La destination des biens   

 

A l'Hôtel-Dieu
 Tous les hôtels-Dieu du royaume sont alors dans une situation précaire, alors que le roi souhaite élargir leurs missions en les transformant en hôpitaux généraux. Celui de Saumur dispose de faibles rentes et doit être en permanence subventionné par la ville. Cependant les biens laissés par la communauté protestante sont de maigre valeur.
   
La riche bibliothèque de l'Académie 
 La première question posée est celle de la bibliothèque de l'Académie. Le 20 janvier 1685, le lieutenant de roi, Jacob de L'Estang de Ry, donne l'ordre d'en dresser un inventaire et une estimation au libraire catholique François Degouy, assisté par le notaire Florent Dovalle. S'aidant d'un catalogue dressé par l'ancien principal De Prez, ils mettent huit jours à remplir les 41 pages des titres énumérés ( A.N., TT 266, p. 16 à 59, catalogue désormais consultable en ligne ).
 Au total, la bibliothèque compte environ 1 460 livres. La plupart viennent de donations effectuées de son vivant par Duplessis-Mornay et aussi par d'anciens professeurs et des particuliers. Les 9/10 èmes sont en latin et portent sur la théologie, la controverse et aussi l'histoire.
 Parmi eux, apparaît un énorme manuscrit « in 4°, au nombre de 810 feuillets escrit ès parchemin en langues hébraicque et latine par Remond Martini ordinis Predicatorum en 1276 ». D'après le dictionnaire de Moreri, ce Raimond Martin était un dominicain espagnol, très érudit en arabe et en hébreu, qui écrivit des traités destinés à la conversion des infidèles de la Péninsule ibérique. Cet ouvrage a été imprimé au XVIe siècle, mais le manuscrit pouvait représenter à lui seul une grande valeur. Duplessis-Mornay l'avait probablement utilisé pour rédiger son Advertissement aux Juifs sur la venue du Messie ( 1607 ).
 En outre, 600 volumes d'érudition sont au format in-folio et le libraire reconnaît que  « la plus part des livres portent de très beaux tictres ».
 Toutefois, il estime le tout à 1 300 livres, ce qui paraît scandaleusement faible, compte tenu du prix élevé des volumes imprimés à cette époque, et tout en admettant que les ouvrages d'inspiration protestante n'avaient pas une grande valeur marchande dans le contexte de l'époque.
   
Une braderie

 Cette bibliothèque est l'objet d'une supplique des anciens professeurs de l'Académie, qui demandent que le produit de sa vente serve à payer leurs arriérés de salaires, portant sur plusieurs années. Cette demande est rejetée.

 Le syndic du clergé de l'Anjou avait souhaité que la bibliothèque demeure « audit collège en la garde et disposition des dits pères de l'Oratoire à la charge qu'ils en rendront l'usage public et commun à ceux de la dite ville de Saumur ». Autrement dit, elle aurait constitué l'embryon d'une bibliothèque municipale déjà très riche. Et les oratoriens des Ardilliers, qui s'intéressaient à ces livres, auraient pu les utiliser.

 Cette intéressante proposition n'est pas retenue ; un arrêt du Conseil du 21 février 1685 remet formellement la bibliothèque à l'hôpital. Les administrateurs mettent aussitôt en vente la bibliothèque et en tirent tout de même 1 550 livres ( A.N., TT 266, p. 443 et A.M.S., 5 HD 51, compte de Michel Chapillais, p. 118-119 ). Le supplément de 250 livres par rapport à l'estimation primitive s'explique par le fait que les administrateurs de l'Hôtel-Dieu ont ajouté les étagères ( les passots ou paisseaux en angevin ), ainsi que les tables et les chaises du local. Il ne résulte pas d'une mise aux enchères, comme je l'avais d'abord pensé. La braderie a été effectuée en petit comité.

A.M.S., 5 HD 51

Le compte 5 HD 51 des archives municipales nous apprend donc que l'acquéreur de l'ensemble du lot était le libraire saumurois François Degouy ( qui en avait fait l'estimation ! ). Ce dernier ne peut verser au comptant que 300 livres. Pour le reste, il contracte le 9 juin 1685, auprès du notaire Blondeau, un prêt hypothécaire, qu'il remboursera en huit versements, solidairement avec son épouse.
 Degouy a revendu les livres, qui ne sont pas restés à Saumur ( on n'en trouve aucune trace dans les vestiges des bibliothèques des grands couvents de la ville ). Thomas Guillemin est parvenu à retrouver quelques ouvrages à partir des ex-libris : plusieurs sont entrés en 1718 dans le catalogue de l'abbaye Saint-Vincent du Mans, sans doute après des pérégrinations qui restent à éclaircir.
   

L'enclos du Temple

 Non seulement le temple est abattu, mais une petite maison annexe, qui servait pour loger un pasteur, est détruite avec lui, puisqu'elle disparaît des inventaires. L'emplacement devient un terrain public. L'actuelle rue du Prêche est ouverte sur une partie de l'emplacement.

 Les démolisseurs ont récupéré les deux plaques d'ardoise portant les tables de la loi. Ils les déposent dans l'abbaye de Saint-Florent ; elles passent ensuite dans la famille Cesbron, qui, en 1915, les donne à l'église de Varrains. En mai 1928, elles sont rendues au nouveau temple ( voir Tables ) et fixées à gauche de son entrée ( Anjou historique, t. 30, p. 67 ).
   

Les autres biens

 Les locaux de l'Académie sont amputés d'une partie de la cour, qui est restituée à l'Hôtel de Ville ( A.M.S., BB 3, fol. 43-44 ). Ils sont divisés en deux logis ; le plus grand, donnant sur la rue Saint-Jean ( actuelle rue Corneille ), est loué pour 160 livres par an ; l'autre, donnant sur l'actuelle rue Bonnemère, est affermé pour seulement 70 livres. L'hôpital finit par vendre ces bâtiments d'un rapport limité.

 Le cimetière de la Bilange, couvrant juste une boisselée, est transformé en jardin et loué aux voisins. Quant à la rente de 350 livres constituée par Duplessis-Mornay, elle est insuffisante pour couvrir les arriérés des dettes. L'Hôtel-Dieu n'a pas tiré un grand profit de son héritage.