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Des chiffres extravagants ont été jadis
avancés. Selon J.-F. Bodin, Saumur perd les deux tiers
de ses habitants. Godard-Faultrier parle de 2 000 départs.
Réagissant en sens inverse et avec une ironie déplacée,
Desmé de Chavigny
affirme : « Je ne crois pas que la population protestante
indigène émigra en grand nombre ; je crois
plutôt que les conversions y furent nombreuses et faciles.
L'Angevin n'est pas de nature à résister par la
violence à l'autorité, quelle qu'elle soit ».
Et il ne cite que quatre noms de fugitifs ( L'Eglise et l'Académie
protestante de Saumur, Paul Godet, 1914, p. 42 .
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1) Deux méthodes d'approche
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- L'enregistrement des destins individuels,
méthode de Bernard Mayaud, J.-L. Tulot et F. Chevalier,
qui comptabilisent les personnes parties à l'étranger.
Celles-ci sont plus ou moins clairement signalées à
Saumur et souvent enregistrées dans leur premier lieu
d'accueil. Cette approche présente les faiblesses suivantes :
il y a des cas de disparition pure et simple, sans trace écrite ;
les prénoms, les noms de jeune fille des épouses
sont souvent omis ; l'unité d'enregistrement est
fréquemment la famille, le nombre des enfants n'étant
pas précisé ; les mêmes arrivants peuvent
être enregistrés deux fois, à Jersey, puis
à Londres ; ils se déclarent membres de l'église
de Saumur, mais certains résidaient dans les environs
ou à Bourgueil...
- La méthode soustractive opérée
par Bernard Mayaud, qui compare la population protestante des
années 1668-1684 avec les personnes d'origine réformée
enregistrées à Saumur entre 1700 et 1730 ( Protestants
convertis restés à Saumur après la Révocation
de 1685, Nantes, 1976,
B.M.S., A br8/360 ). Il ne compte plus alors que
49 adultes, qui se marient entre eux pour deux couples sur cinq,
et il conclut à un total de 110 à 140 personnes
restées sur place. Il constate également que 61
noms d'anciennes familles réformées ont disparu
de la ville. Cette méthode originale peut conduire à
des bilans exagérés. Disparition de la famille
ne signifie pas pour autant fuite vers l'étranger ; il
y a des extinctions du nom par suite d'une descendance purement
féminine ; en cette période de grave crise
démographique, des lignées s'éteignent d'elles-mêmes ;
des villes, sans population protestante appréciable, connaissent
également des chutes spectaculaires atteignant le tiers
de leurs habitants...
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2) L'exemple de la famille Daillé
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En cette période troublée, les destinées
individuelles sont souvent complexes. En voici un exemple révélateur :
Frère du pasteur Jean Daillé, le dernier
secrétaire de Duplessis-Mornay, Daniel Daillé,
marchand horloger installé près du carrefour du
Puits-Neuf, a laissé trois fils, dont l'existence est
bien connue.
- Charles reste à Saumur ; il y fabrique
des pendules recherchées. Il est classé parmi les
" nouveaux convertis ", mais sans être
taxé d'office ; il est donc surveillé, mais sans
être étiqueté comme un opiniâtre. Cependant,
son fils Daniel doit effectuer une abjuration solennelle au collège
de La Flèche en 1722. Parmi les enfants de ce dernier,
Pierre Daillé de Bonnevaux ( un hameau de Brain-sur-Allonnes ),
baptisé dans l'église Saint-Pierre en 1741, devient
horloger du roi de Pologne Stanislas Leszczynski ( catholique ).
Mais il réapparaît dans le camp anglais comme officier
de la Compagnie des Indes ( où il devient colonel
et gouverneur de Colombo et où il décède
en 1797 ). Ce qui permet de mesurer les ambiguïtés
de ces conversions ( Paul ROUSSIER, « Pierre
Daillé de Bonnevaux. Un Saumurois aux Indes »,
A.H., 1956, p. 10-36 ).
- Paul se réfugie en Hollande.
- Pierre devient pasteur à New-York, où
sa présence est attestée dès 1682. En 1696,
il prend la tête de l'église française de
Boston, installée rue de l'Ecole ( Gilbert CHINARD,
Les Réfugiés huguenots en Amérique,
Les Belles Lettres, 1925, p. 113-122 ). L'existence
de cette petite communauté est assez difficile, car elle
est épaulée par l'église anglicane, qui
est dirigée par des évêques, chose inacceptable
pour des calvinistes. En outre, les Français se livrent
à des festivités à Noël et à
Pâques, ce qui est critiqué par les Puritains. La
petite église de Boston continue de pratiquer la langue
française, mais Pierre Daillé s'est détaché
de sa patrie d'origine et, dans une lettre, il applaudit aux
victoires que Marlborough remporte sur les Français.
http://www.famousamericans.net/pierredaille/
Les Daillé se dispersent donc à travers
le monde entier et restent tous calvinistes, en dépit
de conversions apparentes. D'autres Saumurois fugitifs connaissent
des existences tout aussi aventureuses.
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3) Les destinations marginales
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Par l'Edit de Potsdam, Frédéric-Guillaume
invitait les Huguenots en fuite à venir d'installer en
Prusse. Le collège français de Berlin accueille
leurs enfants et prend en quelque sorte le relais de l'Académie
de Saumur. Jean Audouys, venu de Saumur, y tient la chaire d'éloquence
et trois anciens élèves de l'Académie (
qui ont quitté la ville depuis longtemps ) y enseignent :
les historiens Antoine Teissier et Jacques Lenfant et le théologien
Isaac de Beausobre.
Cependant, la Prusse et le Saint-Empire
en général attirent peu de gens de l'Ouest. Il
se forme une petite colonie mi-saumuroise, mi-blésoise
à Marbourg, dans la Hesse. Jacques de Maliverné
y enseigne l'éloquence française et y décède
en 1688 : sa veuve, Marie Papin, est ruinée par la saisie
de la métairie de la Croix de la Voulte à Saint-Lambert
des Levées, appartenanr en réalité à
sa mère. Elle reçoit des secours de son cousin
Denis, l'illustre physicien, qui enseigne les mathématiques
à l'Université et qui finit par l'épouser
( Emile PASQUIER, dans Mémoires de la Société
d'Agriculture, Sciences et Arts d'Angers, 1938, p. 138-139 ).
D'autres changent souvent de pays et de confession.
Tanneguy II Le Fèvre, pasteur en Suisse et en Angleterre,
abjure à Paris et revient vivre et mourir à Saumur,
où il réside dans l'îlot de maisons détruites
sur l'actuelle place Saint-Pierre. François Duncan oscille
entre les deux confessions, mais meurt à Londres en 1697.
Etienne de Lerpinière, fils du marchand libraire, étudiait
la théologie à Saumur. Tentant de passer à
l'étranger, il est pris et enfermé dans la Tour
de Constance à Aigues-Mortes, puis condamné à
la déportation. La suite de son existence est racontée
différemment par Elie Benoit, par C. Port, par Méteyer,
par Pasquier et Dauphin. Son bateau ayant fait naufrage, il aurait
échoué à la Martinique, où il aurait
abjuré ; mais, finalement, il aurait rejoint Londres.
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4) Les Provinces-Unies, le plus ancien refuge
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Les enseignants de l'Académie et les imprimeurs
saumurois entretenaient des liens anciens et étroits avec
leurs confrères néerlandais. C'est donc tout naturellement
que les premiers émigrants saumurois se dirigent vers
ce pays. Dès 1681, Marc Faÿ, sieur de la Tonnelle,
régent de 4ème, s'installe à Dordrecht et
y enseigne le latin et le grec. Deux ans plus tard, Pierre de
Villemandy, professeur de philosophie, devient régent
du collège wallon à Leyde. En 1685-1686, pasteurs,
enseignants et libraires prennent en général le
chemin de la Hollande, qui devient la terre d'accueil des cadres
religieux et intellectuels de Saumur. Il est à noter toutefois
que les enseignants Jean Renaudot, Jacques Foucques de Boisabert
et Abraham Meure choisissent l'Angleterre et que Jacques Cappel,
professeur de théologie et d'hébreu, a rejoint
ce pays après un séjour en Hollande.
En outre, les négociants hollandais, rentrés
pour la plupart dans leur pays, entraînent avec eux des
épouses saumuroises et quelques rares marchands apparentés.
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5) L'Angleterre, principal foyer d'accueil
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Progressivement, c'est vers l'Angleterre que se dirigent
les Saumurois fugitifs. Les marchands sont habitués à
descendre la Loire jusqu'à Nantes, ils connaissent les
armateurs de la ville et une filière d'évasion
se met en place dans le port. Afin de ne pas éveiller
les soupçons, les départs sont individuels et non
familiaux ; les ménages se recomposent ensuite, s'ils
le peuvent.
Un second point de départ est organisé à
partir de Saint-Malo. André Peltier et son cousin Jacques
Audouys y sont arrêtés et se résignent à
abjurer. Ceux qui partent font parfois une étape par Jersey,
où le passage d'une dizaine de Saumurois est attesté.
Les églises anglaises font bon accueil aux différentes
vagues de réfugiés français. Elles enregistrent
leur profession de foi protestante, ou bien leur abjuration de
la religion romaine pour les derniers arrivants, qui ont pratiqué
le catholicisme à Saumur. Des listes précises sont
établies et ont été publiées par
la Huguenot Society of London. Quarto Series. J.-L. Tulot
y a relevé 109 noms de réfugiés déclarant
appartenir à l'église de Saumur ou ayant un rapport
avec la ville. Une partie de ces cas a déjà été
citée. Ces arrivants sont en majorité de condition
modeste, bien souvent des artisans, déjà accoutumés
à une existence semi-nomade.
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6) Essai de bilan chiffré
Didier Poton dans Landais, p. 189 évoque
400 départs.
J.-P. Poussou dans Histoire de la Population française
(s.d. J. Dupâquier), t. 2, 1986, p. 129-132.
F. Lebrun, La puissance et la guerre, 1661-1715, Seuil,
1997, p. 169-178.
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L'ambition de dresser un bilan chiffré à
partir de listes nominatives engage dans de longues et minutieuses
recherches. C'est Françoise Chevalier qui aboutit au nombre
de départs le plus élevé en citant 189 noms.
L'ampleur des brassages, le flou de certains cas, la mauvaise
tenue des registres d'état civil, tant protestants que
catholiques, aboutit à laisser dans l'ombre le destin
de plusieurs centaines de personnes. C'est pourquoi j'ai adopté
une méthode en apparence plus sommaire, mais qui aboutit
à des résultats arrondis probablement plus fiables.
Sur les quelque 650 protestants installés à demeure
dans la ville de Saumur vers 1680, j'ai étudié
l'itinéraire de 292 personnes clairement identifiées
; je les ai réparties sur trois catégories et,
à partir des pourcentages obtenus, j'ai opéré
une péréquation par rapport au total.
En voici le bilan, bien sûr arrondi et provisoire.
1) Environ 38 % de ce panel a quitté Saumur
et s'est installé à l'étranger, ce qui correspond
à un total de 250 départs réussis, environ
100 par expulsion et 150 par fuite clandestine.
Ce nombre est inférieur à ceux qu'on avance
souvent. Il est cependant exceptionnellement élevé. A
l'échelle nationale, les historiens les plus qualifiés
admettent 200 000 départs sur 800 000 réformés.
Saumur se situe nettement au-delà de ce taux de 25 %.
Pourquoi ?
Il y a d'abord le nombre élevé de pasteurs,
d'enseignants, de libraires et de Hollandais, qui ont été
expulsés ou tout au moins encouragés à partir.
En outre, la répression locale, sans dragonnade spectaculaire,
sans enlèvements d'enfants, avec une seule condamnation
aux galères, a néanmoins été longue
et tatillonne. La surimposition des familles aisées,
le contrôle des attitudes religieuses pendant vingt ans
expliquent le départ tardif de familles, qui avaient primitivement
souhaité rester.
L'étude socio-professionnelle de l'église
réformée de Saumur apporte d'autres explications.
En Anjou, à la différence du Poitou ou des Cévennes,
la Réforme ne s'est pas enracinée dans les milieux
ruraux, qui s'accrochent davantage à leur terre, quitte
à se révolter sur place. Les protestants saumurois
sont venus s'installer dans la ville depuis moins d'un siècle
( les familles ayant appartenu à la première
église des années 1562-1585 sont rarissimes ).
Ils sont souvent commerçants, artisans, hommes de loi
ou officiers de finance, milieux habitués à une
plus grande mobilité...
2) Les registres paroissiaux et fiscaux prouvent que
42 % de la communauté, soit 275 personnes sur le total,
sont restés sur place et se sont soumis, du moins en apparence.
Mais ce groupe, âgé, un peu isolé et marqué
par un fort célibat, chute de moitié à la
génération suivante.
3) Cependant, 20 % des réformés de Saumur
que j'ai suivis, soit 130 personnes ramenés au total,
ont une destinée inconnue ; ils n'apparaissant ni
dans les listes de réfugiés à l'étranger,
ni dans les registres catholiques de Saumur. Ces manquants peuvent
se répartir sur trois sous-catégories :
a) Des fugitifs ont échappé à
tout enregistrement ou bien sont morts sur la route de l'exil.
b) Nous avons déjà évoqué une
liste fiscale établie vers 1697 qui comportait 31 noms
de protestants mal convertis, parmi lesquels 19 étaient
taxés d'office. Si l'un d'entre eux décède
à cette époque à Saumur, le clergé
lui refuse les funérailles catholiques et, partant, l'inscription
sur le registre paroissial des sépultures. Il ne peut
s'agir là que de quelques cas.
c) La troisième catégorie est probablement
la plus nombreuse parmi les saumurois égarés :
quand on change de confession, qu'on est traité de renégat
par ses anciens coreligionnaires et en même temps suspecté
par les catholiques, surtout si l'on touche une pension, on part
s'installer ailleurs. L'ancien ministre Bérard de Beaujardin
se retire à La Rochelle ; le médecin Nicolas
Papin, après son abjuration, part pour Paris.
En outre, l'économie saumuroise va très mal,
le commerce décline, les étrangers ne viennent
plus, les hôtelleries ferment, l'imprimerie cesse toute
activité de publication. Une partie des habitants, catholiques
et protestants, abandonne alors la ville. Parmi ces derniers,
un nombre appréciable venait du Poitou ; certains peuvent
retourner vers le pays de leurs origines avec l'espoir d'y pratiquer
plus facilement un " culte du désert ".
Cette migration, mi-économique, mi-religieuse, n'a jamais
été étudiée scientifiquement pour
Saumur. J'en trouve en tout cas un exemple clair : Pierre
Gautier de Saint-Wal, déchu de ses fonctions à
la tête de l'Académie
d'équitation pour fait de religion, est parti vivre
dans le Poitou.
Ce déficit migratoire subi par Saumur et ces départs
pour des régions voisines expliquent les divergences dans
l'estimation des protestants réfugiés à
l'étranger ou restés dans la ville.
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