Trois abbés commendataires   

 

1) Le système de la commende
 Le Concordat de Bologne ( 1516 ) accorde au " roi très chrétien " le pouvoir de choisir les titulaires des grands bénéfices ecclésiastiques, dont l'abbaye de Saint-Florent. L'abbé commendataire n'est pas tenu de prononcer des voeux de moine régulier, ni même de résider sur place.
 Ainsi, par faveur royale, Charles Bouvard, fils du premier médecin de Louis XIII, obtient l'abbaye en 1632. Les règles du droit canon ne sont même pas respectées : le jeune homme n'a que 14 ans et est encore élève au collège de Clermont.
    
2) Charles Bouvard, un abbé réformateur 
 Le tout jeune abbé prend sa charge au sérieux et change totalement de vie. Il devient disciple de Vincent de Paul, faisant retraite chez les lazaristes, visitant les prisons de Saumur trois fois par semaine. Il mène une vie d'ascète et meurt, épuisé, à 28 ans.
 Auparavant, il a réformé son abbaye en la plaçant sous la tutelle de la Congrégation de Saint-Maur. Cette réorganisation, commencée en 1622, signée par concordat en 1637, est source de multiples difficultés. Dix-neuf anciens bénédictins refusent la nouvelle règle ; ils vivent à part dans une partie des bâtiments et reçoivent chacun une pension annuelle de 300 livres. Huit " religieux réformés " occupent le choeur de l'église et une autre partie de l'abbaye. Il s'ensuit d'interminables chamailleries. Charles Bouvard, qui n'habite pas dans le logis abbatial, mais dans une maison de Saumur, peut difficilement intervenir, car il doit partager l'autorité avec les visiteurs - les inspecteurs - de la Congrégation de Saint-Maur.
 En outre, l'abbé donne toutes ses ressources aux Pères de la Mission ( les Lazaristes de Vincent de Paul ). Il projette aussi d'installer à Saumur des Filles de la Charité. Il impose son austérité personnelle à ses moines, en rognant leur mense conventuelle, leur part des revenus. Aux dires du fort sérieux Dom Martène, les religieux de Saint-Florent vivent dans la misère.
   
3) Mazarin, abbé de Saint-Florent

 Portrait de MazarinCharles Bouvard meurt à Saumur le 11 mars 1645. Son remplacement est vite réglé ; la nomination au bénéfice vacant revient au Conseil de Conscience, qui alors ( Vincent de Paul n'y étant pas encore entré ) se réduit à deux personnes : la Reine mère et le cardinal Mazarin, qui s'octroie aussitôt l'abbaye. Le 26 juin 1645, par la bulle Romani pontifici providentia, le pape Innocent X accorde l'investiture religieuse au nouvel abbé, tout en lui rappelant au passage qu'elle est taxée de « mille florins d'or à verser en livres à la chambre apostolique », ce qui représente 1 250 livres livres tournois ; ces " annates " correspondent en principe à une année de revenu du bénéfice, en réalité, à beaucoup moins. Moyennant quoi, le pape donne provision au cardinal pour administrer l'abbaye « in spiritualibus et temporalibus - dans les affaires spirituelles et temporelles ». Seules les temporalibus semblent intéresser Mazarin, qui prend possession par l'intermédiaire d'un procureur, le dimanche 15 octobre suivant, et qui n'a pas même rendu visite à son abbaye.

 Saint-Florent est cependant un établissement appauvri depuis les guerres de religion et toujours en crise par suite des décisions de Charles Bouvard. Mazarin doit faire face à une petite fronde de ses religieux, qui revendiquent des droits supplémentaires sur l'un des plus beaux domaines du couvent, la blairie de Saint-Martin de la Place. Les moines intentent même un procès devant le sénéchal de Saumur. Ils le perdent - cela vous surprend ? -, mais ils poursuivent en appel.

 Quel est le revenu annuel d'un abbé de Saint-Florent à cette époque ? Les comptes sont embrouillés et les rentrées varient, puisqu'elles dépendent en partie des récoltes. D'après les archives du monastère, je les estime, les bonnes années à 16 000 livres, les mauvaises à 7 000. Joseph BERGIN, « Cardinal Mazarin and his benefices », French History, n° 1, mars 1987, p. 3-26, d'après des sources notariales, fixe l'affermage de l'abbaye à 14 000 livres. Ce montant paraît bien mince en comparaison des riches abbayes que cite Pierre GOUBERT, Mazarin, 1990, p. 520-521. Les bénéfices ecclésiastiques du cardinal se sont élevés jusqu'au total de 572 000 livres. Les apports de Saint-Florent y tiennent une place minime. Rappelons toutefois que les manouvriers de Saumur gagnent alors 8 sous par jour, soit 120 livres par an.
   

4) Une résiliation surprenante 

 Surprise : au début de l'année 1649, Mazarin abandonne cette sinécure dont il avait la concession à vie. On l'imagine mal renoncer à un revenu, même s'il s'avère inférieur à ses espérances. Quant aux chicanes, le principal ministre et ses régisseurs sont aguerris...

 La première explication passe par un long détour en Italie. L'ascension de Mazarin avait été favorisée par le cardinal Antoine Barberini, un neveu du pape Urbain VIII, qui décède en 1644. Lors de l'élection de son successeur, c'est un clan rival de cette famille, les Pamphili, qui l'emporte en la personne d'Innocent X. Les Barberini, s'estimant menacés, et depuis toujours francophiles, se réfugient alors auprès de leur ancien protégé, Mazarin, qui devient leur patron. Ils sont accompagnés par un brillant personnage, dans lequel Mazarin doit reconnaître un alter ego : Jérôme Grimaldi-Cavalleroni appartient à la branche napolitaine des Grimaldi ( à ne pas confondre avec la lignée bâtarde de Monaco, ni avec Jean-François Grimaldi, un artiste qui vient travailler au palais Mazarin à Paris ). Ce sujet ambitieux avait lui aussi lié sa destinée à la famille Barberini et avait reçu le chapeau de cardinal du pape Urbain VIII. Pour lui aussi, le succès d'Innocent X met fin à une belle carrière romaine ; il passe au service de Mazarin. Mais le nouveau padrone se doit de doter son client en proportion de sa dignité ; il lui attribue d'abord l'archevêché d'Aix, rendu vacant par le décès de son propre frère cadet, Michel Mazarin. En complément, il résigne son abbaye de Saint-Florent en faveur de son protégé. Le 29 mars 1649, un brevet du roi accorde ce bénéfice à Jérôme Grimaldi ; six mois plus tard, le nouvel abbé remercie Pierre Perrault, le fermier général de Mazarin à Saint-Florent, mais il lui accorde 250 livres en compensation de l'abrégement de son bail.
 Il faut corriger sur ce point la liste traditionnelle des abbés de Saint-Florent. Mazarin a possédé le titre pendant à peine quatre ans ; le cardinal Grimaldi dirige l'abbaye en réalité depuis 1649. Toutefois, le pape Innocent X refuse d'entériner la double promotion du protégé de Mazarin. Il faut attendre son décès pour voir son successeur, Alexandre VII, sceller, le 1er juin 1655, la bulle de provision confirmant le cardinal Grimaldi à la tête de Saint-Florent. D'où l'existence de deux dates Un exemple de mazarinadeconcurrentes. Entre temps, les deux prélats se sont brouillés. Le cardinal de Retz, bon connaiseur de ces rivalités, écrit que Grimaldi « haïssait Mazarin autant qu'il en était haï ».

 

 Joseph Bergin propose une explication complémentaire. Au cours de la Fronde, le principal ministre est qualifié dans les mazarinades de " cardinal aux 25 abbayes ". Voir, à droite, une mazarinade peu connue de 1649.

 Afin de mettre un terme à ces attaques pertinentes, Mazarin abandonne trois autres abbayes, en même temps que Saint-Florent. Mais il les choisit petites...
   

5) Un cadeau empoisonné 

 Jérôme Grimaldi, que les historiens décrivent comme un personnage pieux et comme un bon défenseur des intérêts français, s'occupe attentivement des affaires de son abbaye, toujours en effervescence. Sans attendre la confirmation du pape, dès l'été 1649, il intervient dans un conflit entre les anciens religieux et les moines réformés. Les contestataires sont chassés du couvent et priés de s'enfermer dans leur logis particulier au bourg de Saint-Florent, sans en sortir jusqu'à nouvel ordre. L'année suivante, les capucins de Saumur, déchirés par des luttes intestines, font appel à son arbitrage.

 Sur le plan financier, l'affaire a failli tourner au désastre. Le 6 décembre 1674, après les vêpres, la façade de l'église Saint-Pierre s'écroule tout d'un bloc. Les procureurs de la fabrique estiment que l'abbé de Saint-Florent, curé primitif de Saumur, doit participer à la reconstruction. Armes du cardinal Jérôme Grimaldi au-dessus du portail de Saint-PierreA la suite d'une seconde supplique, l'ancien protégé de Mazarin envoie une somme de 1 000 livres ( je n'ai rien trouvé d'autre ). A-t-il aussi inspiré le style romain adopté par René II Violette ? Aucun document ne le confirme. En tout cas, les armoiries du cardinal Grimaldi trônent au-dessus du portail d'entrée : leur sculpture par Pierre Genneteau occasionne 16 livres de dépenses supplémentaires...

 Le cardinal Grimaldi décède le 4 novembre 1685. Ses successeurs à la tête de l'abbaye sont en général de hauts dignitaires ecclésiastiques, auxquels les rois accordent un complément de revenus. Ils se révèlent en général moins pittoresques.
   

 6) Sources principales

A.D.M.L., G 2530, H 1888 et H 1938 à 1941.

Discours funèbre à la mémoire de deffunct Messire Charles Bouvard..., par Monsieur Le Cointe, Paris, 1646.

Marion Salaün, La vie spirituelle à l'abbaye Saint-Florent de Saumur ( 1610-1685), mém. de maîtrise, Angers, 2000.