Constructions nouvelles et numérotation   

  

1) L'art de bâtir à la fin du XVIIIe siècle

 Les dernières décennies du siècle sont marquées à Saumur par une grande fièvre bâtisseuse :
- les installations militaires, les ponts, la salle de Comédie et la nouvelle halle ;
- des façades monumentales, comme le nouveau logis de l'abbaye de Saint-Florent et l'hôtel Blancler, au décor Louis XVI ;
-  les maisons d'habitation des nouveaux quartiers, construites par les entreprises Cailleau et Drapeau. Leur style est d'inspiration néo-classique, sans décoration florale, mais fortement scandé par les lignes des pilastres, des bandeaux et des corniches ; les encadrements des baies sont le plus souvent en relief, sans moulure, parfois en retrait ( à gauche, 17 rue Molière - à droite, 1 et 3 place du Puits-Neuf ). Ce deuxième modèle, très répandu dans la ville ancienne, correspond à des façades bâties entre 1780 et 1820.

Rue Molière, 17 Place du Puits-Neuf, 1-3

 Les nouvelles demeures reposent désormais sur deux ou trois assises de pierre de Champigny.
  

2) Naissance du réseau des levées

 Le nouveau quai construit par Cailleau devant l'Hôtel de Ville est évoqué dans les travaux autour du Pont Neuf... La vieille levée du Chardonnet est réparée et surélevée par Jean-Jacques Maupassant de 1783 à 1787, pour un montant de 8 600 livres ( A.D.M.L., C 38 ). Cependant, ces quais et levées ne sont encore d'une grande utilité, puisque le réseau complet des levées d'enceinte n'est pas achevé, la ville restant sans protection du côté du Thouet. Les inondations de 1790 le prouveront.
   

3) Une numérotation exigée par l'hébergement des troupes

 
 
 
 
 
 

 Le siècle des Lumières s'efforce de rationaliser l'espace urbain. Héritées du Moyen Age, les anciennes localisations sont souvent énigmatiques. Telle famille habitait dans la paroisse Saint-Nicolas, à la Grande Bilange, près de la maison où pend l'enseigne de Notre-Dame de Lorette ; on indiquait donc sa paroisse, son quartier et la boutique la plus proche. C'est pourquoi il est si difficile d'identifier les maisons avec certitude pour la période de l'Ancien Régime. L'exemple précédent correspond au milieu de la rue Saint-Nicolas, sans plus d'indications.

 Une première précision est imposée dans le but de loger les gens de guerre. A l'exception des miséreux et de quelques privilégiés, les habitants étaient tenus d'héberger chez eux, à tour de rôle, les soldats de passage. Cette obligation était fort impopulaire, de bons bourgeois devaient accueillir dans leur foyer des soudards, qui n'étaient pas des modèles de bonne éducation ( les officiers, plus raffinés, descendaient dans les auberges ). Quand une unité prenait ses quartiers d'hiver, le commissaire des guerres local, assisté par les fourriers et les maréchaux des logis, avait les pires difficultés pour caser les hommes dans des hébergements dispersés à travers toute la cité. Afin d'y remédier, une ordonnance de Louis XV du 1er mars 1768 prescrit de numéroter toutes les maisons dans les villes du royaume. A Angers, selon Jacques Maillard, l'opération est achevée en juillet de l'année suivante. Saumur est encore plus lent : en 1770, les officiers municipaux dressent l'état des 1 566 maisons qui sont soumises au logement des gens de guerre. Ensuite, le peintre saumurois Gabriel Pattée trace chaque numéro sur les maisons, « en gros caractères noirs, à l'huisle ». Sa facture sera honorée onze ans plus tard ( A.M.S., DD 15, n° 1 ).

 Ce premier numérotage n'a rien de commun avec les systèmes actuels. Il part de la place de la Bilange et progresse en continu par un côté de la rue de la Petite-Bilange, puis revient par l'autre, et fait ainsi le tour de la ville. Chaque maison reçoit donc un numéro exclusif. La Grande-Rue commence au numéro 500, près de la Porte du Bourg et s'achève au numéro 557, à l'étude de Maître Cornilleau, sise près du Carrefour Royal ; il n'y a pas de côtés pairs et impairs, mais une libre divagation de part et d'autre de la rue. Certaines maisons sont bien localisées, par exemple, celle du sénéchal Desmé-Dubuisson, qui habite au numéro 785, rue Haute-des-Cordeliers ( c'est la maison des Anges ), mais les hôtels particuliers de la rue du Temple ou de la rue des Payens sont difficiles à identifier. Cependant, les administrations fiscales s'y retrouvent et utilisent cette numérotation dans leurs registres.

 Les 1 566 nombres tracés par Pattée semblent avoir tous disparu. Leur création était commode pour le fonctionnement administratif, chaque maison était ainsi estampillée par une référence unique, mais pour la vie courante, ces numéros ne parlaient guère aux gens, car l'échevinage n'avait pas en même temps arrêté une nomenclature officielle des noms des rues.
   

4) Une nomenclature officieuse des rues

 Cette opération n'apparaît qu'en 1784 ; les officiers municipaux chargent alors Laurent Hardouin, l'architecte-voyer, de la gravure des noms au coin des rues ; selon le rapport de ce dernier, ils exigent que l'ouvrage soit effectué « en gravant soigneusement et profondément les lettres dans le tuffeau, en refaisant en plastre les joints et le cavités qui si rencontraient, regratant les pierres et quel que fois étant obligé d'en reposer de nouvelles » ( A.M.S., DD 15, n° 3 ). Hardouin, on le voit, n'était pas bien fort en orthographe, et les échevins le prient de remplacer plusieurs inscriptions fautives. S'ils se montrent tatillons sur ce point, les officiers municipaux ne semblent pas avoir pris la peine de dresser eux-mêmes une solide nomenclature officielle des noms. Quand plusieurs désignations coexistent, c'est apparemment le voyer qui décide. En tout cas, c'est lui qui porte ses choix sur son registre.

 D'après ce registre, la densité des inscriptions est fort inégale ; la place Saint-Pierre, alors minuscule, apparaît cinq fois, alors que la plupart des rues ne figurent qu'à deux reprises, même celles qui comportent de nombreux carrefours.
 Les 3 255 caractères gravés par Laurent Hardouin ont en majorité disparu, gommés par la Révolution, par de nouvelles inscriptions en 1818 ou par des changements ultérieurs, trop souvent encore martelés par des restaurateurs négligents. Voici quatre rares spécimens survivants :

Gravure de Laurent Hardouin, 1784Cette indication de la " rue de l'Ancienne-Messagerie  " a été restaurée d'une façon maladroite.

 

 

Gravure de Laurent Hardouin, 1784 Placée à l'angle de la rue Corneille, du côté de la Loire, cette gravure, remontant certainement à 1784, semble être restée dans son état originel ( les dénominations ultérieures ont changé ).

 

 

Gravure de Laurent Hardouin, 1784

 Cette inscription a été mal restaurée récemment. Le filet d'encadrement me paraît avoir été ajouté en 1818.

Gravure de Laurent Hardouin, 1784

 Cette " montée du Coteau Charier ", qui était située à l'angle de la rue Jean-Jaurès, présente des pleins et des déliés plus prononcés, mais moins que dans les inscriptions ultérieures.
 Partout, les "N" reposent sur deux jambes de hauteur inégale et la traverse inférieure des "E" est en forte avancée.

 Alors que jusqu'ici, les lieux publics portaient souvent des désignations fluctuantes, d'origine spontanée, un nom officieux apparaît, solennellement gravé dans la pierre. Cependant, la numérotation continue subsiste. Ce n'est que le 10 décembre 1838 que la ville adopte le système actuel de progression paire-impaire propre à chaque rue.
   

 Etude plus détaillée dans Joseph-Henri Denécheau, « Les noms des rues », S.L.S.A.S., 1990, p. 64-107.