La violence de la jeunesse au XVIIe siècle    

   

 Une jeunesse nombreuse réside à Saumur. Quand elle est étrangère à la ville, elle peut séjourner sous deux statuts différents. Une partie est placée par sa famille dans des pensions, qui prennent l'engagement de surveiller leurs écoliers, parfois sous la férule d'un pédagogue. D'autres viennent seuls ou accompagnés par un précepteur, ou par un gouverneur pour les enfants de haute extraction ; ils sont relativement libres, logent dans des hôtelleries, suivent éventuellement les leçons de l'Académie ou de l'Académie d'Equitation. Quelques étrangers se montrent indifférents aux lois du royaume.
   

1) Des enfants brimés

 Les écoliers n'ont que des devoirs dans cette société puritaine. Les études sont d'une grande monotonie. Jean Rou en conserve un souvenir morose ( Mémoires inédits et opuscules, t. 1, 1857, p. 16-25 ). Logé chez Moyse Amyraut, il est placé dans la classe de rhétorique de Guillaume Doull ; sans doute médiocre latiniste, il ne comprend strictement rien et redouble, si bien qu'il passe deux années à rédiger chaque semaine des chries, des exercices écrits d'éloquence. Il fait ensuite ses deux années de philosophie ; il avoue qu'il n'y entend toujours rien, ce qui ne l'empêche pas d'obtenir le titre de maître ès arts.
   

2) Des chahuts féroces

A.M.S., I A 1 et I A 4 ( référence permanente pour tout ce qui suit )

 Ces jeunes gens menés à la dure se vengent contre les adultes par des réactions sournoises et violentes. Le registre des délibérations de l'Académie en contient à chaque page.
 Les élèves font du tapage pendant les cours, ils introduisent dans les classes des chats et des chiens ; ils couvrent les murs de graffiti ; ils se battent comme des chiffonniers ; ils désertent les cours pendant des semaines entières, préférant aller chasser avec des arquebuses ou des bâtons à feu. Au temple, ils s'installent à des places réservées, ils gardent leur chapeau sur la tête pendant le chant des psaumes et émettent des grognements quand le prêche traîne en longueur.

 Nous ne trouvons jusqu'ici que les classiques chahuts de potaches, qui prêtent à sourire. Mais nos écoliers en font de bien pires, surtout la nuit. Malgré la vigilance demandée aux maîtres de pension et les contrôles inopinés, ils découchent souvent. Les beuveries en bandes sont courantes ( les registres les qualifient de débauches ). Des étudiants brisent toutes les vitres de la maison du recteur ; d'autres montent un charivari contre Marc Duncan, qui, devenu veuf, s'était remarié avec une jeunesse, puis un autre, en 1663, contre d'Huisseau, pour le même motif. Certains donnent des aubades, pendant que d'autres engrossent des servantes... D'une façon générale, ce sont les philosophes qui se montrent les plus turbulents.
   

3) Duels et ports d'armes

 La France baroque est marquée par une violence instinctive. Les écoliers, nobles ou roturiers, portent l'épée au côté, et ils dégainent sous des prétextes futiles. Ils se prennent de querelle avec des soldats de la garnison et en tuent un le 4 mars 1621, ce qui met Duplessis-Mornay en fureur.

 Malgré tous les édits, les étudiants continuent à sortir armés, et les duels sont courants. En 1620, des étudiants bavarois se battent entre eux. Ces combats se terminent souvent par une blessure et par l'expulsion des bretteurs. Plus sanglantes sont les batteries, combats organisés entre groupes de jeunes gens, souvent de provinces différentes ; en 1647, selon Dumont de Bostaquet, un philosophe est tué et tous les participants doivent s'enfuir afin d'éviter des poursuites.

 Selon le spécialiste de la question, François Billacois, la pratique des duels régresse après la Fronde et avec l'affirmation de l'Etat et la montée de la raison. Tout de même, en 1663, le conseil académique évoque encore deux affaires de duels. Une bataille rangée publique se déroule sur les fossés de la ville en 1667 ; la coutume espagnole du paseo est encore dans les moeurs et toute la ville est dehors pour la promenade du soir ; des théologiens frisottés se montrent pressants auprès des dames ; de galants philosophes volent au secours de ces dernières et tirent l'épée. Une bataille générale s'en suit, mais cette fois, il n'y a aucun blessé. Le conseil académique saisi de l'affaire se montre bien indulgent.
    

4) Provocations

 Il y a des transgressions plus amusantes. Deux proposants font imprimer un libelle se moquant des professeurs écossais, si nombreux à Saumur. Le texte est malheureusement perdu.
 En outre, malgré les interdits, des étudiants de l'Académie pratiquent la danse et le théâtre dans les cours des maîtres d'exercices ( Voir l'Académie d'équitation ).

 Une autre affaire aurait pu tourner au drame. Dans la nuit de Noël 1632, deux étudiants en goguette vont assister à la messe de minuit aux Ardilliers et ils y communient. Identifiés comme huguenots, ils sont arrêtés comme auteurs d'un sacrilège, donc passibles de la peine de mort. Le recteur de l'Académie et le sénéchal catholique, Philippe de Maliverné, se démènent pour réduire l'affaire à une simple gaminerie. Ils y parviennent avec l'aide de parents fortunés. Finalement, les étudiants sont bannis de la ville, condamnés à une lourde amende de 1 200 livres et obligés d'entretenir dans la chapelle une lampe d'argent brûlant à perpétuité en réparation de cette offense. Les jeunes gens sont maintenus en prison jusqu'au paiement complet de leurs amendes.
    

5) Morts violentes

A.D.M.L., I 5 et I 7

 La mort est omniprésente dans les registres. Les élèves de l'Académie accompagnent souvent l'un des leurs en cortège jusqu'au cimetière. Le plus souvent, il est mort de maladie. Mais aussi, cinq étudiants ne noient dans la Loire dans les années 1611-1615.
 Ces jeunes gens, en général issus de familles importantes, prennent d'un peu haut les Saumurois. En 1610, un élève de La Rochelle se querelle avec des menuisiers, qui le tuent. Plus tard, le philosophe Jubin veut assister sans payer au spectacle donné par une troupe de comédiens ambulants ; le portier l'abat froidement.

 Pour apprécier la gravité de ces faits, rappelons qu'ils s'étalent sur deux tiers de siècle et que les registres ne parlent que des sujets déviants et non des bons élèves. La liste de ces violences estudiantines est tout de même bien fournie. Surtout, le conseil académique se montre souvent d'une grande naïveté, se contentant d'admonestations, ce qui débouche sur des vagues d'exclusions les années suivantes. Les enseignants, qui doivent assurer la surveillance, l'administration et la comptabilité, sont plus préoccupés par leurs recherches et leurs publications, et ne parviennent pas à contrôler leur turbulente jeunesse.
   

6) Et le collège des Oratoriens ?

 
 

 Les jeunes gens du collège catholique des Oratoriens se comportent-ils mieux ? En tout cas, ils ne font guère parler d'eux. Eux aussi, ils sont en grande majorité externes, mais la plupart originaires de la ville ou de ses environs. Outre la surveillance des familles, l'encadrement plus musclé du collège ( un supérieur, des préfets ) peuvent peut-être limiter leurs excès. Ou bien, selon leur tradition, les bons pères parviennent-ils à occulter leurs problèmes, avec la complaisance des autorités locales.

 Si aucun incident grave ne transpire au XVIIe siècle, un texte imprimé de 1747 est singulièrement révélateur. Le chevalier de Cany, lieutenant pour le roi au gouvernement de Saumur, y renouvelle son interdiction de porter des armes en ville, et il ajoute que des écoliers ont été « assés hardis et insolens pour contrevenir aux défenses que Nous leur avions cy-devant faites de porter des armes, et pour tirer même des coups de fusil jusques dans la chambre du Père préfet du Collège » ( A.D.M.L., E 4 389, 1747, 4 janvier ). Il menace enfin les écoliers de punition corporelle et leurs parents d'amende. C'est tout : la société d'Ancien Régime est tout aussi indulgente pour le port d'armes que les Etats-Unis contemporains.