Une rivalité courtoise   

  

1) Ségrégation ?

Une intéressante étude récente : Nathalie Soulan, Catholiques et protestants de Saumur, de l'Edit de Nantes à sa révocation ( 1598-1685 ), mém. de maîtrise, U.C.O., 2002, 228 p. + annexes,
A.M.S., US/M 119.

 Les faits étant déjà souvent évoqués, je m'efforce ici de synthétiser les relations entre les tenants des deux confessions religieuses.

 Quelques aspects n'appellent aucune nuance. La ségrégation est totale dans les pratiques cultuelles, dans les mariages et dans les sépultures ( 4 cas de mariages mixtes seulement sont signalés pour tout le siècle ). Pour les baptêmes, des parrains et marraines de l'autre confession semblent tolérés, mais ils sont très rares ( et ils restent à relever ).

  Les changements de confession demeurent exceptionnels dans les trois premiers quarts du siècle. Ils déchaînent une telle réprobation que les " rénégats " quittent la ville. Les cas de " nomadisme religieux " restent marginaux, tel un fils de Marc Duncan, François, qui fait baptiser ses enfants alternativement au temple ou à l'église, ou tel Tanneguy Le Fèvre, qui ne va pas jusqu'à une rupture publique avec l'église réformée. En 1642, une jeune fille de la R.P.R. veut vivre dans la religion catholique et s'enfuit de chez elle ( N. Soulan, p. 115, d'après A.D.M.L., 4 B 124 ). Par décision de justice, elle est placée chez les religieuses de la Fidélité.
   

2) ou brassage ?

 Plus curieusement, la ségrégation est totale dans l'imprimerie : à l'inverse, le domaine de la santé se présente comme plus ouvert. L'Hôtel-Dieu, tenu par des catholiques, accueille des protestants. Charlotte Arbaleste, l'épouse de Duplessis-Mornay, fait appel aux services d'un médecin catholique, alors que les oratoriens consultent chez Marc Duncan. Je n'ai trouvé aucune trace de sage-femme protestante.

 Dans la mesure où l'on parvient à localiser les demeures familiales, il n'apparaît pas de ségrégation dans l'habitat.
 La communauté juive, jadis installée à la Croix Verte a disparu. Alpron, " juif converti ", enseigne l'hébreu à l'Académie protestante ; son lieu de résidence est inconnu.
 Le quartier de Fenet compte surtout des catholiques, et son extrémité, auprès des Ardilliers, est placée sous la tutelle des oratoriens. Quelques rares artisans protestants vivent dans le quartier des Ponts. Le plus gros de la communauté réformée habite dans les quartiers anciens de la rive gauche, mais sans concentration ponctuelle ; la formule de " quartier protestant " est à proscrire, car de nombreuses familles catholiques résident dans la rue du Temple ou dans la rue des Payens.
 Des étudiants protestants prennent pension chez des catholiques. Parmi les hôteliers, seuls les Drugeon sont réformés.

 Après la chute de Duplessis-Mornay, l'essentiel des offices publics est aux mains des catholiques ; les protestants conservent néanmoins la charge d'avocat du Roi à la Sénéchaussée, ainsi que quelques offices dans les aides et au grenier à sel. A l'Hôtel de Ville, le maire et les échevins sont constamment catholiques, et même " papistes " militants, mais des protestants peuvent représenter leur corps de métier à l'Assemblée générale des Habitants, jusqu'au 4 janvier 1669, où l'orfèvre Jacques Pelletier est exclu, parce que membre de la R.P.R. ( A.M.S., BB 1 ).
   

3) Des dirigeants soucieux de coexistence pacifique

 - Duplessis-Mornay s'est constamment efforcé de stopper toute provocation de part et d'autre.

 - Autour des années 1620, la mobilisation catholique bat son plein à Saumur. Le sénéchal Jean II Bonneau et les Bourneau favorisent la Contre-Réforme et aident à l'implantation des multiples ordres religieux ; en 1615, ils ont consacré la ville à Notre-Dame des Ardilliers, ce qui est une provocation à l'égard de Duplessis-Morany, mais aucun acte d'intolérance manifeste ne leur est attribué.

- Le gouverneur catholique Urbain de Maillé-Brézé entretient des relations avec le pasteur Moyse Amyraut.

 - Dans les années 1639-1680, Julien Avril, sénéchal, maire et, pendant un temps, subdélégué, est très puissant ; il a la réputation d'un catholique fort pieux, mais il se montre satisfait de la présence de l'Académie protestante ; il vient y assister aux soutenances de thèses et aux remises des prix ; il autorise l'installation de Jean-Robert Chouet, malgré sa nationalité genevoise. Il constate l'animation apportée par l'Académie d'équitation , qu'il s'efforce de relancer. Son attitude favorise nettement le dualisme religieux ; les premières mesures vexatoires viennent de plus haut et sont surtout ordonnées par l'intendant de Tours.
   

4) L'Académie et l'Oratoire

J.-P. DRAY, « The Protestant Academy of Saumur and its relations with the Oratorians of Les Ardilliers », History of European Ideas, 1988, p. 465-478.
Jacques MAILLARD, « L'Oratoire de Saumur et les Protestants au XVIIe siècle », Colloque de Fontevraud, 1991, p. 125-135.

 Plus révélatrice encore est l'étude des relations entre les enseignants de l'Académie et de l'Oratoire, deux organismes à la même structure, réunissant un collège et une école de théologie. Les professeurs de l'Académie protestante étant particulièrement renommés, les oratoriens envoient à Saumur leurs plus brillants sujets.
 Les représentants des deux confessions se rencontrent assez souvent ; des professeurs de l'Académie viennent écouter les cours publics donnés à l'Ecole des Ardilliers ; lors des soutenances de thèses, au temple comme à la Maison de l'Oratoire, des représentants de l'autre institution sont souvent présents ; parfois, ils posent des questions, parfois même, ils donnent leur sentiment. Le temps des controverses hargneuses du début du siècle, de la " guerre froide ", est passé, le ton est constamment courtois, les distingués professeurs mettent en avant leurs points de convergence plutôt que ce qui les sépare. Ils sont tous imprégnés de la pensée de saint Augustin. Les contacts sont abondamment attestés de 1643 à 1674.

 Ces adversaires de bon calibre intellectuel ne cachent pas l'estime qu'ils se portent. En 1655, à la mort de Josué de la Place,

 « les Pères de l'Oratoire demandèrent à être admis à l'honneur de le contempler, et, dans cette entrevue, dirent aux protestants que si M. de la Place fût mort dans leur communion, ils l'eussent fait canoniser, quelle qu'eût été la somme qu'il leur en aurait coûté, tant était grande l'admiration qu'ils ressentaient pour la vaste étendue de ses connaissances et surtout l'édification que produisait la parfaite sainteté de sa vie  ».

 Le protestant John Quick, qui rapporte ce fait, ne résiste pas au plaisir d'y glisser une pique à propos du coût élevé des canonisations.
   

5) Peut-on parler de tolérance ?

Abbé MÉRIT, « Les Pères de l'Oratoire et l'Académie protestante de Saumur », S.L.S.A.S., janv. 1922, p. 17-26.
Bernard MATIGNON et François LEBRUN, L'Anjou, Ed. Autrement, 1988.
 
 
 
Josué de LA PLACE, Discours en forme de dialogue, entre un Père et son Fils, sur la question si on peut faire son salut en allant à la Messe pour éviter la persécution. A Saumur. Pour C. Girard et D. de L'Erpinière, MDCXXIX,
B.N.F., Ld 176/105

 Le climat de Saumur, surtout dans le troisième quart du XVIIe siècle, est-il à ce point irénique ? C'est l'impression que dégage une célèbre lettre écrite en 1667 par Jean-Robert Chouet, jeune professeur de philosophie à l'Académie :

 « Imaginez-vous, je vous prie, que je suis dans un des plus agréables lieux et des plus polis de l'Europe, que je suis dans une ville fort commode pour les gens de mon mestier, à cause de diverses personnes, et de la Religion, et Catholiques romains, avec qui je puis conférer de Philosophie ; que je suis proche de Paris, qui est asseurément la source des gens de lettres, et qu'ainsi je suis informé d'une infinité de choses qui regardent les sciences, que peut-estre j'ignorerois, si j'estois ailleurs. »
    Charles Borgeaud, Histoire de l'Université de Genève. L'Académie de Calvin ( 1559-1798 ), 1900, p. 415.

  A cette image idyllique vient s'ajouter un consensus temporaire sur la philosophie de Descartes, regroupant des intellectuels des deux confessions autour de l'accueillant médecin Louis de la Forge.

 Cependant, la tolérance véritable exige l'acceptation de l'autre et de ses idées. Or, ce vernis de bonnes manières dissimule un rejet radical de l'autre communion.
  Duplessis-Mornay s'était beaucoup démené pour empêcher l'installation des Oratoriens. Josué de la Place, évoqué plus haut, avait publié des brochures où il attaquait en termes vigoureux l'Eglise romaine, la traitant constamment de " Babylon ". Les professeurs de l'Académie savaient que leur mission était de former des pasteurs parfaitement aguerris pour un avenir difficile ; ils interdisaient à leurs étudiants de fréquenter le Père André Martin, jugé trop redoutable dialecticien, ainsi que d'assister aux sermons du Père Mascaron, jugé trop brillant orateur.

 De leur côté, derrière leurs bonnes manières jésuitiques, les oratoriens savent bien pourquoi ils sont puissamment implantés à Saumur : afin d'animer un pèlerinage anti-protestant, afin de contrecarrer l'Académie, afin d'opérer des conversions, surtout parmi les notables, au total, afin d'anéantir la citadelle protestante.
 A tout prendre, les seuls intellectuels véritablement tolérants sont Isaac d'Huisseau et T. Le Fèvre, les auteurs de " La Réunion du Christianisme ", mais leur ouvrage est condamné par les deux camps.
   

6) Les activistes

 La révocation de l'Edit de Nantes n'est pas un caprice de Louis XIV, elle était depuis longtemps réclamée par les assemblées générales du clergé. En Anjou, l'évêque Henry Arnauld est obsédé par le foyer protestant de Saumur ; chaque année, il fait un pèlerinage à pied vers les Ardilliers pour « pour faire amende honorable à Jésus-Christ et à sa Sainte Mère des outrages que leur faisait l'hérésie en ce lieu ». Il préférerait des conversions par la persuasion, mais il a recours à tous les moyens ; il déclenche en particulier la procédure juridique visant à la fermeture de l'Académie et du Temple. Il trouve sûrement des relais dans le clergé paroissial et parmi les frères prêcheurs, qui n'ont pas la réputation de donner dans la nuance ( mais aucun fait précis ne permet d'étayer cette affirmation ).
 Sur la page de garde des ouvrages de Duplessis-Mornay, le bibliothécaire de l'abbaye de Saint-Florent, n'oublie pas d'écrire une mise en garde rappelant qu'il s'agit d'un hérétique.
 Dans l'administration supérieure, Voisin de la Noiraye, intendant de Tours de 1666 à 1671, fait preuve d'un zèle anti-calviniste ardent ; il interdit la création d'une troisième chaire de théologie ; il cherche à faire expulser les enseignants étrangers ; dès 1671, il se déclare partisan de la suppression du culte réformé à Saumur ( A.N., TT 266, p. 317-318 ). Il propose que le collège protestant et sa bibliothèque soient repris par les oratoriens ( B.N.F., coll. Clairembault, n ° 963, fol. 205-206 ).
 En 1684, la mission prêchée par le Père Honoré de Cannes entraîne une intense mobilisation catholique et en corollaire un échauffement des esprits contre les réformés, dont les services religieux et l'enseignement sont interdits pendant cinq semaines.
   

7) Des débordements populaires

 Tant que les cadres politiques, religieux et sociaux calment les troupes de leur camp, les poussées de violences populaires sont rares. Encore une fois, la mise à sac de la bibliothèque et des papiers de Duplessis-Mornay en 1621 est l'oeuvre des gardes et des laquais de la suite du roi, les Saumurois n'y prennent pas part.
 Du côté protestant, les théologiens prêchent la fidélité au pouvoir royal et l'obéissance aux lois. La communion de collégiens aux Ardilliers est une sottise de jeunes gens inconscients. L'église locale bénéficie pendant longtemps d'un statut privilégié par rapport à d'autres places. Brackenhoffer note ( p. 212 ) : « Les Huguenots sont ici en bonne posture. Ils ont leur temple dans la ville, et il est très beau. Leurs enterrements, leurs baptêmes ont lieu en plein jour ; on prêche le dimanche et le mercredi, cependant, sans sonnerie de cloches ni autres moyens de convocation ».

 Voyant leur statut progressivement menacé, de jeunes étudiants protestants réagissent. En juin 1679 décède Etienne de Brais, recteur et professeur de théologie ; son corps, porté par six proposants est transporté vers le cimetière des Bilanges aux environs de cinq heures du soir. Or, les réformés ne peuvent plus enterrer leurs morts qu'à la pointe du jour ou à la tombée de la nuit, le cortège étant limité à dix personnes. Une enquête est diligentée sur cette insolence : un témoin a vu 24 à 26 personnes en deuil derrière le corps, un autre en a compté 28 ou 29 ( A.N. TT 266, p. 510 et sq ).

 C'est bien sûr du côté catholique que les provocations, encouragées par les décisions royales, sont les plus fréquentes. Au cours de la procession du Saint-Sacrement de 1669, des effigies représentant Luther et Calvin brûlant en enfer sont promenées à travers la ville ; le consistoire engage une procédure. En 1681, une " insulte ", sans doute une dégradation, est commise contre le temple ( A.M.S., 1 A 3 ).

 Le ton monte. Lors de la destruction du temple, le commandant de la ville et du château redoute des scènes violentes. Elles se produisent, malgré l'envoi de soldats. Le petit cimetière touchant au temple est saccagé et des cercueils en plomb éventrés ( A.N. TT 266, p. 440-441 ). Ce climat, désormais hostile, a pu pousser certains protestants au départ.