400 le nombre total des élèves de l'Académie ( S.L.S.A.S., juillet 1911, p. 15-22 ). Cette méthode est ingénieuse, mais elle ne prouve rien du tout, car, pendant un temps, il y avait trois prêches par semaine. En sens contraire, en période de basses eaux, il n'est pas sûr que les bancs étaient entièrement occupés.

 Des procédés d'approche plus fiables sont à notre disposition. Les thèses soutenues en philosophie et en théologie sont imprimées et regroupées dans un recueil annuel. J.-P. Pittion a pu reconstituer des séries ( « Les académies réformées de l'édit de Nantes à la Révocation », La Révocation de l'édit de Nantes et le protestantisme français en 1685, 1986 ). La moyenne des thèses de maîtres ès arts ( soutenues à la fin de la Philosophie ) se situe à 25 par an, avec un maximum de 40 en 1641. Peut-on accorder des effectifs à peu près égaux à toutes les classes du collège ? Il est certain que les élèves entrent à tous les niveaux et que beaucoup s'arrêtent après la Rhétorique, sans accomplir les deux années de Philosophie. En sens inverse, d'autres viennent de collèges d'humanités pour y passer leurs grades ; des étrangers s'inscrivent spécialement pour suivre ce cycle de Philosophie.
 Si nous admettons des nombres à peu près équivalents dans chacune des 7 classes du collège, nous aboutissons à une moyenne de 25 × 7 = 175 élèves, avec un apogée à 40 × 7 = 280 ( des classes dépassant 40 élèves apparaissent très tolérables à l'époque ; aucun dédoublement n'est évoqué ). Il faut ajouter à ce nombre, 15 à 20 étudiants en théologie, aux effectifs relativement stables. Louis Desgraves a répertorié un total de 129 thèses de théologie soutenues à Saumur, dont 20 sont l'oeuvre d'étrangers.
 Autrement dit, 300 élèves au total constituent un maximum, les effectifs tournant habituellement autour de 200.
     

7) Des observations scientifiques

Documentation inédite due à l'inlassable courtoisie de Matthew Cobb ( Université de Manchester )

  Marquons une pause en cette période d'apogée. L'Académie n'a jamais enseigné la médecine et le collège prodigue un enseignement mathématique minimal. Cependant, dans leur sphère privée, deux membres de l'Académie pratiquent des observations suivies et d'une précision déjà scientifique : Tanneguy Le Fèvre, professeur de grec, et son ami, le pasteur Isaac d'Huisseau, non-enseignant, mais recteur à trois reprises.

 C'est un étudiant néerlandais, Jan Swammerdam, docteur en médecine, séjournant à Saumur en 1664 et lié avec le pasteur d'Huisseau, qui nous le révèle dans son grand oeuvre posthume, " la Bible de la Nature " :
 « Le premier qui m'enseigna que les moustiques sortaient de l'eau est Maître d'Huisseau, autant curieux qu'érudit, ministre zélé de la Parole de Dieu chez les réformés de Saumur en France, qui avait fait l'observation suivante dans son jardin : dans un bassin de pierre posé là et contenant de l'eau, il voyait naître des moustiques » ( Jan SWAMMERDAM, Biblia Naturae, Leyde, 1737, t. 1, p. 349 - traduit du latin ).
 Swammerdam a pris pension chez Tanneguy Le Fèvre, non pas dans la grande maison de Terrefort, mais dans la première demeure de l'helléniste, située dans le quartier de Saint-Nicolas, près de la Loire :
 « J'ai observé pour la première fois, à Saumur, dans le fleuve de Loire, ces vermisseaux, à partir desquels se développent les libellules, derrière la maison du savant Docteur Tanneguy Le Fèvre, qui m'avait alors accueilli en pension et qui s'y passionnait pour les merveilles de la Nature » ( Ibid., p. 222, puis 223 ).
 Swammerdam multiplie ses observations sur place : « Il arrive très rarement que la Nature offre à la vue ces mutations, et c'est par pur hasard que s'est produit ce fait que j'ai pu les saisir par la vue pour la première fois : à un mur de pierre opportun dans la rivière de Loire était accrochée une libellule qui était tellement mouillée par les remous des eaux qu'elle ne put accomplir qu'à moitié sa mutation ».
 A partir de ces premiers enthousiasmes saumurois, Jan Swammerdam est devenu un des grands savants du temps et le spécialiste de la métamorphose des insectes.
 Répétons-le toutefois. Ces observations demeuraient privées. A l'Académie, on s'en tient à la science d'Aristote, à la virgule près.
  

8) Les années de déclin, 1664-1684

 Dans son rapport de 1664, Colbert de Croissy, après avoir fait l'éloge des professeurs de l'Académie, ajoute : « ils ne subsistent que de la contribution de leurs églises prétendues et de ce qu'ils peuvent tirer des écoliers, qui est environ 300 livres ». Le minerval se montant alors à 6 livres, on n'aurait plus que 50 élèves payants, ce qui semble anormalement bas ( Saumur est encore en proie à la grave crise de l'Avènement, mais le collège de l'Oratoire affiche alors 300 élèves ).

 Les indices de déclin s'accumulent à cette époque. Les plus célèbres professeurs décèdent : Cappel le père en 1658, Amyraut en 1664, Josué de la Place en 1665. En 1670, Tanneguy Le Fèvre se brouille avec l'Académie et cesse définitivement ses cours. Il écrit le 20 mai 1671 : « il n'y a pas ici 45 humanistes en tout. Chacun s'est retiré depuis qu'on a veu que je quittois ». Par "humanistes", il entend les élèves de Seconde et de Rhétorique, ainsi que d'autres étudiants qui suivent les leçons de grec. Le Fèvre n'est pas remplacé ; la chaire d'éloquence est réunie à la Première et plusieurs régences sont tenue par des proposants.
 En 1669, part Jean-Robert Chouet, qui avait redonné de l'éclat au cycle de Philosophie. Après lui, des élèves désertent les cours pour aller suivre des leçons aux Ardilliers.

 Les premières brimades de Louis XIV gênent le fonctionnement de l'institution. En 1667, le roi impose de chômer les jours des nombreuses fêtes catholiques, ce qui perturbe le déroulement des cours. En 1671, l'intendant de Tours interdit tout enseignement aux étrangers, il vise Crespin et Doull, mais des procédures retardent leur départ.
 Il est certain que les effectifs sont à la baisse et, en 1666, le minerval est doublé, passant à 12 livres. D'après Elie Bouhéreau, la classe de première en mai 1684 compte vingt élèves.

 Tout va-t-il si mal ? Le nombre des étudiants en théologie se maintient, malgré une atmosphère de suspicion à l'égard des doctrines déviantes. On ignore trop que Jean-Frédéric Ostervald, fils d'un pasteur de Neuchâtel, vient y suivre les leçons de Pierre de Villemandy et de Cappel le jeune en 1678-1680 ; à 16 ans, il soutient à Saumur ses thèses de philosophie intitulées « Assertiones de principiis rerum naturalium » et « Theses ex Dialectica, Pneumatologia, Physica et Ethica » ; il devient par la suite l'un des maîtres à penser de la Réforme helvétique et l'éditeur d'une Bible très appréciée.
 Si l'établissement voit fléchir sa réputation européenne et même nationale, il peut encore accomplir un excellent travail dans un cadre régional et local. Des effectifs réduits correspondent à l'aspiration des enseignants et des parents [ et le cours particulier à celle des élèves ]. Je note que c'est à cette époque qu'apparaissent des élèves catholiques ( qui sont dispensés des exercices religieux ). Des parents saumurois préfèrent le collège protestant à celui des Oratoriens, qui croule sous le nombre. Le plus connu est Nicolas des Hayes, commandant de la ville et du château, chef militaire local en raison de l'absence habituelle du gouverneur. Ce lieutenant de roi se fait sèchement rappeler à l'ordre. En 1680, un jeune catholique, Martin Fournier, suit les cours de logique au collège, car les oratoriens n'enseignent que la physique cette année-là. Le sénéchal ordonne au principal de l'exclure.
 Autre indice favorable, la classe de sixième a été rétablie, tout en restant associée à la cinquième. L'Académie devient donc une institution privée, aux effectifs réduits, un peu chère, mais qui recrute davantage d'élèves de la ville de Saumur.
     

 

 


Eliane Itti, « Lettres d'Elie Bouhéreau, élève de première à l'Académie de Saumur, à ses parents ( mai 1684-août 1684 ), Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, t. 154, 2008, p. 609-631, révèle les difficultés de l'établissement au cours de sa dernière année.

 

 Toutefois, l'année scolaire 1683-1684 apparaît comme catastrophique. A la rentrée, Pierre de Villemandy, professeur de philosophie, est absent ; il se déclare malade et il réclame les sept quartiers de gages qui lui sont dûs ( A.M.S., I A 4 ). Il avait auparavant été réprimandé par un synode tenu à Sorges et en réalité, il a trouvé un nouveau poste à Leyde. Pendant toute l'année, deux étudiants en théologie assurent les cours de philosophie. Cependant, les apparences sont sauves, car deux nouveaux professeurs sont recrutés par concours.
 A la rentrée suivante, il manque le régent de quatrième, Monsieur Broussard, « que l'on dit s'estre retiré dans les pays étrangers ». Le dernier conseil académique se tient le 6 décembre 1684.