Voyageurs à Saumur au XVIIe siècle   

   

  

 A l'époque de la Renaissance et encore au XVIIe siècle, parcourir l'Europe est considéré comme une activité essentielle à la formation des jeunes gens, et les longs voyages n'effraient pas davantage les adultes. Saumur fait partie des villes à visiter, des « loca nobiliora » selon la formule d'Erpenius. Plusieurs guides la considèrent comme un lieu de séjour idéal et comme un point de départ recommandé pour de grands périples.
    

1) Les guides touristiques

Jodoci Sinceri Itinerarium Galliae... Lugduni, apud Iacobum du Creux, alias Molliard, MDCXVI.
( l'essentiel est traduit dans Archives des Saumurois, n° 87 )
 
Thomae Erpenii, u. c., De Peregrinatione gallica... Lugduni Batavorum, 1631.
 
Abrah. Gölntzl, Dantisc., ULYSSES BELGICO-GALLICUS fidus tibi dux et Achates, Lugduni Batav., 1631.
 
 
DU VERDIER, Voyage en France, Lyon, 1679.
PIGANIOL DE LA FORCE, Nouvelle description de la France, t. 6, P., 1718, p. 208-211.

 Le premier guide du voyageur digne de ce nom est publié par le thuringien Just Zinzerling, auteur d'inspiration catholique, qui a parcouru la France pendant quatre années et a séjourné à Saumur en 1614. Sa description de la ville est d'une remarquable précision. Il insiste sur l'agrément du séjour et recommande de s'y installer pour un mois. Depuis Saumur, le voyageur ferait des excursions vers La Flèche, Brézé, Loudun, Thouars et Doué. Venu de Tours, il repartirait vers Angers, en passant par les Ponts-de-Cé.
 Ce remarquable guide, rédigé dans un latin élégant, est imprimé en format de poche, à Lyon en 1616. Il est souvent plagié.

 Le hollandais Erpenius ( Thomas Van Erpe ) en publie à Leyde une version allégée, plus particulièrement destinée aux étudiants et centrée sur les villes universitaires. Il recommande de séjourner d'abord à Paris, afin de se familiariser avec la langue et les coutumes. Ensuite, de redescendre la Loire depuis Orléans, en séjournant à Saumur et à Angers. De là se rendre à Rennes, puis à Nantes et La Rochelle, et enfin, opérer un grand arc dans le Midi. Sa description des cités est sommaire.

 Abraham Gölnitz, originaire de Danzig, publie la même année son " Ulysse franco-belge ", un guide encore plus réduit, mais préoccupé de détails concrets. Il recommande d'arriver à " Salmurium " pas trop tard dans la journée, afin de ne pas trouver les portes de la ville et les ponts fermés. Auquel cas, il faudrait loger hors de la ville close, de préférence " A la corne de Cerf ", sur la place de la Bilange. Moins élogieux sur la ville que ses deux prédécesseurs, il estime que deux jours suffisent pour la visiter.

 Quant à Du Verdier, son guide en français, très répandu, est un simple condensé de Zinzerling, pas même mis à jour et erroné sur des points essentiels. Mais comme tous les guides précédents, il considère la visite de Saumur comme obligatoire.

 Avec Jean-Aymar Piganiol de la Force, nous entrons dans le XVIIIe siècle et dans une véritable compilation géographique.
    

2) La peregrinatio academica

 Le grand voyage d'études, la peregrinatio academica, déjà à la mode chez les jeunes nobles de la Renaissance, devient une obligation pour les étudiants néerlandais. Ils doivent faire un long périple à travers les centres universitaires réformés de l'Europe occidentale. Sedan, Saumur, Genève, Heidelberg constituent pour eux des points de passage obligés.
 Ils sont en outre tenus de rédiger un journal de route, dont beaucoup sont conservés. Ils tiennent aussi un Album amicorum, un carnet des amis qu'ils ont rencontrés au cours de leur expédition, parfois agrémenté par des notes, des dessins et des signatures.
 Dans les pays de langue germanique, ce grand périple est baptisé le Kavalierstour ; les guides y insistent moins sur la formation académique.
 En 1656, William Dutton, un neveu de Cromwell, vient séjourner à Saumur. Il est accompagné par Andrew Marvell, son précepteur, qui deviendra un célèbre poète, baroque et puritain.
 Pendant l'année 1654, deux jeunes aristocrates écossais, les frères Kerr, séjournent à Saumur avec leur précepteur et un domestique ( dossier détaillé par Jean-Paul Pittion d'après la correspondance du précepteur ). Ils prennent pension chez la veuve Amyraut, cousine du théologien. Leur séjour de 11 mois coûte 1 452 livres pour le logement et la nourriture, une fortune. Ils ont en outre de fortes dépenses pour le chauffage, la chandelle, le barbier ( 3 livres par séance ). Ils ne suivent pas les cours de l'Académie, mais des précepteurs leur apprennent le français, l'écriture, le dessin, la guitare, la viole, le luth, le chant. Ils suivent des leçons d'escrime et de danse. En bref, une formation surtout orientée vers les activités physiques et musicales, plus que vers la culture humaniste. Leur précepteur a peine à leur trouver un maître de mathématique et n'est pas satisfait du manège ; c'est pourquoi, ils quittent Saumur pour Angers.
    

3) Les descriptions les plus intéressantes




Des böhmischen Hernn Leo's von Rozmital Ritter-, Hof-, und Pilger-Reise durch die Abendlande, 1465-1467, Stuttgart, 1844, p. 161-162.

Emmanuel LEROY-LADURIE, Le voyage de Thomas Platter, 1595-1599, P., 2000, p. 594-595.
Emmanuel LEROY-LADURIE, Le Siècle des Platter, T. III, L'Europe de Thomas Platter, France, Angleterre, Pays-Bas, 1599-1600, Fayard, 2006, p. 50-52.


L'adieu facétieux du Sieur de Croydebert sur son départ du lieu et ville de Saumur, Saumur, Pierre Godeau, 1611, B.N.F., Rés., Y 2/2552.
 
Léon GODEFROID, Relation d'un voyage fait depuis la ville de Toulouse inclusivement jusqu'à Amboise, B.N.F., ms. fr. 2759.

Elie BRACKENHOFFER, Voyage en France. 1643-1644, traduction par Henry Lehr, Paris-Nancy, 1925, p. 207-216.


Herma M. VAN DEN BERG, « Willem Schellinks en Lambert Doomer in Frankrijk », Oudheidkundig Jaarboek, 1943, 1 et 2, p. 14-15, B.N.F., estampes, Yb3-2481(36).
Catalogue d'exposition somptueux et érudit par Stijn Alsteens / Hans Buijs, Paysages de France dessinés par Lambert Doomer et les artistes hollandais et flamands des XVIe et XVIIe siècles, Paris, 2008. Sur Saumur et environs, p. 32, 138-148 et 358-359 ( journal de Schellinks traduit par Jan Blanc ).


Jean PLATTARD, Un étudiant écossais en France en 1665-1666. Journal de voyage de Sir John Lauder, 1935, p. 25-28.
Journals of sir John Lauder, lord Fountainhall, Edinburgh, 1900, p. 22-23.

 La consultation des récits de voyage, en manuscrit ou publiés, entraîne de lourdes recherches pour des résultats parfois minces. Certains étudiants se contentent de recopier Zinzerling ; d'autres rédigent tardivement et s'embrouillent dans leurs souvenirs. Voici les plus instructifs :

- Pour mémoire, rappelons le récit assez détaillé du voyage de diplomatie et en même temps de pèlerinage vers Compostelle effectué par le seigneur tchèque Léon von Rozmital, passé à Saumur en 1466.

 

- Thomas Platter passe à Saumur à deux reprises en 1599. Ses observations sont d'une grande banalité.

- Son fils passe lui-aussi la nuit du 24-25 mai 1599 dans l'hôtellerie Notre-Dame. Il donne une intéressante évocation de la chapelle des Ardilliers, où il est importuné par un marchand de chapelets.

 

- Le sieur de Croydebert séjourne à l'hôtel de la Galère pendant 18 mois, en qualité de gouverneur de trois jeunes gentilshommes saintongeais ( 1609-1610 ). Il est enchanté par Saumur qu'il décrit dans des vers sans prétention imprimés l'année suivante. Sa courte évocation abonde en détails pittoresques.

- En 1638, Léon Godefroid remonte la Loire en bateau et consacre à Saumur quelques pages banales, mais précises.

- Elie Brackenhoffer, un jeune strasbourgeois, grand voyageur, parti de Blois avec cinq compagnons, arrive par bateau à Saumur le 31 juillet 1644. Il effectue fidèlement les excursions recommandées par Zinzerling et séjourne pendant un mois et sept jours dans le Saumurois. Disert et curieux, il note tout ce qui l'intrigue, ce qui rend son témoignage précieux, malgré sa naïveté et sa connaissance médiocre du français.

- Peu après, le 10 juillet 1646, entrent dans la ville deux jeunes hollandais, le peintre et dessinateur Lambert Doomer, qui était venu rendre visite à deux de ses frères installés à Nantes. Il y rencontre Willem Schellinks, poète, dessinateur et enlumineur des atlas de Blaeu. Tous deux, ils remontent à pied les rives de la Loire et ils reviendront par la Seine, c'est-à-dire qu'ils effectuent à l'envers l'itinéraire de Zinzerling. Ils passent huit jours à dessiner dans la ville de Saumur, et ils y découvrent l'habitat troglodytique, auquel ils consacrent au moins huit dessins. Leur oeuvre graphique présente un intérêt de tout premier ordre ( Saumur en dessins, chapitre 2 ). Schellinks tient aussi un journal de voyage de type énumératif. Dans sa version imprimée, le passage consacré à Saumur ne fait qu'une page ; il comporte des remarques originales sur l'église Saint-Nicolas ( son pèlerinage de mariniers ) et sur les Ardilliers ( les malades et les infirmes boivent l'eau de la fontaine et ils s'y lavent ), mélangées à beaucoup d'approximations : dans « L'marischal d'La Bresse », il faut reconnaître le maréchal de Brézé. Ils changent d'auberge, car ils étaient d'abord descendus dans une hôtellerie très confortable, mais trop chère pour eux. Le 18 juillet, ils partent vers Dampierre et Montsoreau, puis Chinon et Richelieu.

- Nous n'avons pas consulté quelques descriptions plus brèves, comme Le voyage de France, de Claude de Varennes ( 1639 ) ou le Wegh-wijser néerlandais de 1657.

- John Lauder, gentilhomme écossais, visite Saumur en juillet 1665 ; il parle surtout des études à l'Académie et de ses rencontres avec ses compatriotes.

 

- Pierre-Louis Jacob d'Hailly consacre quelques pages à son passage à Saumur en 1690 ; il affirme que presque toutes les maisons sont en bois ( B.N.F., ms.fr. n° 11 913 ).
    

4) La durée des séjours

 A partir d'autres témoignages de moindre intérêt, il est possible de reconstituer la durée des séjours.
 Certains ne font que passer. Constantin Huyghens le Jeune préfère s'installer à Angers, afin de décrocher une licence en droit, que l'université locale brade avec générosité.
 Madame de Sévigné vient deux fois à Saumur, mais elle n'y passe pas la nuit. Pierre de la Court en 1642 séjourne deux mois. Joan Huydecoper, d'Amsterdam, reste dix mois en 1648-1649 ; dans une lettre à son père, il énumère onze noms d'étudiants néerlandais qu'il fréquente à Saumur.
 Certains étudiants étrangers suivent un cursus complet à l'Académie, ce qui peut les retenir de 2 à 5 ans. Ainsi Franco Burgersdijk, étudiant de Leyde : il part pour la France en 1614 et devient régent à Saumur, puis professeur de philosophie à l'Académie, où il se fixe pendant 5 ans.

 L'emploi exclusif du latin dans le cadre universitaire favorise les brassages. Dans la vie quotidienne, de petites colonies étrangères demeurent soudées entre elles. Les jeunes allemands ne viennent qu'à la belle saison, mais certains sont accompagnés d'une suite fournie. La communauté hollandaise est la plus nombreuse, formée au départ d'étudiants, puis renforcée par des familles de négociants. Les Ecossais forment aussi une colonie pittoresque et remarquée, regroupant de nombreux enseignants et des élèves ; ils sont raillés dans un libelle imprimé, je ne sais sur lequel de leurs travers.
    

5) Personnages célèbres

 
 
 
 
 
Un colloque tenu à Saumur les 20 et 21 mai 2001 s'est interrogé sur ce que William Penn aurait appris à Saumur.

 Les entrées royales sont évoquées ailleurs ( Marie de Médicis, Louis XIII, Louis XIV, Anne d'Autriche ). N'oublions pas Henriette de France, soeur de Louis XIII, mariée à Charles 1er d'Angleterre ; en 1644, elle vient demander l'appui français pour son époux menacé par une révolte générale. Son accueil est grandiose : « Les rues par où la reine passait étaient toutes tendues de tapisseries, le sol était jonché de rameaux de laurier, on sonnait toutes les cloches, et les canons du château tirèrent trois salves », selon le récit de Brackenhoffer. La reine passe une nuit dans la Maison du Roi.

 William Penn, fils d'un officier de marine anglais ( devenu ultérieurement amiral ), fondateur de l'Etat de Pennsylvanie et de Philadelphie, organisateur du mouvement quaker, a effectué un voyage en France. Certains de ses biographes américains affirment qu'il a séjourné à Saumur, mais il n'en subsiste aucune trace dans les documents locaux. A partir de lettres, une étude détaillée sur sa jeunesse établit qu'il a résidé à Saumur pendant près de deux ans en 1662-1663 et qu'il suivait avec admiration l'enseignement de Moyse Amyraut, ce qui l'aurait renforcé dans ses convictions sur des points essentiels ( Mabel Richmond Brailsford, The Making of William Penn, Londres, 1930, chapitre XIV ). Hans Fantel le fait séjourner à Saumur pendant un an.

 Plus exotique fut le passage des ambassadeurs du Siam en 1686.
   

6) Un vaste parc hôtelier

 
J. H. Denécheau, plan des hôtelleries situées le long de la traversée de la ville, S.L.S.A.S., 1998, p. 26-27 et 31.

 La venue des étrangers et surtout la durée de leur séjour, le passage de nombreux voyageurs transportés sur la Loire, ainsi que les pèlerinages, ont engendré la naissance de nombreux établissements d'hébergement. Au total, je recense 62 noms d'hôtelleries et d'auberges pour l'ensemble des Temps Modernes. Cependant, il n'est pas certain que toutes les auberges louent des chambres et les établissements ne fonctionnent pas tous à la même époque. Un pointage effectué en 1650 révèle que 42 établissements hôteliers sont alors en activité, en y incluant le faubourg de la Croix Verte.

 Ces lieux d'hébergement s'agglomèrent par groupes de trois ou quatre dans les passages stratégiques. Les hôtelleries liées au pèlerinage des Ardilliers sont situées à l'extrémité de la rue de Fenet, et elles sont toutes fermées à la fin du XVIIe siècle. D'autres se situent auprès de Nantilly, autour de la place Saint-Pierre, tout le long de la rue du Portail-Louis, à l'entrée de l'actuelle rue Beaurepaire et autour de la place de la Bilange. A la sortie amont du grand pont se trouve " la Croix de par Dieu ", un vaste ensemble aujourd'hui remplacé par un hôtel au style consternant. Au débouché du pont de la Bastille sur la levée, se situent sur le côté gauche la " Poste aux chevaux " ( ou " hôtel de la Croix Verte " ) et l'auberge du " Grand Saint-Christophe ". A la fin du XVIIIe siècle, l'hôtellerie est reconstruite de l'autre côté de la rue ( voir Croix Verte ).

 Certaines hôtelleries sont minuscules et parfois sordides. Les voyageurs disent le plus grand bien de " la Corne de Cerf ", installée à l'emplacement actuel de l'hôtel Blancler et reconstruit dans l'île à la fin du XVIIIe siècle sous l'enseigne de " la Corne d'Or ".
 Sur un registre plus modeste, M. de Croydebert estime fort la cuisine de Desroches qui tient l'hôtel de " la Galère ", situé près du port Saint-Michel :

« A dieu donc mon logis, logis de " la Gallère ",
Où plus de dix-huit mois, j'ay faict fort bonne chère,
Je diray bien ceci en toute vérité,
Qu'il ni a point logis où l'on soit mieux traicté ».