Un climat totalitaire

 

 Le totalitarisme est caractérisé par un contrôle absolu exercé sur les sujets, y compris sur leur vie privée et sur leurs consciences.

1) Un esprit totalitaire

 Même s'il n'a pas les moyens modernes pour exercer une emprise absolue, Louis XIV n'entend pas se contenter d'une conversion de façade, à laquelle s'étaient résignés des notables locaux, qui pouvaient en même temps pratiquer une autre confession familiale et discrète.
 Les autorités surveillent de près les quelques 650 protestants de Saumur. Vont-ils à la messe ? Envoient-ils leurs enfants dans les écoles catholiques ? L'intendant de Tours adresse des questionnaires à ses subordonnés ; il entend scruter les reins et les coeurs ; les "néophytes" sont tous fichés, ce qui sera démontré plus loin.

2) Des enquêtes multiples

 Dans ces périodes troubles, les dénonciations se multiplient. Ainsi, l'intendant de Tours apprend que des hommes et des femmes se rendent du côté de Doué ; il redoute aussitôt la tenue de prêches clandestins ( A.N., TT 266, p. 304-308 ). Son correspondant local, qui ne signe pas, lui répond qu'ils se rendent à Doué au marché du lundi, mais que « les convertis n'y vont pas extraordinairement ».
 L'exemple de la famille Tinnbach est significatif. René Tinnbach est un marchand hollandais, né à Nantes, qui a repris la raffinerie installée sur le port Saint-Nicolas. De nuit, il a déménagé sa maison et entreposé ses effets sur un bateau. Vraisemblablement dénoncé, il est arrêté et enfermé au château avec sa famille par décision du lieutenant de roi. En même temps est appréhendé un certain Saint-Arnoul, qui est accusé d'avoir aidé une fille de Tinnbach à fuir. Cependant, les Tinnbach, étant hollandais, peuvent finalement regagner leur pays où ils se trouvent en avril 1687, mais leur raffinerie a été saisie et vendue ( G.-B. Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. 4, 1855, p. 406 ).
 L'affaire rebondit en 1694 : leur fils Adrien ( né à Saumur en 1671 ) revient en France, se déclare bon catholique et demande à récupérer la raffinerie familiale, conformément à l'édit de 1689. Nouvelle enquête : sa religion est jugée peu sûre, et il n'obtient rien ( Françoise Chevalier, Colloque de Fontevraud, p. 162 ). De toutes façons, avec le départ des Hollandais, la raffinerie est ruinée.

3) Une classification en quatre catégories

 Plusieurs listes, souvent raturées, témoignent de la mise en fiches des Saumurois d'origine protestante, en même temps que des mesures arbitraires et maladroites des autorités locales. Les plus intéressantes sont les rôles des tailles pour l'année 1686, qui ont été dressés en octobre de l'année précédente ( A.D.M.L., E 4391 ). Ces rôles n'ont guère de valeur statistique, car il y manque les domestiques et les membres des communautés religieuses, ainsi que plusieurs quartiers de la ville ( Fenet et les îles ).
 Il ressort de ces listes énumératives que les anciens protestants sont répartis sur quatre catégories, qui parfois se recoupent :

- Certaines familles qui figuraient dans les registres réformés ne font l'objet d'aucun signalement particulier. Elles sont considérées comme bien converties ; elles assistent sans doute régulièrement aux offices. En comparant avec les fichiers de B. Mayaud, J. Moron et J.-L. Thulot, je compte 47 familles dans cette catégorie. Mais, encore une fois, c'est un nombre minimal, puisque les rôles sont incomplets.

- La mention " n.c. = nouveau converti ou nouveau catholique ", à la différence de certaines autres villes, ne désigne pas à Saumur tous les anciens réformés, mais les suspects, dont il faut surveiller l'attitude. La taille de 1686 caractérise ainsi 29 familles.

- Pour certains, un petit "o" ajouté signale les "opiniâtres", qui font de la résistance ouverte et qui seront l'objet de mesures répressives. Roger Durand, Saint-Gelais au péril des dragons, 1981, retrouve des mentions comparables sur les registres paroissiaux.

- La mention "t.o. = taxé d'office" correspond à une rectification de la taille. Cet impôt de répartition est établi par des asséeurs répartis sur chaque quartier, mais il est du pouvoir de l'intendant ou de son représentant local de rectifier les sommes retenues. Il le fait parfois pour des catholiques, quand il soupçonne quelque irrégularité ( des notables aux richesses sous-évaluées ou une exemption totale qui constituerait une présomption de noblesse ). Mais pour les catholiques ces rectifications portent sur des sommes légères, alors que 48 foyers protestants sont lourdement surtaxés.
 Ce nombre de 48 est illogique, car il est supérieur au nombre de "n.c." ; certains anciens protestants jugés corrects sont ainsi pénalisés. Mais ces listes sont dressées par des gens ignares et probablement étrangers à la ville, qui désignent quelqu'un sur une liste par « le ne say qui ».

4) La conversion par l'impôt

 Pour certains foyers taxés d'office, les sommes exigées atteignent 10 fois, parfois 20 fois, la somme traditionnelle. Pierre Hudel, marchand fripier, devra payer 60 livres. Jeanne Niot, veuve d'Henry Henriet, sieur de Cran, est ponctionnée pour 150 livres, somme qu'elle ne peut verser, si bien qu'il est porté en marge : « logera [ des gens de guerre ] ou contribuera ».

 La brutalité de cette répression financière a deux effets de sens contraire. D'une part elle provoque des fuites. René Tinnbach, cité plus haut, était le plus lourdement taxé avec 300 livres. L'avocat Moyse Bernard, habitant au château de Morains, est taxé à 150 livres pour une autre maison située au Boile du château  ; cherchant à gagner la Suisse, il est arrêté en route en compagnie d'un avocat de Loudun. Il est enfermé au fort Griffon à Besançon, où il a le choix entre l'abjuration ou les galères ( comme fugitif ). Il abjure le 23 février 1686 en l'église Saint-Pierre de Besançon ( Jean-Marc Debard, « Révocation de l'Edit de Nantes et abjurations : les prisonniers huguenots de Besançon ( 1686-1688 ) », Bull. de la Soc. de l'Hist. du Protestantisme français,, 1985, p. 508-533 ). Moyse Bernard disparaît ensuite de la liste des opiniâtres lourdement ponctionnés.
 Devant ces charges écrasantes, d'autres se soumettent, du moins en apparence. Une nouvelle liste de " huguenots qui restent à convertir ", établie peu après la taille, énumère 76 noms d'adultes, mais signale parmi eux 12 absents. Elle repère particulièrement  « la veuve Périgois qui va montrer l'escolle », sans doute une maîtresse d'écriture.

5) La situation vers 1697

 Dans son célèbre rapport de 1697, l'intendant Hue de Miromesnil note qu'à Saumur subsistent 23 familles de " nouveaux convertis ". Cela ne veut pas dire que seulement 23 familles de réformés sont demeurées sur place, ainsi qu'on l'interprète trop souvent, ce qui est une erreur évidente ; cela signifie que 23 foyers sont d'une religion suspecte aux yeux des autorités.
 Cette interprétation est confirmée par un autre document de la même époque, un brouillon de rôle de taille, assez informe, mais franchement intitulé : " Personnes de la Religion convertie depuis peu, à taxer " : 33 noms sont cités, parmi lesquelles 19 sont signalés comme opiniâtres. Mais il y a des gradations. Voici un montage des extraits les plus caractéristiques ( A.D.M.L., E 4388 ).

Extrait d'une liste de personnes de la Religion converties depuis peu - à taxer

 En tête, « Le sieur Girard le Jeune », descendant probablement de la famille d'imprimeurs. En 1686, il n'était pas suspecté et n'avait payé que 3 livres de taille. Il est désormais marqué du "o" infamant des opiniâtres et écope d'abord de 300 livres, battant le record de la liste ; après corrections, sa peine est finalement ramenée à 150 livres.
 Dans les deux cas suivants, le "o", à gauche, est raturé et remplacé par une croix pouvant signifier que le taillable est sur la bonne voie ; « La damoiselle Veufve Niot » appartient à la famille du grenetier Philippe Niot, sieur des Ballalières ( sans doute une belle-soeur ). Ce groupe influent et ses apparentés, les Bernard, les Acéré des Noyers, les De Cran, avaient été taxés à 150 livres en 1686. Sans doute pour faire face à leurs charges nouvelles, ils vendent en indivision la ferme de l'Oillerie en 1688, pour 2 500 livres ( A.D.M.L., H 2940 ). La veuve Niot, après une dizaine d'années de taxation d'office à 150 livres, se soumet sans doute, et après diverses corrections difficiles à interpréter, elle est ramenée à 10 livres.
 Quant au « sieur Veltus, marchant », qui avait payé 100 livres en 1686, il est ramené de 50 à 30 livres ; Jan Van Velthuysen est donc encouragé, mais demeure suspecté, car son épouse, née Elisabeth Faquelis reste portée sur une liste de huguenots à convertir et car cinq de ses enfants ont regagné la Hollande.
 Pour les deux derniers cas, la répression reste forte. « La damoiselle Girard, fille » remonte de 50 à 100 livres. « La veufve Vanrosse et son fils » sont maintenus à 150. Finalement, les Van Rossinn, une famille de riches marchands hollandais, habitant à Souzay, quittent tous le Saumurois les uns après les autres.

6) Taillables à merci

 Ce simple exemple suffit à prouver le climat policier et l'arbitraire de la taxation d'office. La communauté protestante est décapitée ; les plus militants se sont enfuis vers le refuge ; les familles les plus aisées perdent leurs charges et sont rapidement ruinées. Finalement, au bout d'une quinzaine d'années de brimades, les " nouveaux convertis " se sont soumis. Les Saumurois, à la différence des Vendéens, n'ont pas le goût du martyre.
 Vers 1700, il ne subsiste plus à Saumur qu'une poignée d'opiniâtres, en général des femmes et des gens modestes, qui sont l'objet de traitements plus rudes et pour certains enfermés au château, car l'absolutisme royal porte d'abord sur les biens, mais atteint aussi les personnes.

 

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