Les catégories de détenus à Saumur    

  

   

1) A chaque tribunal sa prison

 La détention carcérale ne fait pas partie de l'arsenal répressif habituel de l'Ancien Régime, qui pratique les amendes, les châtiments corporels, la déportation, les galères et la peine capitale. Les prisonniers ne sont enfermés que dans l'attente de leur jugement ou de l'application de ce dernier. Et donc en général pour des durées plutôt courtes.
 Les lieux de détention sont exigus, mais chaque tribunal dispose de sa prison particulière : la prison royale ( on trouve plus distingué de dire " les prisons royaux " ), située à mi-hauteur dans le Boile du château, pour les divers tribunaux de la Sénéchaussée ; la Tour Grenetière pour la Cour des Aides, qui juge les délits financiers et le faux-saunage ( voir dossier spécial ) ; le premier étage de la porte du Bourg pour les justices militaires ; la porte de la Tonnelle pour le tribunal de simple police.
 L'abbé de Saint-Florent exerce encore ses droits de seigneur haut-justicier en 1770 ; René Fournier, accusé d'un assassinat commis à Saint-Martin de la Place, est enfermé dans la prison de l'abbaye située près de la rue Basse, sous la muraille. A cette occasion, il faut restaurer le cachot, acheter un chapelet pour le détenu moyennant 5 sous, acquérir pour 9 sous un crucifix destiné à la chambre criminelle. Ces réaménagements sont vains, puisque l'accusé décède la veille de son procès ( A.D.M.L., H 2 892 ).
   

2) La promiscuité de la prison royale

 La prison royale a probablement été construite sous le gouvernement de Duplessis-Mornay ; les premières nominations de geôliers remontent à 1615 ( A.D.M.L., 4 B 7 ). Elle se réduit à quelques salles, pour les hommes et pour les femmes, sans doute bien insuffisantes, à certaines périodes, pour héberger les condamnés, amenés des alentours, qui s'y entassent dans la semaine qui précède le passage de la chaîne des galériens.
 En 1687, elle détient 10 prisonniers. Vers la fin du XVIIIe siècle, la moyenne s'établit autour de la vingtaine ( avec un maximum à 22, le 23 décembre 1769 - A.D.M.L., II B 1313 ). De 1768 à 1776, elle a reçu 1 031 détenus ( cinq fois plus d'hommes que de femmes ), soit une moyenne de 130 par an, et cela pour l'ensemble de la Sénéchaussée ( Jean-Pierre BOIS, Les anciens soldats dans la société française au XVIIIe siècle, Paris, Economica, 1990, p. 313 ). La plupart sont en transit, en particulier les soldats déserteurs.
 Deux catégories seulement font des séjours prolongés : les prostituées condamnées pour racolage écopent en général de « six mois au pain et à l'eau », mais, à partir de 1771, elles sont conduites au dépôt de Tours quand elles sont récidivistes ; quelques condamnés pour dettes sont réduits à croupir sur la paille humide de ce cachot, dans l'attente que leur famille ou leurs amis puissent acquitter les sommes réclamées.
    

3) Au château, les premiers prisonniers d'Etat

 A l'inverse de la prison royale, où des registres d'écrou sont régulièrement tenus et où des statistiques sont possibles, le château est la prison de l'arbitraire. La lettre de cachet, délivrée « de par le Roi », n'est qu'un des instruments de prise de corps, mais un ordre simple, même verbal, émanant de l'intendant de Tours ou du gouverneur, suffit pour la mise en détention, sans aucune précision sur sa durée. Le lieu d'enfermement est toujours le donjon du château, habituellement le rez-de-chaussée.
 Le premier embastillé connu à Saumur est un oratorien, le Père Claude Seguenot, des Ardilliers, enfermé en 1638 à cause d'une prise de position doctrinale jugée trop rigoriste par Richelieu, puis transféré à la Bastille. Voir La crise janséniste.
 Serge Aroles me communique aimablement les premiers résultats prometteurs d'une recherche en cours qui établissent la présence de plusieurs prisonniers enfermés pour leur participation à la Fronde.
 Plus intrigante encore, une prisonnière d'Etat de grande importance et au nom de famille inconnu décède en décembre 1661 et est inhumée dans la chapelle du château. Cette affaire de taille mérite quelques recherches, que nous esquissons dans le dossier Mystérieuse Angélique.

4) L'afflux des prisonniers de religion

  De 1685 à 1728, est détenu un fort groupe de protestants qualifiés "d'opiniâtres ". Trente-sept personnes au moins sont alors enfermées au château pour leur fidélité à la Réforme ; quelques unes sont de Saumur. Voir Chapitre 14, paragraphe 5
  Les archives du Secrétariat de la Maison du Roi ( A.N., O1 ) nous révèlent des noms encore inconnus et nous ouvrent de nouvelles perspectives sur l'ampleur de la répression pendant les années noires du règne de Louis XIV. Cependant, ces listes ne sont pas complètes, car certains internements ont été ordonnés par l'intendant de Tours ou par le gouverneur de Saumur. En puisant des compléments dans la France protestante des Haag et dans le Bulletin de la Soc. de l'Hist. du Protestantisme français ( vol. 6, n° 9 et 10, 1858 ), je suis parvenu à établir une liste ( provisoire ) de 70 prisonniers d'Etat enfermés au château entre 1675 et 1731. En voici la synthèse :

     Prisonniers d'Etat détenus au château de Saumur de 1675 à 1731      

 Protestants
opiniâtres

 Jansénistes

 Délits ou
insolence

 Sur requête
de la famille

 Motif
inconnu

 37

 6

 6

 4

 17

 L'année 1687 est marquée par l'arrivée de 13 nouveaux détenus, tous des protestants qui résistent à la conversion forcée et, pour l'instant tous des hommes. En 1701, arrive un contingent de 5 femmes au moins, transférées depuis la Maison des Nouvelles Catholiques de Paris. Tous appartiennent à la noblesse ou tout au moins aux cadres de l'ancienne société réformée qu'il faut briser par tous les moyens. A cette époque, le château de Saumur apparaît donc comme un important centre de détention de prisonniers pour cause de religion. D'autres les rejoignent : dans les premières années du XVIIIe siècle, 6 prêtres sont enfermés à Saumur pour délit de jansénisme. On pourrait leur ajouter un certain Guillaume Foliot, un « ermite » qui est finalement expulsé du royaume. Au total donc, 43 détenus au moins sont enfermés pour dissidence religieuse, ce qui correspond aux 8/10 émes des motifs identifiés.
 Ces détenus pour raison de conscience sont maintenus à l'isolement et n'ont pas le droit de communiquer entre eux. Des aménagements ont sûrement été nécessaires pour caser tous ces gens dans l'espace du donjon ; un ordre de 1698 ordonne des réparations, afin de maintenir les prisonniers en sûreté ( A.N., O1/42, fol. 232 ).
 Les détenus restent rarement plus de trois ans au château. Des rotations plutôt rapides sont la règle. Voici l'itinéraire de Jean Hudel : en 1691, il est enfermé à la Bastille, où le Père Bordes, de l'Oratoire, est autorisé à conférer avec lui ; transféré au château de Loches en 1692, puis dans celui de Saumur en 1695 ; au château de Nantes en 1701, au château d'Angers en 1704. En 1714, sa femme est conduite aux Nouvelles Catholiques de Parthenay et sa fille dans un couvent. Finalement, on le retrouve ministre en Angleterre...

 A travers ces fiches, on entrevoit les destins tragiques d'honnêtes gens qui ne demandent que la liberté de conscience. On mesure aussi la cruelle intolérance de Louis XIV. Certains historiens ironisent sur les lettres de cachet qualifiées de « légendes noires » de l'Ancien Régime. L'exemple de Saumur prouve le contraire et devrait les inciter à quelques nuances, étant admis que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'internement d'Etat a pris des formes plus policées, ainsi que nous le verrons plus bas.
  

5) L'afflux des prisonniers de guerre

 L'arrivée à Saumur de prisonniers de guerre est un fait permanent. De 1648 à 1652, la ville doit garder des « prisonniers spagnols » ; ils ne sont pas enfermés au château, mais dans des locaux dépendant de la municipalité, qui reçoit 13 889 livres pour le total de ses dépenses ( A.M.S., JJ 1 ). Ce sont encore 97 officiers espagnols qui sont confiés à la ville en 1694 et gardés par la milice bourgeoise ( A.M.S., BB 3 ).

 Vers 1680, 33 prisonniers maures, transférés d'Angers sont enfermés au château. Par la suite, Saumur semble se spécialiser dans les captifs anglais, habituellement des marins, expédiés depuis Nantes.Graffiti récemment découvert au château
 Les officiers qui peuvent payer des frais de séjour bénéficient d'un sort bien plus agréable que celui de leurs hommes. Ils sont enfermés dans l'aile sud et dans la tour sud-ouest du donjon. Ils s'amusent à couvrir les murs de multiples graffiti, tel ce grand trois-mâts arborant fièrement l'Union Jack ( Fabrice PEDRONO, « Les marins anglais prisonniers à Angers et à Saumur », L'Anjou, printemps 1999, p. 50-56 ).
 D'autres bénéficient d'une plus grande liberté : Mathieu Edward, irlandais et catholique, fait prisonnier à Almanza en Espagne, est autorisé à loger en ville et à faire venir son épouse, si bien que le 28 novembre 1707, ils font baptiser leur fille Jeanne dans l'église Saint-Pierre ( Etat-civil, GG 24 ). En juillet 1779, 142 prisonniers anglais logent en ville.

 Les simples marins sont moins bien traités, surtout dans les années 1779-1780, où la Guerre d'Indépendance de l'Amérique entraîne un afflux massif. Selon un récit de Desjobert, il y avait un total de 1 500 prisonniers anglais enfermés à Angers et à Saumur. « Ils détruisaient tout dans le château, il en est mort plus de 150 du scorbut et autres maladies » ( A.H., t. 11, p. 243 ). Ce visiteur est frappé par leur saleté et par leur jeune âge, le plus grand nombre ayant de 15 à 20 ans ( certainement des enfants raflés dans les ports britanniques ).
 Il sont entassés un peu partout. En mars 1779, du Petit-Thouars a reçu un premier convoi de 135 matelots ; il les loge dans l'ancienne chapelle donnant sur la basse cour ; ils disposent de hamacs et d'un matériel élémentaire de cuisine. Mais les convois se succèdent au cours de l'année et les épidémies frappent de nombreux prisonniers. Un hôpital regroupant 160 malades fonctionne dans le château.
 Des prisonniers en meilleure santé sont parqués dans le vieux bâtiment de la Saunerie, dans l'île du Parc. D'autres sont installés dans la chapelle des Cordeliers ( on projette même d'envoyer les religieux à Angers, afin d'occuper tout le couvent ). La municipalité craint que ces marins en mauvaise santé ne transmettent leurs maladies à la population. Cela d'autant plus qu'ils jouissent d'une semi-liberté ; ils peuvent sortir en ville, y travailler ; la milice bourgeoise vient le soir les compter et fermer les portes.

 Le château de Saumur est décidément abonné aux prisonniers anglais. Il en revient encore 500 dans les années 1799-1801.
    

6) Les prisonniers pour moeurs

 
 
 
 
 
 
 
Gilbert LÉLY, Vie du marquis de Sade, rééd. 1982, p. 124-131.
Jean-Jacques PAUVERT, Sade vivant, t. 1, 1986, p. 192-195.
Maurice LEVER, Donatien-Alphonse-François, marquis de Sade, 1991, p. 165-173.

 La détention par lettre de cachet, sans jugement, est souvent demandée par des familles influentes, soucieuses d'éviter des scandales publics.

- Henriette-Julie de Castelnau, comtesse de Murat, se fait remarquer par son indépendance d'esprit ; elle ruine sa famille au jeu ; elle écrit des contes de fées plutôt appréciés ( voir site sur les contes de fées ). Surtout, elle s'intéresse plus aux femmes qu'aux hommes, affichant ses amours saphiques sans aucune discrétion. Son mari la fait enfermer, d'abord au château de Loches. Le 20 mars 1706, le comte de Pontchartrain, secrétaire d'Etat de la Maison du roi, écrit au commandant du château de Saumur que Madame de Murat va être transférée dans sa forteresse. Elle devra être soigneusement gardée, tout en étant traitée « avec toute l'honnesteté possible..., sa principale faute est une inclination naturelle au vice, qui se porte plus volontiers pour les femmes que pour les hommes ; ainsy, vous aurez à y prendre garde » ( G. B. Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV..., t. II, 1851, p. 852-853 ). Elle est transférée au château d'Angers au cours de l'année 1707. Elle n'est définitivement remise en liberté qu'en 1709 ( A.N., O 1/53 ).

- Le court séjour du marquis de Sade, fort bien connu, est assez révélateur du système. Donatien-Alphonse est poursuivi pour avoir fouetté une prostituée. Il est surtout menacé par la vindicte du premier président du Parlement de Paris, qui en veut à sa famille et qui a décrété une prise de corps, ce qui doit entraîner un procès public. C'est par faveur que le comte de Saint-Florentin, secrétaire de la Maison du Roi, signe une lettre de cachet du 8 avril 1768, ordonnant au commandant du Petit-Thouars de garder le marquis dans sa forteresse. Ce dernier est accompagné par l'abbé Amblet, son ancien précepteur devenu son secrétaire, qui se porte garant de sa personne. Sade peut circuler librement à l'intérieur du château et partage la table du commandant. Il y demeure tout au plus trois semaines, car Saumur a la réputation d'une prison relâchée, trop douce pour calmer ses adversaires. Dans les derniers jours d'avril, Sade est transféré à Lyon, dans la citadelle de Pierre-Encise, aux conditions de vie plus rudes. Malgré tout, le régime de la lettre de cachet est pour lui moins dangereux que la justice du Parlement.

- Le capitaine de vaisseau Yves-Joseph de Kerguélen de Trémarec, qui a découvert en 1772 l'archipel austral qui porte son nom, est un marin hardi et querelleur. Il lui est reproché, entre autres choses, d'avoir embarqué clandestinement sa maîtresse et de lui avoir fait présider sa table, pratique interdite par tous les règlements de la Royale. Il est déchu de son grade et enfermé à Saumur de 1774 à 1778, non en compagnie de sa maîtresse, mais de celle de son domestique, un esclave noir âgé de 10 ans, qu'il a ramené de Madagascar ( A.D. Indre-et-Loire, C 360 ).
    

7) Les prisonniers politiques

 Sous le règne de Louis XIV, les enfermements sont nombreux et l'on en découvre sans cesse de nouveaux au hasard des dossiers. Des employés des gabelles de Saumur, dont un certain Ouvrard, sont détenus pour concussion. Cette mesure permet d'éviter un procès public sans doute gênant.

 Plusieurs personnages sont enfermés pour des motifs politiques, apparemment plus complexes :
- François de Lopis, marquis de Montdevergue, décède au château en 1672. Au rang d'amiral et de lieutenant général, il avait commandé l'importante flotte envoyée à la conquête de Madagascar et de la Réunion, mais il avait été désavoué par Colbert, puis rappelé et enfermé à son débarquement.
- Daniel de Larroque ( 1660-1751 ), avait été ministre à Londres et à Copenhague. Ami de Pierre Bayle, il se brouille avec lui, rentre en France où il embrasse le catholicisme, mais il rédige une préface dans laquelle il ironise sur l'incapacité du gouvernement à combattre la misère. Il est enfermé pendant cinq ans au château de Saumur. Il est élargi à la demande de Gabrielle de Rochechouart, abbesse de Fontevraud, qui l'accueille en ses murs. Il rédige une Biographie des abbesses de Fontevraud et travaille un temps pour Gaignières.
    

8) Une prison trois étoiles

  Ces détenus de milieu aisé sont installés autour de la cour du donjon, au rez-de-chaussée, espace qui leur suffit, car ils ne sont rarement très nombreux. Le commandant du Petit-Thouars les traite bien, s'efforçant, selon ses dires, de les exempter « des rigueurs et des désagréments de la captivité ».
 Louis-Michel de la Vergne, marquis de Tressan et colonel, est enfermé, à la demande de sa famille, en raison de son intempérance incorrigible. Fils d'un dignitaire maçonnique, il a été reçu au grade de maître en 1763, dans la loge de la Candeur, à Strasbourg ( note d'André Kervella ). Le commandant l'autorise à sortir pour assister aux tenues de la loge Saint-Louis de la Gloire. Il est effectivement porté au tableau de novembre 1780 ( B.N.F., FM2 / 415 ).

 Ce climat libéral a une contrepartie de taille, que du Petit-Thouars rappelle à l'épouse de M. du Disquay du Brieux, qui vient d'être enfermé à Saumur : la pension alimentaire, fixée par la Cour, s'élève à 550 livres par an et le commandant demande de 5 à 600 livres de suppléments pour le chauffage, l'habillement, les vins..., la famille devant acquitter ces sommes par avance ( S.L.S.A.S., janv. 1936, p. 43-44 ).
     

 

 Depuis ces jeunes marins anglais faméliques et abandonnés de tous jusqu'à ces aristocrates qui conservent leurs privilèges de naissance, toutes les inégalités de la société d'Ancien Régime se retrouvent concentrées dans l'espace étroit du château.

 Cependant, personne ne relève d'une justice régulière, si contestable soit-elle. Pour les détenus par lettre de cachet, il n'est pas certain que ce système leur soit défavorable. De toutes façons, ils seraient passés devant des tribunaux spéciaux pour privilégiés qui n'auraient pas rendu des jugements équitables, faisant preuve, soit d'une coupable indulgence, soit d'une exceptionnelle sévérité, pour le motif qu'ils n'avaient pas donné le bon exemple.

  En 1789, trois détenus par lettre de cachet, dont les noms ne sont pas cités, sont enfermés au château. Ils sont libérés dans la plus grande discrétion. Sans doute, ne présentent-ils pas l'intérêt des prisonniers de la Bastille.