L'intégration progressive dans la ville   

   

 

 Dans les années 1784-1788, le régiment des carabiniers de Monsieur est fortement présent dans la ville et semble prêt à s'y acclimater durablement. Ses équipements sont presque au complet et ses militaires ont des contacts plus étroits avec la population.
   

1) Naissance d'une société militaire

 Un bon nombre d'officiers s'installent à Saumur avec femme et enfants. L'intéressante correspondance du capitaine trésorier Pillerault et de son épouse ( saisie quand Pillerault a émigré ) nous révèle l'existence d'un petit cercle à dominante féminine, animé par Madame du Petit-Thouars, l'épouse du lieutenant de Roi ( A.D.M.L., E 3604-3605, 1779-1789 ).
 Les fêtes et les réceptions sont fréquentes ; on court assister au lancement d'un ballon. Commérages et lettres anonymes aussi sur la conduite de dames dont l'époux est à Metz. On y échange des renseignements sur les fournisseurs et sur le meilleur médecin de la ville ( ce serait Oudry - pourtant bien extravagant... ). On donne des bals fréquents, mais en février 1784, « nous retranchons deux de nos bals pour donner cet argent [ aux pauvres ] ».
 Le plus spirituel des correspondants est le baron de Livron, major général, fort désabusé sur le fonctionnement du ministère de la Guerre, qui donne des ordres incohérents. Il adresse à Pillerault les plus vifs compliments au sujet de son épouse, « charmante à touts égards, il n'y a pas jusqu'à mon fils en qui elle a doublé le désir d'être un homme, je vous prie de vouloir bien mettre mon compliment, et mon hommage à ses pieds ».
 Jean-Balthazar de Bonardi du Ménil, ( Mémoires ( 1760-1820 ) publiés par la Société de l'Histoire de France en 2001, officier de carabiniers qui fait plusieurs séjours à Saumur de 1780 à 1788, s'y amuse follement. Lorsqu'il était le plus ancien sous-lieutenant, il avait la charge de la " Calotte ", probablement déformation de la " Cagnotte ", caisse commune chargée de payer les fêtes, ce qui lui vaut quelques complications, en raison de dépenses insensées. Il s'attache à la ville : « les habitants de ce pays enchanteur sont toujours devant mes yeux » ( p. 393 ). Il ne tarit pas d'éloges sur « les femmes les plus aimables de la France... leur conversation toujours soutenue, toujours agréable, toujours brillante, nous faisoit passer des heures délicieuses. Le plaisir de ces douces conversations n'étoit interrompu que par des danses ( elles dansoient toutes parfaitement ) ou par des jeux d'esprit où elles excelloient et où la grande habitude que j'avois acquise de cette sorte de passe-temps me mettoit à même de faire briller tout leur esprit. On remplissoit souvent des bouts-rimés. Ils me paraissoient tous charmants et l'on gardoit les miens et mes deux belles amies les plaçoient dans leur sein, ce qui flattoit beaucoup l'auteur. » ( p. 383 ).
   

2) Les contacts avec la société locale

 Cette société très réduite est en contact avec les notables de la ville. Les carabiniers se plaignent du manque de spectacles de qualité, la comédie n'étant qu'une grange en planches installée dans un jeu de paume. Quand, en 1785, est fondée une société par actions pour construire une nouvelle salle de spectacle, vingt officiers de carabiniers et d'infanterie prennent une action et sont placés en tête de la liste imprimée. Parmi eux se remarque le nom de " Nicolas de Beaurepaire ". Ces officiers entendent apparemment se fixer dans la ville et y trouver davantage de loisirs.
 De même, en 1787, cinq jeunes officiers sont reçus dans la loge maçonnique Saint-Louis de la Gloire, mais ils n'y sont encore qu'apprentis, sans occuper de fonctions.
 A l'inverse, les officiers ne fréquentent pas la Société du Grand Jardin, cercle qui réunit la plupart des notables locaux ( chap. 20, § 7 ). Ils ont leurs lieux de loisirs particuliers.

 D'après Bodin ( p. 491 ), le 1er février 1787, le corps des carabiniers donne une grande fête, où sont conviées les personnalités de la ville. Les appartements de l'état-major sont transformés en salles de bal, de festin ou de jeu. Le souvenir en était resté vivace chez les Saumurois.

 Sur la vie locale des simples soldats ou des bas officiers, les renseignements sont insuffisants. Quelques mariages avec des indigènes sont portés dans les registres paroissiaux, mais ils sont rares.
   

3) Le développement d'un artisanat spécialisé

 Il va sans dire que la présence d'une garnison nombreuse et volontiers dépensière donne un coup de fouet à la ville, à l'hôtellerie et aux débits de boisson d'abord, ainsi qu'à la location d'appartements.
 Un artisanat, jusqu'alors très rare, se développe : selliers, éperonniers, fourbisseurs ( armuriers ), tous énumérés dans le recensement de 1790. Une partie de la ville vit désormais de la présence militaire. Une lettre de mars 1783 vient confirmer ce fait ; après un départ des carabiniers, un chef d'état-major écrit au général-comte de Chabrillant : « en renonçant à y mettre des troupes, ce serait ruiner ce pays-là, qui s'est beaucoup augmenté en artisans depuis 1763, que nous y avons étés en quartier pour la 1ère fois ».
   

4) La fixation à Saumur

 Plusieurs officiers de carabiniers se font construire une maison sur place ( Pillerault, Lérivint ). Saumur devient depuis lors une ville de retraités militaires. Le 9 août 1793, le procureur de la commune de Saumur, Loir-Mongazon, dresse une liste des chevaliers de Saint-Louis ( anciens militaires décorés ) installés dans la ville ou dans ses environs immédiats. Il cite 26 noms et, parmi eux, d'anciens carabiniers de Monsieur.