Le trafic sur la Loire en 1608

 

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1) Une précieuse comptabilité

 Dans les papiers de Duplessis-Mornay ( Arch. dép. de la Vendée, 67 J 11 et A.D.M.L., 1 Mi 70 ), subsiste un extrait de compte des droits de prévôté « qu'on a accoustumé de prendre sur les marchandises qui passent par dessoubz les ponts dudit Saumur ». Ce document, difficile à déchiffrer, présente l'avantage de détailler les cargaisons et d'être très rare pour l'époque.
 Le vin est la denrée la plus taxée : pour chaque fourniture marchande de 21 pipes, soit un total de 8 007 litres, est prélevée une taxe de 3 sous, 4 deniers. Un supplément est exigé pour le chaland : le bateau transportant 24 pipes doit une « jallais valant cinq solz ». Il verse donc au total 9 sous. Le marinier peut s'acquitter en nature, il abandonne environ 1/400 ème de sa cargaison, ce qui ne semble pas si lourd, mais d'autres taxes sont prélevées à Saumur même et les péages sont multiples tout le long du fleuve.
 La valeur fiscale du vin est fixée très bas : si la jallais est estimée à 5 sous, la pipe ne vaudrait que 7 livres ½, ce qui trahit une qualité très médiocre.

 Seul le sel paie davantage : chaque bateau de transport, accompagné de son tirot ( canot traîné en remorque ), paie 60 sous et chaque muid de 2 400 litres paie 12 deniers. Cependant, la comptabilité est difficile pour cette denrée, car une partie du sel est détaxée.

 La plupart des autres marchandises sont imposées selon leur poids. Le tuffeau n'est pas prévu dans la comptabilité et le charbon est gratuit. Pour 100 anguilles du Lac de Grand-Lieu, le voiturier doit laisser 5 anguilles. Les oranges n'ont pas encore de droits fixes : « pour les oranges, la volonté du marchant ».

 Les bateaux qui passent à vide ou qui transportent des marchandises libres de droits paient 10 deniers.

2) Seulement sur 170 jours

 Cette précieuse comptabilité ne s'étend malheureusement pas sur toute une année : elle s'ouvre le 8 mai 1608 et n'est utilisable que jusqu'au 24 octobre de la même année, les pages portant sur les derniers jours du mois sont mutilées. Autrement dit, nous sommes renseignés sur 170 jours, sur la moitié d'une année, à la belle saison.
 Les percepteurs ne précisent pas dans quel sens naviguent les bateaux. Si les chalands chargés de sel remontent à coup sûr le fleuve, ceux qui portent du vin peuvent se diriger tout aussi bien vers Nantes que vers Orléans, puis vers Paris.

3) Des gabares spécialisées

 Trois denrées ont pu être classées à part, car elles sont transportées par des bateaux spécialisés. Les relevés de vin établis en pipes ( très rarement en busses, la moitié de la pipe ) présentent des quantités impressionnantes. La redevance la plus forte frappa une cargaison de 150 pipes ( 57 196 litres ), douze dépassent les 100 pipes.

 Il est évident qu'un pareil nombre d'énormes tonneaux ne peut s'entasser sur un seul bateau ( le chaland de 24 pipes semble être considéré comme un standard dans la fixation des tarifs ). On est donc en présence de trains, composés de 5 ou 6 gabares, et parfois davantage. Ces énormes convois ont déjà été décrits, ils constituent l'unique moyen pour les expéditions lointaines de vin.
 La " remontée du sel " en un seul convoi est un mythe ( qui a la vie dure )... Elle ne constitue nullement une fête, car la cargaison est gardée par des hommes armés et hargneux et les manants savent qu'ils devront aussitôt acheter à des prix scandaleux le sel du devoir.
 Les convois de sel atteignent parfois des dimensions impressionnantes ; deux d'entre eux réunissent 133 muids, soit 319 200 litres  chacun ; il doit s'agir d'armadas impressionnantes et bien gardées, destinées au grenier d'une grande ville.Le blé et le seigle ne totalisent qu'une fois 33 muids ( 40 328 litres ). Ils naviguent le plus souvent par quantités d'une dizaine de muids, ce qui doit correspondre à un chaland isolé et à un petit trafic de redistribution régionale.

 

Gabares chargées de tonneaux empilés, dans le port de Tours. Cet extrait d'un tableau de DEMACHY (1787 ) donne une idée de ces lourds chargements qui naviguaient sur la Loire aux siècles précédents.

Tableau publié dans Françoise de Person, "Bateliers sur la Loire" ( 1994).

4) Des bateaux polyvalents

 A l'inverse de ces gros bateaux spécialisés, des chalands sillonnent le fleuve en transportant des marchandises très variées, qui donnent un inventaire à la Prévert : outre un peu de vin et de céréales, ils véhiculent des épices, du foin, des oranges, de la cassonade ( sucre grossièrement raffiné ), des pruneaux, de la "quinquaille", des épingles, des draps. Bien qu'il soit taxé, le bois merrain ( qui sert à fabriquer des tonneaux ) est rarement cité : il vient de l'amont et est déchargé sur le port au bois, c'est-à-dire au-dessus des ponts.
 Je suppose que ces bateaux isolés et polyvalents font des livraisons ou qu'ils appartiennent à des marchands ambulants s'arrêtant dans chaque port. Dans d'autres cas, il peut s'agir de bateaux spécialisés, de haut prix, qui ne sont pas détruits à l'arrivée, contrairement aux sapines, vendues comme bois de chauffage dans le port de Nantes. Ces gabares précieuses rejoindraient leur port d'attache en effectuant quelques transports secondaires. Les chalands passant à vide ou presque, et payant moins de 15 deniers de droits sont plutôt rares.

5) Total des bateaux et des convois enregistrés

 

6) Variations du total mensuel

 

 Le fléchissement de l'été, accompagné de bateaux à faible cargaison ou passant à vide, s'explique par les basses eaux.
 Malgré les huit jours qui manquent à notre statistique, le mois de mai correspond à un maximum de navigation. C'est l'époque des énormes convois de vin et de sel. Selon Françoise de Person, Bateliers sur la Loire, 1994, p. 120, le sel part des salorges de Nantes et est contenu dans des sacs plombés de deux minots ; les greniers à sel des hauts pays sont approvisionnés en octobre, novembre et décembre ( je ne trouve qu'un petit bateau en octobre ) ; les greniers situés en aval de Châteauneuf-sur-Loire sont servis de février à juin ( ce fait apparaît clairement sur les schémas ).

7) Moyenne en pipes des convois de vin selon les mois

Moyennes mensuelles des convois de vin passant sous le tablier de Saumur ( exprimées en pipes )

8) Peut-on extrapoler à partir de cette statistique ?

 Tous les témoignages attestent du recul de la navigation en décembre, janvier et février, en raison des crues et des glaces. Ce déclin serait plus marqué que celui que nous constatons en août-septembre. En doublant le total des 660 bateaux et convois enregistrés, nous ne sommes pas bien loin de la vérité.
 Vers 1608, il passerait donc sous les ponts de Saumur :

environ 1 320 bateaux ou trains de bateaux
environ 15 000 pipes de vin, soit 57 000 hectolitres

9) Evolution séculaire du commerce du vin

 Dans son plaidoyer de 1448 contre les impôts royaux, le roi René affirmait que le commerce des vins sur la Loire se montait entre 18 et 20 000 pipes. Il ajoutait que sans les taxes exorbitantes, ce commerce pourrait remonter à 30 000 pipes. Nos données, établies un siècle et demi plus tard, sont en gros comparables.

 Par la suite, dans son rapport de 1664, Colbert de Croissy note que l'octroi sur les vins rapporte 2 000 livres à la ville de Saumur. Les tarifs ont augmenté et sont passés à 7 sous 6 deniers par pipe, ce qui ferait 5 333 pipes de vin passant sous les ponts dans les années précédant 1664. Colbert ajoute qu'autrefois, la taxe rapportait de 8 à 9 000 livres ( soit un trafic de 21 300 à 24 000 pipes ).
 Plus tard, dans une lettre de 1687, la marquis de Nointel affirme que le commerce des vins est presque ruiné en raison de la lourdeur des taxes et de la cessation du commerce hollandais ( Correspondance des Contrôleurs généraux des Finances, t. 1, n° 417 ).

 Toutes ces indications, même si l'on ne peut en garantir l'absolue précision statistique, confirment l'évolution générale suivante : fort commerce des vins aux XVe et XVIe siècles, déclin quantitatif tout au long du XVIIe siècle ( même en tenant compte de l'agrandissement de la pipe marchande, qui passe de 381 à 456  litres ).
Une autre évolution transparaît. Désormais, les vins de très médiocre qualité sont produits dans l'Orléanais ( pour Paris ) ou dans le Pays nantais. En raison des taxes de plus en plus lourdes frappant les quantités commercialisées, le Saumurois et l'Anjou se spécialisent dans les vins de qualité. Les vins médiocres sont désormais bradés sous forme d'eau-de-vie.