Un point d'accord : la pensée de Descartes   

  

 Pas question de nous lancer dans une leçon de philosophie, mais seulement de poser quelques repères sur une particularité intéressante de la vie intellectuelle à Saumur.
   
1) L'aristotélisme contesté et maintenu
 Les professeurs de philosophie des collèges, tant protestants que catholiques, enseignaient la pensée d'Aristote, selon les méthodes scolastiques. Leur cours s'étalant sur deux années, ils distinguaient quatre parties : logique et éthique, physique et métaphysique, sur lesquelles ils dictaient de petits " compends ", des synthèses en latin, que les élèves apprenaient par coeur, souvent sans bien comprendre.
 Quelques institutions accordent à leurs professeurs la liberté de prendre en compte de nouveaux systèmes ; le synode provincial de Baugé est saisi du problème en 1656. Il tranche en faveur de l'enseignement traditionnel : « le texte d'Aristote est le fondement de la doctrine ». Les professeurs de l'Académie protestante sont tenus d'appliquer cette décision.
 René Descartes est mort en 1650, après avoir sapé les fondements de cette construction intellectuelle. Cependant, sa pensée est encore peu connue et ses oeuvres rarement éditées en français. Surtout, ses thèses sont suspectées par toutes les autorités religieuses ; elles sont mises à l'index par le Saint-Office en 1663. Malgré tous ces obstacles, Claude Clerselier, vulgarisateur de la pensée cartésienne et éditeur de textes inédits, rencontre un fort écho à Saumur.
  
2) Louis de la Forge 

Louis de la Forge, portrait gravé par Patigny Louis de la Forge ( portrait gravé par Patigny ), catholique, reçu docteur en médecine à la Faculté d'Angers en 1652, ayant à peine vingt ans, exerce quelque temps à La Flèche et se fixe à Saumur. Il y épouse, à Nantilly, le 28 mai 1653, Renée Bizard, qui appartient à une vieille famille d'avocats et d'hommes de loi. Il se déclare partisan enthousiaste de la pensée de Descartes et devient le chef de file de la nouvelle école en Anjou.
 Sur les origines de cette adhésion, il faut exclure des contacts personnels avec le philosophe ; ils ont tous deux été élevés chez les jésuites de La Flèche, mais une génération les sépare.

 En tout cas, quand Clerselier prépare la première édition française du " De Homine " de Descartes, il fait appel au savoir médical de Louis de la Forge, qui corrige les premiers schémas anatomiques très grossiers, qui rectifie certains passages sur le rôle du foie et qui précise l'emplacement de la célèbre glande pinéale, siège des interactions entre l'âme et le corps. Louis de la Forge ajoute des remarques personnelles qui représentent le double du texte originel. Cette édition française doit donc beaucoup à la collaboration du médecin saumurois. Une première version paraît à Paris, chez Angot, en 1664. Voici celle que nous avons vue : " L'Homme de René Descartes et la Formation du foetus, avec les Remarques de Louis de la Forge, A Paris, chez Michel Bobin et Nicolas Legras, M.DC.LXXVII ".

 

Ainsi que le précise la note manuscrite, cette édition du " Traitté de l'esprit de l'homme " a été offerte à l'abbaye de Saint-Florent par le fils de Louis de la Forge, entré dans la congrégation de Saint-Maur, B.M.S., R-XVII-8/132 

 En même temps, Louis de la Forge travaille à un ouvrage plus personnel, pour lequel il obtient le privilège le 26 octobre 1665. Son " Traitté de l'esprit de l'homme... " paraît à Paris, chez Théodore Girard, en 1666. Ainsi que le précise la note manuscrite, cette édition du " Traitté de l'esprit de l'homme " a été offerte à l'abbaye de Saint-Florent par le fils de Louis de la Forge, entré dans la congrégation de Saint-Maur ( B.M.S., R-XVII-8/132 ).
 Il y atténue certains aspects mécanistes du système cartésien, en accentuant le rôle de l'intervention divine.
 L'ouvrage connaît un vif succès, y compris dans les milieux mondains. Madame de Sévigné écrit que ce traité lui « a paru admirable ».

 Louis de la Forge travaillait depuis 1658 à cet ouvrage , selon les dires de Jacques Gousset, alors jeune étudiant à l'Académie protestante et plus tard enseignant à Groningue. Celui-ci conserve un souvenir ému de son ami : « Homme véritablement généreux, il estimait qu'il ne servirait à rien d'établir des distinctions et de troubler notre unanimité dans notre commune affection envers Descartes. Ajoutons que rares étaient ceux qui lisaient Descartes à cette époque et en ces lieux, plus rares encore ceux qui, s'efforçant de l'étudier avec sérieux, le comprenaient exactement. Ce dernier, ainsi inspiré, se réjouissait de mes fréquentes et libres sollicitations dans sa maison. Lui-même se présentait souvent à l'improviste dans ma petite chambre de jeune homme. Nous nous entretenions sur divers sujets... Nous avons sué sang et eau pour concevoir les illustrations qu'il a ajoutées dans " L'Homme de Descartes "... »
 ( cité en latin par Joseph Prost, p. 76, note 2 )

 Louis de la Forge décède très jeune, en 1666 ou au début de 1667 ( les registres paroissiaux de Nantilly comportent alors une lacune ). La petite école cartésienne de Saumur lui survit. En 1667, elle organise même un banquet en l'honneur du maître. L'un des promoteurs de cette manifestation est un autre médecin, protestant celui-là, René Fédé, qui donne, en 1673, une réédition des " Méditations métaphysiques ". L'autre chef de file du petit groupe est mieux connu.
   

3) Jean-Robert Chouet à l'Académie protestante
 Né à Genève dans une famille française, Jean-Robert Chouet avait découvert la pensée de Descartes lors de ses études à Nîmes. En 1664, il est recruté sur concours, à 22 ans, comme professeur de philosophie à l'Académie protestante. Il se dit enthousiasmé par ses rencontres avec « Monsieur De la Forge, qui est grand Philosophe et qui sçait admirablement bien la Philosophie de Monsieur Descartes, jusques là qu'il a fait imprimer divers traités sur cette Philosophie ».
 Lui aussi, il choisit d'enseigner la pensée cartésienne à l'Académie, et il trouve un vif écho auprès des étudiants. Il convainc aussi son collègue Claude Pajon, ainsi que ses amis d'Huisseau et Tanneguy Le Fèvre, qui se réfèrent explicitement à la méthode de Descartes dans leur " Réunion du Christianisme " ( 1670 ).
   
4) André Martin à l'Ecole de Théologie des Ardilliers 
 Des catholiques prennent le relais de Louis de la Forge. Le Père André Martin enseigne la théologie aux Ardilliers de 1669 à 1675. Il y donne des conférences publiques qui attirent un large public et en particulier les étudiants de l'Académie protestante. Son adhésion à la pensée de Descartes est notoire, mais ses adversaires lui reprocheront surtout ses thèses augustiniennes.
   
5) Bernard Lamy au collège de l'Oratoire
 Au même moment, dans les deux années scolaires de 1671-1673, le Père Bernard Lamy prodigue un enseignement lui aussi cartésien dans sa classe de philosophie du collège de l'Oratoire.
 Cependant, ces deux enseignants, jugés trop hardis et trop indépendants, sont réduits au silence.
  

 6) Une vie intellectuelle intense

 Ce survol révèle une ville à la vie intellectuelle animée et constamment à l'affût des derniers débats d'idées. Dans le petit cercle des admirateurs de Descartes à Saumur, les clivages entre les deux confessions se sont estompés et des esprits d'avant-garde collaborent dans une recherche commune.

 Un autre témoignage de cette vitalité culturelle de la ville vient de René Milleran, né à Saumur en 1655. Ce dernier proclame que c'est l'endroit où l'on parle le français le meilleur, bien meilleur qu'à la Cour. Même s'il est un peu chauvin, Milleran dispose d'éléments de comparaison, puisqu'il parcourt l'Europe comme interprète du Roi ; il est aussi certain qu'à la Cour se rassemblent les parlers de toutes les provinces, mâtinés par une bonne dose d'italianismes.

 Comme nous l'avons vu pour l'imprimerie, c'est toujours le troisième quart du XVIIe siècle qui correspond à l'apogée de la vie intellectuelle à Saumur. Les choses se gâtent ensuite. Les institutions n'apprécient guère les aventures intellectuelles, surtout si les églises les condamnent ; elles imposent le retour à ce cher Aristote. Toutefois, le successeur de Chouet à l'Académie, Pierre de Villemandy, publie en 1679, aux Pays-Bas, un cours qui laisse entrevoir un certain éclectisme : " Introductio ad philosophiae Aristotelicae, Epicureae et Cartesianae parallelismum ".
  

7) Références

- J. DUMONT, L'Oratoire et le Cartésianisme en Anjou, 1864.

- E. de BUDÉ, Vie de Jean-Robert Chouet, professeur et magistrat genevois ( 1642-1731 ), Genève, 1899 [ B.M.S., P 3880 ].

-Joseph PROST, La Philosophie à l'Académie Protestante de Saumur ( 1606-1685 ), 1907, p. 68-101 [ B.M.S., A 135 ].

- Albert CHASSAGNE, Louis de la Forge, médecin et philosophe angevin. 1632-1666, 1938 [ une thèse de médecine originale - A.D.M.L., n° 8196 ].

- Jacques ISOLLE, « Un disciple saumurois de Descartes : Louis de la Forge », XVIIe siècle, n° 92, 1971, p. 99-131.

- Louis de LA FORGE; Oeuvres philosophiques, édition et introduction par Pierre Clair, P.U.F., 1974 [ B.M.S., A 1167 ].