Les prescriptions du lieutenant général de police

 

 Ce chapitre constitue une parfaite illustration de la règle d'or de la critique historique : il ne suffit pas qu'un ordre ait été donné ; encore faut-il vérifier son application. La montagne de règlements édictés à Saumur aboutit en réalité à de faibles résultats, au moins jusqu'au dernier tiers du XVIIIe siècle.

1) La charge de la police

 La police doit s'entendre dans le sens que lui donne Furetière, elle « se dit plus particulièrement de l'ordre qu'on donne pour la netteté et la seureté d'une ville, pour la taxe des denrées, pour l'observation des statuts des Marchands et des Artisans ». Attention : les enquêtes policières reviennent au lieutenant général criminel.
 Les missions de police, dans le sens de l'Ancien Régime, sont d'abord exercées par les prévôts. Ainsi, le 6 juin 1681, René Fouyer, « juge-prévôt et de police », interdit de tirer avec des armes à feu et de lancer des pétards lors des fêtes religieuses, car au cours de la procession du Saint-Sacrement, une balle avait traversé l'épaule d'un porteur de torche ( A.D.M.L., E 4387 ). Pierre Fournier, sieur de Boisayrault, « président-prévost, juge ordinaire civil et criminel et de police », le 27 février 1694, interdit le commerce et les transports les dimanches et autres jours de fêtes religieuses.

 La charge de lieutenant général de police est créée par le roi en octobre 1699. Fournier de Boisayrault, qui l'exerce en pratique, l'acquiert aussitôt ; il est installé en juin 1700 ( A.M.S., FF 2 ). Il devient le deuxième personnage de la Sénéchaussée, prenant la préséance sur le lieutenant particulier et sur le lieutenant général criminel. Sa fonction couvre en principe tout le ressort de la sénéchaussée, mais, dans la pratique, il ne s'occupe que de Saumur. L'ancien prévôt, dont la fonction continue de décliner, devient son adjoint avec le titre de " conseiller de police ".

 La famille de Boisayrault, poursuivant sa rapide ascension, laisse la charge à Gabriel Barré, qui est installé le 26 juin 1711 ( A.M.S., BB 3, f° 129 ). L'abbé Louis Barré, qui succède à son père en 1757, est présenté par François-Yves Besnard ( t. 1, p. 247 ) comme un personnage étrange, qui prétend avoir découvert la pierre philosophale et avoir de quoi vivre plusieurs siècles. En 1762, Jean Chesnon de Sourdé, lieutenant criminel et conseiller de police, exerce la charge, sans l'avoir acquise, car l'abbé Barré est encore titulaire en 1777, apparemment sans faire grand chose.  Paul-Claude-François Desmé, sieur du Puy-Girault, est installé en 1778 ; il se révèle comme un administrateur méthodique, intervenant avec efficacité sur l'hygiène et la circulation. Quand il est élu député à l'Assemblée provinciale et qu'il entre dans la Commission intermédiaire, il abandonne ses fonctions saumuroises et, en 1788, cède sa charge à Clément Coustis de Saint-Médard.

2) Une avalanche de règlements

 Les lieutenants généraux de police se plaisent à rédiger de belles ordonnances concernant la sécurité et l'hygiène publiques. Elle sont proclamées au son de la trompette, puis affichées dans les principaux carrefours et menacent de peines sévères les contrevenants. Une soixantaine nous sont parvenues. A plusieurs reprises, une brochure imprimée résume l'ensemble des prescriptions pour toute la sénéchaussée ; celle du 23 juillet 1734 comporte 38 articles ( Georges CERCLAIS, S.L.S.A.S., 1951, p. 53-58 ) ; celle du 1er juillet 1784 couvre 47 pages et atteint 148 articles.

 Cette abondance de textes au ton impérieux illustre à merveille la remarque de Tocqueville : « L'ancien régime est là tout entier : une règle rigide, une pratique molle ; tel est son caractère.
 Qui voudrait juger le gouvernement de ce temps-là par le recueil de ses lois tomberait dans les erreurs les plus ridicules » ( L'ancien régime et la Révolution, coll. Idées, 1967, p. 140 ).

3) Le maintien de l'ordre public

 Pour faire appliquer ses décisions à Saumur, le lieutenant de police dispose seulement de quatre agents municipaux : deux commissaires de police, qui circulent à travers les rues, et deux huissiers, des sergents de ville revêtus d'une belle casaque, qui peuvent leur prêter main forte. Tous les dimanches, ils doivent vérifier que les cabaretiers ne vendent pas de vin aux heures des messes et, chaque mois, ils donnent la chasse aux dames de petite vertu ( A.M.S., DD 23 ). L'interdiction du port d'armes, sans cesse réitérée, est leur échec majeur : les laquais, les gens de livrée, les collégiens se promènent fréquemment l'épée au côté...
Ordonnance de police de 1784, titre II, article VII Les compagnons et apprentis sont particulièrement surveillés (Ordonnance de police de 1784, titre II, article VII ). Ils n'ont pas le droit de porter leurs cannes et leurs bâtons corporatifs, mais les bagarres qui éclatent entre les compagnons de différentes obédiences prouvent que cette interdiction n'est pas respectée. A l'inverse, la surveillance des réunions nocturnes, des coalitions ou des attroupements, pouvant déboucher sur des grèves, est beaucoup plus stricte et la peine de dix livres d'amende particulièrement sévère.

 Les auxiliaires de police n'exercent que de jour ; la nuit, c'est le guet, assuré par la milice bourgeoise à tour de rôle des quartiers, qui se préoccupe des rôdeurs et des incendies.
 Un tribunal de police siège dans la matinée du mercredi et du samedi. Il peut prononcer de lourdes amendes, mais ses sentences sont susceptibles d'appel devant le tribunal de la Sénéchaussée. Redoutant de se voir désavoué ( les Saumurois sont très procéduriers ), le tribunal ne paraît pas bien féroce quand il juge des habitants de la ville.

4) Les subsistances et le prix du pain

 Le lieutenant général de police doit se préoccuper de l'approvisionnement de la ville. Il surveille les commerçants, et plus particulièrement les meuniers et les bouchers, toujours soupçonnés de fraude ; il contrôle les poids et les bascules.
 Surtout, il fixe le prix des trois qualités de pain ; c'est là son action la plus importante, sur laquelle nous reviendrons dans l'étude économique. En 1769, il n'est pas du tout satisfait de l'établissement de la liberté du commerce et il en fait part à l'intendant de Tours.

5) La lutte contre la mendicité

 L'afflux continuel de mendiants étrangers à la ville est l'un des soucis majeurs du lieutenant de police, qui accorde des billets de logement valables pour une seule nuit. Le 27 avril 1703, il s'en prend aux habitants du Petit Puy, qui hébergent « en leurs maisons lesdits mandians forains, dont la pluspart étant de différens sexes entretiennent de mauvais commerces et font des actions criminelles et scandaleuses ». Le Petit Puy est considéré comme le quartier chaud de la ville ; des prostituées en descendraient pour racoler les pèlerins des Ardilliers.
 La mendicité est l'objet de fréquentes interventions. L'ordonnance du 21 janvier 1773 institue un signe distinctif pour les mendiants domiciliés à Saumur, ils porteront une médaille aux armes de la ville, « une S couronnée d'un créneau ». Ce texte est cassé par le Conseil d'Etat, car cette sauvegarde va à l'encontre « des ordres que Sa Majesté a donnés pour la destruction de toute espèce de mendicité dans son Royaume » ( A.D.M.L., E 4387 )...

6) Les entraves à la circulation

 Le lieutenant de police a fort à faire dans le domaine de la circulation. Il intervient quand des constructions empiètent sur le domaine public. A un niveau plus modeste, un commissaire de police lui a rapporté que les marchandes de fruits et légumes s'installent au-delà de la place du Puits-Neuf, qui leur est attribuée et qu'elles se réservent même des zones sur la place de la Bilange en les marquant par des grosses pierres. Le 17 février 1702, il menace ces marchandes par une proclamation affichée dans tous les carrefours ( A.D.M.L., E 4387 ).

Extrait de l'ordonnance de police du 17 février 1702, A.D.M.L., E 4387

 Louis Barré renouvelle cette interdiction en 1757, en faisant passer le montant des amendes de 20 sols à trois livres.

7) Des incendies limités

 Les incendies sont fréquents dans ces maisons souvent en bois et chauffées par des feux de cheminée. Ainsi, le couvent des Récollets est ravagé par un grand incendie en 1665, la porte du Bourg un peu avant 1649 ( Bodin, p. 105, recopie l'inscription commémorant sa restauration ). La milice bourgeoise se mobilise alors, mais elle ne peut guère que circonscrire l'extension du sinistre, ne disposant pas de l'équipement le plus élémentaire ; quand le 26 juin 1782 la foudre embrase le clocher de Saint-Pierre tout neuf, elle doit réquisitionner 241 « seilles » chez les boisseliers de la ville et elle se révèle totalement inefficace ( A.M.S. DD 23 ).

 Cependant, Saumur n'a pas connu les catastrophes qui ont dévasté Angers au Moyen Age ou Rennes en 1720. Une précaution semble avoir été bien respectée : les marchands de bois et les tonneliers sont tenus d'entreposer leurs stocks sur le port au Bois, situé légèrement en amont de la porte de la Tonnelle ; ces matériaux combustibles sont ainsi tenus à l'écart des maisons et au bord de l'eau.

 De même, les fabricants de salpêtre et en particulier l'importante raffinerie implantée sur la place de la Bilange sont tenus d'entreposer leurs produits dangereux à l'écart de la ville. La poudrière du Château est d'abord utilisée. L. A. de Cessart dresse les plans et les élévations d'un élégant entrepôt qui est bâti par Cailleau père au milieu de la levée du Chardonnet ( A.D.M.L., C 110 ).

 Elévation de la poudrière du Chardonnet, Cessart, 1760 Plan de la poudrière du Chardonnet par L.-A. de Cessart

 La nouvelle poudrière est vite envahie par l'humidité et elle se fissure. Elle ne sert que de 1763 à 1777 et est remplacée par un magasin d'avoine à l'usage de la caserne des Carabiniers. Cependant, le subdélégué Budan fait part de l'inquiétude des habitants, car le sieur Folliau, l'adjudicataire de la raffinerie de salpêtre, stocke jusqu'à cent barils de poudre dans les bâtiments de la place de la Bilange. Finalement, les explosifs retournent au château dans le magasin du roi.

8) Le Chardonnet, à la fois promenade publique et dépôt de gravats

Ordonnance de police de l'Intendant de Tours, 15 mars 1751, A.D.M.L., C 115. L'amende, fixée à 10 livres dans le titre, passe à 20 livres dans le texte. Revenons sur le Chardonnet, qui a servi à de multiples usages. Ce vaste espace est soumis à des inondations fréquentes ; en 1716, par exemple, la Loire y dépose une couche de sable et emporte le chemin de halage ; en conséquence, Jean Drapeau y exécute d'importants travaux à partir de 1718 ( A.D.M.L., E 4390 ).
C'est afin de relever son niveau que les pouvoirs publics ordonnent d'y épandre les gravats, les résidus des salpêtriers, les ordures ménagères et même les vidanges. Cette obligation est rappelée le 15 mars 1751 par l'intendant de Tours sur la demande de la municipalité ( A.D.M.L., C 115 ). L'amende, fixée à 10 livres dans le titre, passe à 20 livres dans le texte.

 Par un curieux paradoxe, en même temps qu'il est le grand dépotoir de la ville, le Chardonnet est le terrain de jeux favori des Saumurois ; le sieur de Croydebert en parlait déjà en 1611. Piganiol de la Force le présente en 1718 comme « la plus belle place publique de la Ville ». En 1726, des ormeaux y sont plantés selon des alignements réguliers. Et afin d'en favoriser la croissance, les collecteurs des ordures doivent répandre leurs fumiers au pied des arbres. Les deux fonctions sont ainsi réunifiées.

 

 

9) L'enlèvement hebdomadaire des boues et déchets ménagers

 Ces déchets ménagers sont l'objet de fréquentes interventions des responsables de la police : les habitants ne doivent pas les jeter par les fenêtres, ils doivent les entasser soigneusement devant leur maison. Une fois la semaine, un tombereau muni d'une clochette passe les collecter. Les rappels fréquents prouvent que ces prescriptions sont bien mal respectées, mais il s'agit d'un phénomène national.

 Les adjudications au rabais de ce ramassage donnent des résultats surprenants ( A.M.S., DD 16 et A.D.M.L., C 115 ). En 1656, la collecte ne concerne que la ville close ; l'entrepreneur reçoit 150 livres par an, puis 175 en 1703. Un nouveau bail est passé avec Jean Miet en 1726 ; désormais, l'adjudicataire doit parcourir la ville et tous les faubourgs, et en outre, assurer l'entretien des arbres des promenades. Le montant annuel s'élève désormais à 900 livres, mais la ville cesse progressivement de verser cette somme. Miet s'adresse à l'intendant de Tours, qui lui accorde en 1744 un dédommagement de 3 000 livres.
 Un autre entrepreneur passe un bail en 1749 pour seulement 200 livres par an. Puis, renversement de tendance, en 1781, c'est l'adjudicataire qui verse 3 livres pour pratiquer sa collecte.

 Voici ce qui me paraît l'explication de ces tarifs étranges : le plus gros des déchets est produit par les 500 chevaux qui peuplent la ville ( estimation de 1742, A.M.S., CC 12 ). Or, les vieux Saumurois savent que le crottin de l'Ecole de cavalerie s'achetait à prix d'or... Tant que l'adjucataire est tenu de répandre le fumier au pied des arbres, il est rétribué ; quand il peut en disposer, c'est lui qui paie son privilège.

 Cette collecte aux prix fluctuants a-t-elle au moins assuré la propreté de la ville ? Le procureur du roi, Ponneau, n'en est nullement convaincu dans une lettre du 2 août 1777 : « il n'est pas possible de voir une ville dont les rues soient plus embarassées et occuppées de tas de boues ; s'il falloit maintenant faire citer à la police tous ceux qui paroissent contrevenants, les commissaires citeroient touts les habitants » ( B.N.F., ms., Joly de Fleury, 504 ).

10) Des douves et des fossés malodorants

 Encore plus sale est la zone des douves et des fossés. Depuis l'ordonnance du 2 septembre 1616 ( A.D.M.L., 4 B 142 ), les mêmes observations reviennent à peu près tous les dix ans. La frénésie de construire qui a saisi les Saumurois à partir de 1654 a entraîné l'obstruction des fossés entourant la muraille. Dès le 20 avril 1657, le Parlement de Paris constate que les nouveaux bâtiments « empeschent l'écoulement des eaues, lesquelles croupissent et causent une infection périlleuse ». En conséquence, il prescrit une vérification générale des baux ( A.D.M.L., E 4390 ).

 Un siècle plus tard, en 1762, l'ordonnance du conseiller de police Chesnon de Sourdé constate qu'il n'y a aucun progrès ( A.M.S., DD 16, n° 70 ). On trouve même dans les fossés des cadavres de chevaux et autres bêtes mortes.

Ordonnance de Chesnon de Sourdé, 1762, DD 16, N° 70

 Les nobles familles de Sanglier et Lenoir de Pasdeloup possèdent des maisons situées près de la Porte Neuve ; elles ont installé des latrines juchées sur le rempart et déversant leur production directement dans le fossé, comme au Moyen Age.

 

11) Les lieux d'aisances

 Encore ces familles ont-elles des lieux d'aisances spécialisés, édicules qu'on ne trouve guère que dans les collectivités, l'abbaye de Saint-Florent, le collège, les prisons, l'Ecole de cavalerie. Dans les maisons particulières, il n'y a habituellement rien. Les inventaires après décès signalent la présence de chaises percées ; Jeanne Delanoue va vider son seau dans la Loire chaque matin. Ailleurs apparaissent quelques aménagements sommaires dans les caves ou dans les jardins, édifiés au-dessus de puisards.
 Le règlement royal de 1678 rendant obligatoire l'aménagement de retraits dans les maisons n'est guère appliqué à Saumur en 1784, où l'ordonnance de police le rappelle de façon pressante, à peine de 50 livres d'amende. Cependant, à la même époque, une allusion est faite à des " lieux à l'anglaise ", dotés de baquets amovibles ; ces cuveaux devront être convoyés de nuit, entre 11 heures du soir et 3 heures du matin ; leur contenu est revendu au prix fort à des particuliers.

12) La tuerie générale et les boucheries

 Parmi les activités les plus polluantes viennent les tanneries ; il en existe à Saumur, mais elles sont situées près du fleuve, loin du centre.
 Les bouchers posent davantage de problèmes. Ils abattent les gros animaux, boeufs et porcs, dans une tuerie générale, un abattoir situé dans l'îlot des anciennes halles, du côté de l'actuelle impasse Chanzy. Le sang et les tripailles infestent le quartier. En 1766, quand l'écurie de Cent Chevaux est en cours d'achèvement, le baron de Livron, major du régiment des Carabiniers, proteste par écrit contre le cloaque qui la borde ( A.D.M.L., C 115 ). Le sous- ingénieur Lecreulx fait aménager aussitôt un canal d'assainissement rejoignant la Mare Maillet. Si encore on abattait tous les animaux dans un lieu unique ! Les ordonnances de police de 1734 et de 1784 signalent l'existence de tueries particulières.
 Quant à la vente de la viande au détail, les bouchers sont tenus de la pratiquer dans des bâtiments publics où ils sont regroupés, ce qui permet un relatif contrôle de l'hygiène et la surveillance des ventes en période de Carême, privilège réservé à un seul boucher. Une boucherie secondaire est installée le long de l'actuelle rue Chanzy ( longtemps appelée " rue des Bouchers " ). Une autre est située près du Palais Royal et de la place du Minage ; elle dépend pendant longtemps de l'abbaye de Fontevraud. La plus importante a été édifiée en avant de la muraille, entre la porte de la Tonnelle et l'Hôtel de Ville. Des déchets sont jetés dans la douve voisine et les échevins se plaignent des remugles pestilentiels qui envahissent la salle basse de la Mairie.

 

 Ce tableau peu ragoûtant de la ville sous l'Ancien Régime n'est nullement exagéré par effet de style. Toutefois, on signale à la fin du chapitre de liaison que des améliorations incontestables apparaissent dans les deux dernières décennies.