Pas question de nous lancer dans
une leçon de philosophie, mais seulement de poser quelques
repères sur une particularité intéressante
de la vie intellectuelle à Saumur.
Quelques institutions accordant à leurs professeurs la liberté de prendre en compte de nouveaux systèmes, le synode provincial de Baugé est saisi du problème en 1656. Il tranche en faveur de l'enseignement traditionnel : « le texte d'Aristote est le fondement de la doctrine ». Les professeurs de l'Académie protestante sont tenus d'appliquer cette décision. René Descartes est mort en 1650, après avoir sapé les fondements de cette construction intellectuelle. Cependant, sa pensée est encore peu connue et ses oeuvres rarement éditées en français. Surtout, ses thèses sont suspectées par toutes les autorités religieuses ; elles sont mises à l'index par le Saint-Office en 1663. Malgré tous ces obstacles, Claude Clerselier, vulgarisateur de la pensée cartésienne et éditeur de textes inédits, rencontre un fort écho à Saumur. |
En tout cas, quand Clerselier prépare la première édition française du " De Homine " de Descartes, il fait appel au savoir médical de Louis de la Forge, qui corrige les premiers schémas anatomiques très grossiers, qui rectifie certains passages sur le rôle du foie et qui précise l'emplacement de la célèbre glande pinéale, siège des interactions entre l'âme et le corps. Louis de la Forge ajoute des remarques personnelles qui représentent le double du texte originel. Cette édition française doit donc beaucoup à la collaboration du médecin saumurois. Une première version paraît à Paris, chez Angot, en 1664. Voici celle que nous avons vue : " L'Homme de René Descartes et la Formation du foetus, avec les Remarques de Louis de la Forge, A Paris, chez Michel Bobin et Nicolas Legras, M.DC.LXXVII ".
En même temps, Louis de la
Forge travaille à un ouvrage plus personnel, pour lequel
il obtient le privilège le 26 octobre 1665. Son " Traitté
de l'esprit de l'homme... " paraît à Paris,
chez Théodore Girard, en 1666. Louis de la Forge travaillait depuis
1658 à cet ouvrage , selon les dires de Jacques Gousset,
alors jeune étudiant à l'Académie protestante
et plus tard enseignant à Groningue. Celui-ci conserve
un souvenir ému de son ami : « Homme véritablement
généreux, il estimait qu'il ne servirait à
rien d'établir des distinctions et de troubler notre unanimité
dans notre commune affection envers Descartes. Ajoutons que rares
étaient ceux qui lisaient Descartes à cette époque
et en ces lieux, plus rares encore ceux qui, s'efforçant
de l'étudier avec sérieux, le comprenaient exactement.
Ce dernier, ainsi inspiré, se réjouissait de mes
fréquentes et libres sollicitations dans sa maison. Lui-même
se présentait souvent à l'improviste dans ma petite
chambre de jeune homme. Nous nous entretenions sur divers sujets...
Nous avons sué sang et eau pour concevoir les illustrations
qu'il a ajoutées dans " L'Homme de Descartes "... » Louis de la Forge décède
très jeune, en 1666 ou au début de 1667 ( les
registres paroissiaux de Nantilly comportent alors une lacune ).
La petite école cartésienne de Saumur lui survit.
En 1667, elle organise même un banquet en l'honneur du
maître. L'un des promoteurs de cette manifestation est
un autre médecin, protestant celui-là, René
Fédé, qui donne, en 1673, une réédition
des " Méditations métaphysiques ".
L'autre chef de file du petit groupe est mieux connu. |
Lui aussi, il choisit d'enseigner la pensée cartésienne à l'Académie, et il trouve un vif écho auprès des étudiants. Il convainc aussi son collègue Claude Pajon, ainsi que ses amis d'Huisseau et Tanneguy Le Fèvre, qui se réfèrent explicitement à la méthode de Descartes dans leur " Réunion du Christianisme " ( 1670 ). |
Cependant, ces deux enseignants, jugés trop hardis et trop indépendants, sont réduits au silence. |
6) Une vie intellectuelle intense |
Ce survol révèle une ville à la vie intellectuelle animée et constamment à l'affût des derniers débats d'idées. Dans le petit cercle des admirateurs de Descartes à Saumur, les clivages entre les deux confessions se sont estompés et des esprits d'avant-garde collaborent dans une recherche commune. Un autre témoignage de cette vitalité culturelle de la ville vient de René Milleran, né à Saumur en 1655. Ce dernier proclame que c'est l'endroit où l'on parle le français le meilleur, bien meilleur qu'à la Cour. Même s'il est un peu chauvin, Milleran dispose d'éléments de comparaison, puisqu'il parcourt l'Europe comme interprète du Roi ; il est aussi certain qu'à la Cour se rassemblent les parlers de toutes les provinces, mâtinés par une bonne dose d'italianismes. Comme nous l'avons vu pour l'imprimerie,
c'est toujours le troisième quart du XVIIe siècle
qui correspond à l'apogée de la vie intellectuelle
à Saumur. Les choses se gâtent ensuite. Les institutions
n'apprécient guère les aventures intellectuelles,
surtout si les églises les condamnent ; elles imposent
le retour à ce cher Aristote. Toutefois, le successeur
de Chouet à l'Académie, Pierre de Villemandy, publie
en 1679, aux Pays-Bas, un cours qui laisse entrevoir un certain
éclectisme : " Introductio ad philosophiae
Aristotelicae, Epicureae et Cartesianae parallelismum ". |
7) Références |
- J. DUMONT, L'Oratoire et le Cartésianisme en Anjou, 1864. - E. de BUDÉ, Vie de Jean-Robert Chouet, professeur et magistrat genevois ( 1642-1731 ), Genève, 1899 [ B.M.S., P 3880 ]. -Joseph PROST, La Philosophie à l'Académie Protestante de Saumur ( 1606-1685 ), 1907, p. 68-101 [ B.M.S., A 135 ]. - Albert CHASSAGNE, Louis de la Forge, médecin et philosophe angevin. 1632-1666, 1938 [ une thèse de médecine originale - A.D.M.L., n° 8196 ]. - Jacques ISOLLE, « Un disciple saumurois de Descartes : Louis de la Forge », XVIIe siècle, n° 92, 1971, p. 99-131. - Louis de LA FORGE; Oeuvres philosophiques,
édition et introduction par Pierre Clair, P.U.F., 1974
[ B.M.S., A 1167 ]. |