L'affaire d'Huisseau   

  

 Source essentielle : Richard STAUFFER, L'Affaire d'Huisseau. Une controverse protestante au sujet de la réunion des Chrétiens ( 1670-1671 ), P.U.F., 1969.

  

1) Une publication anonyme

La Réunion du Christianisme..., 1670, chez René Péan, B.M.S., S-XVII/8-56  Au début de 1670, paraît à Saumur, chez René Péan, La Réunion du christianisme, ou la manière de rejoindre tous les Chrestiens sous une seule Confession de Foy ( exemplaire de la Médiathèque de Saumur, B.M.S., S-XVII/8-56 ). Aussitôt, la paternité de cet ouvrage contestataire est attribuée au pasteur de Saumur en exercice, Isaac d'Huisseau, qui a constamment nié en être l'auteur. Plus tard, son fils l'a admis et personne n'en doute plus aujourd'hui.
 D'Huisseau aurait soumis son texte à des professeurs de l'Académie, le philosophe Pierre de Villemandy, le théologien Claude Pajon et le professeur de théologie et d'hébreu Jacques Cappel. Ces derniers l'ayant désapprouvé, il aurait renoncé à le publier.

 Le texte ne ressemble nullement aux traités de théologie du temps, habituellement en latin, tous bardés de citations bibliques et de références aux grands auteurs. Plus simple et plus direct, il n'en est pas pour autant facile à lire, car son style est raboteux.

  

2) Le rôle de Tanneguy Le Fèvre

 Ce n'est pas la langue de Tanneguy Le Fèvre, constamment bourrée de références gréco-latines. Cependant, ce dernier a joué un rôle important dans l'affaire. Mis en possession du texte, le professeur de grec de l'Académie remet le manuscrit à l'éditeur et en corrige lui-même les épreuves, à une époque où d'Huisseau est absent de Saumur ( ce qui le dédouane ).
 Le livre semble conforme à la pensée de Le Fèvre, qui supporte mal la stricte orthodoxie calviniste, estimant que toutes les religions se valent ou ayant « très peu de religion », selon la formule d'Elie Benoist.

   

3) Un pasteur remuant

 Depuis son installation comme ministre à Saumur en 1633, Isaac ( prénommé aussi Jean ) d'Huisseau s'est beaucoup fait remarquer. Nous l'avons vu s'intéresser à la métamorphose des insectes en compagnie de Swammerdam. Sans y occuper de chaire, il a été recteur de l'Académie à trois reprises. Il a publié en 1666 La Discipline des Eglises réformées de France ou l'ordre par lequel elles sont conduites et gouvernées, petit condensé sur le fonctionnement des consistoires et l'organisation du culte.

 Spécialiste de la discipline, d'Huisseau n'en manifeste guère pour lui-même. Il s'est brouillé avec l'autre pasteur, Moyse Amyraut, qu'il prend à partie dans un méchant libelle anonyme : Sommaire de ce qui s'est passé dans l'Eglise Réformée de Saumur depuis l'année 1653, jusqu'à présent, [ s. l. n. d., automne 1659 ] ( B.N.F., 4° - Ld 176 / 167 ).
 Il ne s'agit apparemment pas d'un différend théologique, mais d'un problème de personnes. En 1653, le pasteur d'Huisseau, en mauvaise santé des suites d'une opération, demande à être déchargé auprès du consistoire et de l'assemblée des chefs de famille ; il obtient un aide pour prêcher à sa place, Mr Sauvage, qui est récusé par Amyraut et finalement remplacé par Varnier, pasteur d'Issoudun. Bernard de Bouilly, l'avocat du roi, et les synodes provinciaux tentent sans succès de réconcilier les deux pasteurs.
 Selon d'Huisseau, Moyse Amyraut opère un coup de force le 30 janvier 1656, au cours d'une assemblée des chefs de famille, « extrêmement nombreuse, contre l'ordinaire, et on y fit mesmes venir jusques aux pauvres de l'Eglise, bien qu'ils n'y eussent aucun intérest. D'abord, on en fit sortir M. DH [ D'Huisseau ] et ceux qui embrassoient sa deffense ». Quatre notables opposés à Amyraut sont suspendus de la Sainte Cène, mais ils sont réhabilités par le synode de Loudun en novembre 1659.
 Chacun publie des pamphlets contre l'autre camp. La querelle qui déchire l'église de Saumur ne cesse en apparence qu'avec la mort d'Amyraut en 1664. Cependant, c'est Amyraut qui avait été chargé de mettre à jour la Discipline des Eglises réformées, et c'est d'Huisseau qui la publie...
 Le jeune pasteur Jacques Couet du Viviers, dans une lettre du 28 janvier 1660, se déclare en faveur d'Amyraut : « si les voix étaient comptées, il y en a plus des 3/4 qui ne parlent de Mr d'Huisseaux comme un homme indigne de la chaire. C'est un homme fort mélancholique, chagrin, colère... » ( R. MAZAURIC, « Le Pasteur Jacques Couet du Viviers, aveugle de naissance », Soc. de l'Hist. du Protestantisme français, oct.-déc. 1958, p. 208-237 ).

  

4) Les condamnations

 L'Académie et le consistoire sont dominés par des disciples d'Amyraut. Sitôt la parution de La Réunion du christianisme, ils condamnent l'ouvrage, déposent d'Huisseau de sa charge de pasteur et l'excluent de la Sainte Cène. Le synode d'Anjou confirme ces décisions.
 Tanneguy Le Fèvre vole au secours du pasteur destitué. Convoqué devant le Conseil académique, il déclare fièrement qu'il « estoit capable de se conduire de lui-mesme, sans avoir besoin d'inspecteurs, ou de la part du Consistoire ou de la part du Synode..., qu'ainsi il demandoit son congé au Conseil Académique » ( A.M.S., I A 1, fol. 223, r° ). Et il ajoute à l'égard du synode des propos injurieux, que le registre n'ose pas reproduire.

 Ces questions ne passionnant pas les foules aujourd'hui, je m'en tiendrai à un résumé sommaire des deux thèses condamnées.

  

5) 1ère thèse : la réunification des Eglises

 La réunion du christianisme en France était un thème cher à Duplessis-Mornay. Il souhaitait la réaliser à partir d'un concile national et à partir d'un examen contradictoire des textes sacrés et de l'histoire des premiers siècles de l'Eglise, ce qui, à ses yeux, aurait favorisé les thèses calvinistes.
 D'Huisseau va beaucoup plus loin, il est prêt à faire au préalable table rase de toute église constituée, proposant de reconstruire une religion réduite à quelques bases simples admises par tous :

 « Ne sçaurions-nous envisager, sans aucun engagement, le fondement de la religion que reconnoissent généralement tous ceux qui se disent chrestiens, et les maximes dont ils conviennent tous ? Ne seroit-ce pas un moyen infaillible pour reconnoître, avec un esprit désintéressé, comment on doit s'avancer dans un chemin connu, et ce qu'on peut édifier sur un fondement solide et approuvé d'un chacun ? »

 Compte tenu des divergences théologiques portant sur de nombreux aspects, la nouvelle religion se serait réduite à peu de points de dogme, surtout à une morale et à un théisme d'Etat.
 Reconnaissons que cet intéressant essai de syncrétisme n'est pas une totale nouveauté. Voir par exemple la religion que décrit Thomas More dans son Utopie. Il ne s'agit pas encore d'une religion naturelle, car d'Huisseau se réfère à une révélation.

 Le livre paraît dans un contexte totalement inacceptable pour les Réformés, car le roi souhaite lui aussi la réunion du christianisme, mais par le retour pur et simple des protestants dans le giron catholique. Turenne, nouveau converti, l'aide dans cette entreprise, et il aurait été l'un des premiers destinataires de l'ouvrage. D'Huisseau est donc accusé de faire le jeu de Louis XIV et soupçonné de préparer son abjuration.

   

6) 2ème thèse : la grâce universelle 

 Les thèses d'Arminius, condamnées au début du siècle, réapparaissent dans l'ouvrage. D'Huisseau rejette la doctrine de la double prédestination et semble mettre en doute les deux natures du Christ. Il est donc condamné comme " latitudinaire ".
 Même si elle est peu argumentée, sa pensée ne laisse pas d'être novatrice. Elle annonce, au moins en partie, le protestantisme libéral et le mouvement oecuménique.

  

7) Deux années de polémiques

 Des ouvrages attaquant ou soutenant La Réunion du christianisme paraissent en nombre en 1670-1671. Cette fois, d'Huisseau en prend ouvertement la défense. L'Académie de Saumur, même si elle l'a condamné, demeure toujours suspectée d'un excès de libéralisme aux yeux des plus conservateurs.

 Quant à Isaac d'Huisseau, il n'est pas réintégré dans ses fonctions ( comme l'avait cru Célestin Port ). Il décède peu après, et est enterré dans la plus grande discrétion le 26 septembre 1672. Son ami Le Fèvre l'a précédé dans la tombe quinze jours plus tôt.
   

8) Une illustration tardive par un romancier

[ Abbé Prévost ], Le Philosophe anglois ou Histoire de Monsieur Cleveland, fils naturel de Cromwell... 8 tomes, Amsterdam, 1744, B.M.A., BL.2667.

 L'abbé Prévost connaissait apparemment fort bien Saumur et il évoque ces controverses religieuses dans un roman peu connu paru de 1732 à 1739. Son héros choisit de s'installer à Saumur en 1668 : « Mes enfants ne pouvoient être élevez dans une meilleure école ».
 Sitôt installé dans un endroit un peu écarté de la ville, il reçoit la visite d'un « des principaux Ministres des Eglises Protestantes de France ». « Je ne sçai si ce fut le zèle pour ma conversion, ou simple compassion pour ma tristesse, qui lui inspira toute l'ardeur avec laquelle il parut se porter à mon instruction. Il revint dès l'après-midi du même jour. Ses leçons furent méthodiques, ... je confesse que je trouvai de la satisfaction à l'entendre, et que son système me parut assez raisonnable ».
 Aussitôt, le supérieur de l'Oratoire accourt pour contrarier les efforts du ministre : « il me fit un tableau raccourci des principaux dogmes de la Religion Catholique, en suivant à peu près la même méthode que le Ministre. Je fus si surpris de la ressemblance que je trouvai entre les deux Doctrines, qu'étant encore mal instruit du fond des choses, je crus le Père de l'Oratoire Protestant. Je lui dis que j'avois entendu la veille, de M. C., la plûpart des principes qu'il venoit d'exposer... ».

 A cette remarque, l'oratorien éclate : « Nous ne voulons point d'accord avec eux, même dans ce qu'ils ont encore de commun avec nous. Nous les retranchons de notre corps et nous les dévoüons à la Justice divine, qui les punira encore plus sévèrement au jour marqué pour la vengeance... ».
 Au bout de quatre jours de débats, un officier de l'Intendant de la Province se présente porteur d'une lettre de cachet qui exile le philosophe anglais à Angers. Là, l'évêque entreprend de le convertir ; ses enfants lui sont enlevés, afin d'être éduqués dans la religion catholique.

 C'est subtil comme du Voltaire.