Un vaste marécage  

  

1) Le bas niveau du sol naturel

 En cheminant à travers les rues de la ville, nous mesurons mal que nous sommes sur un terrain artificiel, sans cesse rehaussé au prix d'un effort séculaire. Sur de nombreux points, il est possible de retrouver le niveau du sol primitif. Dans la chapelle Saint-Jean, le pavement se situe entre 1,50 m et 2 m plus bas que le niveau actuel de la rue Corneille. Mêmes constatations dans la cour intérieure de la Maison de la Reine de Sicile ou dans la rue Basse-Saint-Pierre. Le dallage de l'église Saint-Nicolas a été rehaussé de deux mètres selon les calculs de l'architecte Roffay. La chapelle du prieuré d'Offard vient corroborer cette mesure : en 1664, son sol est relevé de 6 pieds, soit 1,95 m pour être remis au niveau de la cour ( A.D.M.L., H 3190 ).
 

2) Un entrelacs de voies d'eau

 Le territoire de la ville basse de Saumur correspond à un delta du Thouet, dont un bras primitif rejoignait la Loire au plus court, en passant par l'arche du Mouton, l'actuelle rue Seigneur, l'arche Dorée et les douves de la ville. Un autre bras se tortillait le long du faubourg de Nantilly et longeait la levée de la rue d'Alsace.
 Plus en aval, le Thouet tend souvent à prendre des raccourcis. Vers 1696, à l'occasion d'une crue, un nouveau bras important rejoint la Loire aux Huraudières, suivant en gros le tracé de l'actuelle rocade ; ce bras est endigué aux deux bouts en 1704 et considéré comme asséché vers 1713. Mais la rivière récidive en aval, vers 1750 : elle coupe vers la Loire après le bac, à l'entrée de l'actuel terrain du Breil, qui redevient encore une fois une île. L'emplacement de Bouche-Thouet a manifestement varié, en migrant vers l'aval, mais un ancien débouché se prolonge dans les prairies jusqu'à Midouin.

 Les bras de la Loire sont tout aussi divagants à travers le lacis d'îles qui s'étire depuis l'île du Chapeau jusqu'à l'île Ponneau. L'île d'Offard est coupée par d'étroits chenaux, appelés la voie du Moulin-Pendu et la voie de la Mariette ; vers l'aval, la Boire Quentin la sépare de l'île Millocheau, longtemps minuscule... D'anciens chroniqueurs, à la suite de Bourneau, affirment que l'île d'Offard remontait très haut vers l'amont et qu'elle aurait été fragmentée en une multitude d'îles à la fin du XVe siècle. Cette affirmation est difficilement contrôlable.

 Des fossés gorgés d'eau quadrillent la ville et les jardins environnants, sans cesse réalimentés par les pluies et par les rejets des maisons. Une légère pente conduit ces eaux vers la Mare Maillet, puis vers un bras du Thouet. Toute cette partie basse du terroir de la ville, qui est " un don du Thouet ", était désignée sous l'appellation globale des " Chardonnets " et s'étendait depuis le cimetière bas de Nantilly jusqu'aux moulins de Saint-Florent, constituant un vaste marécage.
  

3) Des puits pollués

 Brackenhoffer commet une erreur en affirmant qu'en 1644 la ville ne comporte ni fontaine ni puits. Au contraire, les puits sont nombreux ( il n'y a pas besoin de creuser profond ), mais ils communiquent avec ces mares stagnantes et donnent une eau dangereuse, tout aussi dangereuse que l'eau puisée directement dans la Loire par les habitants.
  

4) Les inondations régulières

 Une partie des faubourgs et des prairies est normalement recouverte par les hautes eaux chaque année : la prée d'Offard, le quartier des ponts et l'île Millocheau, les Marais-le-Roi au-dessous du Vieux-Bagneux, le Chemin Vert, les Chardonnets, la prée du Breil et l'île à l'Abbé. Le quartier situé en contrebas de la rue de Fenet est souvent envahi par les eaux du fleuve ; la zone de l'ancien hôpital est souvent touchée par des infiltrations du Thouet. Ces inondations sont souhaitées, car elles annoncent une bonne récolte de foin, ainsi que du regain. Les chemins importants qui traversent ces zones basses sont surélevés et percés par des arches, qui favorisent la circulation des eaux, par exemple, la rue Saint-Lazare qui conduit de Nantilly au Pont-Fouchard ou le chemin Charnier, ancêtre de l'avenue du Breil, qui aboutit au bac de Saint-Florent.

 D'un niveau à peine plus élevé, les deux grands cimetières, le cimetière bas de Nantilly et le cimetière Saint-Nicolas ( dont on mesure le niveau en contrebas de la rue des Carabiniers de Monsieur ) sont fréquemment atteints par des crues plus fortes, et, de toutes façons, l'eau s'infiltre au fond des fosses.
 

5) Le déluge de 1615

 
 
 
François BOURNEAU, Le Déluge de Saumur, par René Hernault, 1618, B.M.S., S XVII-8 / 17

 Sur ces terres basses et peu défendues, les crues exceptionnelles prennent des proportions catastrophiques. Les grandes inondations de 1496 et de 1561 sont souvent citées, mais elles nous sont mal connues.

 La catastrophe de 1615 a inspiré un récit oratoire à François Bourneau, un Saumurois avocat au Parlement de Paris. L'hiver avait été froid. La neige qui recouvre le sol depuis un mois fond brusquement. Le 15 mars, la ville est envahie par les flots, du côté de la Loire comme du côté du Thouet. « Les eaux demeurèrent grandes et hautes de six à sept pieds dans la ville et fauxbourgs plus de quinze jours ». Elles atteignent presque le niveau du maître autel dans les églises de Saint-Nicolas et des Ardilliers. Dans la ville close, seules deux rues restent hors d'eau. En traduction moderne, le niveau de la crue atteint 2 m à 2,25 m au-dessus du sol naturel, ce qui correspond à la courbe de niveau de 30 mètres. Demeurent au sec la rue Haute-Saint-Pierre, la rue du Fort et, sans doute la Grande-Rue. Seule la porte du Bourg est hors d'eau, toutes les autres sont inondées ; on entre en ville en circulant en bateau sous la porte de la Tonnelle.
 Les dégâts sont considérables ; trois ponts sont détruits et cinq moulins-bateaux emportés. A un quart de lieue au-dessous de Saumur, une rompure de la levée sur 50 toises entraîne l'invasion du terroir de Saint-Lambert par un flot tumultueux qui renverse de nombreuses maisons. Au total, six brèches se produisent entre Saumur et Sorges ; le terroir entre la Loire et l'Authion demeure en majeure partie recouvert par l'eau durant deux mois.
 Ce qu'on vient de résumer simplement est exprimé en termes emphatiques par Bourneau, à grand renfort de citations classiques. La brochure s'ouvre sur un poème latin en hexamètres dactyliques, le " Carmen iratus Ligeris - le chant de la colère de la Loire " ( traduction par Georges Kouskoff, Loire-Littérature, 1988, p. 251-254 ), dans lequel Charles Coustis s'efforce de retrouver un souffle virgilien ( « les femmes pleurent sur les remparts » ). Célestin Port, fin connaisseur en poésie latine, jugeait ces vers détestables...
 Tout n'est pas aussi grandiloquent dans Le Déluge de Saumur. Bourneau pense que le lit du fleuve s'élève en permanence et que relever perpétuellement les levées ne fait qu'aggraver les dangers pour les terres riveraines. Il propose un « dégorgeoir » au-dessous de Chouzé, où les hautes eaux seraient déversées vers des terres stériles et de là pourraient rejoindre l'Authion. Voilà une proposition étonnamment moderne, qui a été adoptée au 19e siècle.
  

6) Les grandes crues ( fin XVIIe et fin XVIIIe siècle )

 
 
 
 
 

 Les grandes crues qui se succèdent de 1689 à 1711 sont énumérées dans Les misères du temps. La disposition des îles et des bras d'eau en sort profondément modifiée. De nouvelles catastrophes, tout aussi graves, se produisent dans les deux dernières décennies de l'Ancien Régime.

- En janvier 1770, une forte inondation envahit la ville. Dans la nuit du 26 au 27 novembre de la même année, une brusque montée des eaux surprend les habitants dans leur sommeil et cause de nombreuses victimes. Les nouveaux quais, en début de réalisation, n'ont été d'aucune efficacité. La digue entourant le Chardonnet cède et l'Ecole de Cavalerie, toute neuve, est envahie par des eaux qui stagnent pendant des années, au point que le bâtiment est considéré comme perdu. Le Pont Fouchard est ravagé et déclaré irréparable par les Ponts et Chaussées.

- Du 7 au 12 mars 1783, la ville est recouverte par la crue aux trois quarts et demi de sa superficie, selon les dires de la municipalité. La levée du Chardonnet, tout juste reconstruite, est défoncée, et le courant s'ouvre une seconde brèche pour ressortir. Les quais, anciens et nouveaux, sont ravagés. La hauteur des eaux atteint 4 pieds, 2 pouces dans la rue du Puits-Tribouillet et 5 pieds dans la rue du Pressoir-Saint-Antoine, soit 1,60 m ( le niveau de 1615 n'est pas tout à fait atteint ).
 Une nouveauté apparaît à cette occasion : les pouvoirs publics se reconnaissent comme responsables, ou tout au moins comme solidaires. La municipalité envoie des barques pour apporter du pain aux habitants réfugiés dans les étages supérieurs de leur maison. Le lieutenant général de police prend une ordonnance interdisant la vente des produits touchés par les eaux et favorisant la restitution des matériaux dispersés ( A.D.M.L., BIB, n° 1831, 14 mars 1783 ). Le 1er septembre 1784, l'intendant de Tours adresse 3 000 livres en dédommagement aux habitants de Saumur. Même s'il est léger, ce secours public constitue une première. L'intendant promet en outre que les levées seront bientôt réparées.

- Effectivement, en 1786, la Loire atteint 12 pieds au-dessus de l'étiage, soit 4 mètres sur l'échelle du pont Cessart, mais la ville n'est pas envahie. Cependant un affaissement de la Grande Levée se produit entre le Chapeau et la Croix Verte. La catastrophe imminente est évitée, car l'entrepreneur Jean-Jacques Maupassant parvient à colmater l'affouillement apparu à la base de la levée.

- De nouvelles inondations se produisent en novembre 1790, puis en janvier 1791 et, à nouveau, fin 91-début 92. L'examen des niveaux sur l'échelle gravée à l'entrée du pont Cessart révèle que la crue de novembre 1790 se situe au quatrième rang, mais bien loin des hauteurs atteintes en 1856 et en 1866. Si ces inondations font de gros dégâts, c'est parce que le réseau cohérent des levées d'enceinte n'est pas encore achevé.
  

7) Le pire des fléaux : la débâcle des glaces

 
 
Guillaume BODINIER, « La banquise de Saumur en 1768 », R.A., 1884(1), p. 105 et sq.

 Les inondations sont un phénomène habituel. Les débâcles spectaculaires des glaces sont plus rares, mais s'avèrent encore plus redoutables, en particulier pour les ponts, pour les bateaux et pour les îles.
 Celle de janvier 1768 a causé d'énormes ravages. En voici le récit par un témoin oculaire :

« Une crue de la Vienne a mis les glaces de la Loire en mouvement dans le plus rude du froid... Le Pont de bois qui communique d'un fauxbourg à la ville, traversant le plus fort bras de la rivière de Loire, paraissoit aux yeux du public dans un danger évident, de façon que personne s'osoit plus y passer. Les pieux de palées que les glaces coupoient à moitié et d'autres entièrement ; les liernes et entretoises se levoient, les pieux de brise-glace faisoient des mouvements continuels et changeoient de position...
 Le 13, la rivière se trouva bien plus haute... L'eau augmentant toujours à vue, toutes les isles furent bientôt couvertes. Vers le soir, environ six heures, les glaces ont débaclé, faisant un bruit effroyable : une partie du pont de bois a été emportée. Comme ces glaces ne formoient qu'un corps réuni, cela passoit d'une rapidité à faire trembler. A la faveur des lumières, on voyoit sans cesse passer des bateaux entiers et des débris... on voit journellement passer par ici des effets de toutes espèces, comme des armoires et coffres pleins de linge, des lits, des bestiaux, jusqu'à un enfant dans un berceau... »