Le fonctionnement du régiment des carabiniers  

  

 

1) Des restructurations fréquentes

 Nous avons présenté ce régiment d'élite, tel qu'il a été implanté à Saumur et dans les villes voisines dans les années 1763-1771. Reflet de la crise de la cavalerie à cette époque, le régiment est fréquemment réorganisé. En particulier, en 1776, le comte de Saint-Germain réduit le corps des Carabiniers de Monsieur à 1 160 hommes, répartis sur 8 escadrons de 145 cavaliers. Mais ils sont désormais tous montés.
 Pour Saumur, qui héberge habituellement 3 escadrons, le changement est peu important, puisque l'effectif se monte à environ 500 militaires et autant de chevaux. Cependant, en 1786, c'est tout le régiment qui loge dans la ville.
   

2) Que signifie le titre d'Ecole ?

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 Le titre d'Ecole d'Equitation ( et non d'Ecole de Cavalerie ) apparaît assez rarement et doit être explicité.

 L'envoi par chaque unité de deux jeunes officiers et de deux sous-officiers ou brigadiers en stage pour un an est une norme de l'Ecole de Cavalerie du XIXe siècle, qu'il est imprudent d'appliquer rétroactivement. Pour cette époque, le principe suivant a bien été posé, ainsi que le dit le tableau de 1766 : « chaque régiment de cavalerie doit envoyer un détachement à Saumur pour y être exercé » ( A.D. Indre-et-Loire, C 336, état de la généralité de Tours,  p. 179 ). Cependant, « l'ordonnance ne fut pas exécutée », selon F. Dumas ( La Généralité de Tours au XVIIIe siècle. Administration de l'Intendant du Cluzel ( 1766-1783 ), Hachette, 1894, p. 124 ). En effet, dans les abondants papiers concernant le corps, n'apparaît nulle trace de la venue de détachements d'un autre régiment. Nous savons aussi qu'était dispensé un cours d'hippiatrie ( de soins aux chevaux ) ; je suppose qu'il s'effectuait dans l'infirmerie vétérinaire du Parc.
 Pour l'essentiel, la présence d'un maître de manège et de chevaux gris adaptés prouve que les carabiniers pratiquent des exercices de haute école. Nous n'en savons pas davantage.Manuel d'instruction imprimé chez Degouy en 1767 ( BMS)

 Pour les hommes également, leur tenue à cheval constitue l'enseignement majeur donné par les bas officiers. Un manuel manuscrit ( A.D.M.L., C 86 ) et un manuel imprimé chez Degouy, à Saumur en 1767, concordent sur ce point. L'instruction débute sur des chevaux de bois ; quand le cavalier travaille avec sa monture, il doit faire preuve de patience et de douceur. Les carabiniers partiellement formés apprennent ensuite à manoeuvrer par deux, puis par quatre, etc.
 La préparation au combat semble plus sommaire. Les cavaliers apprennent à charger le sabre haut. En outre, « on fera tirer souvent des coups de pistolets dans les manèges, d'abord en détail, et puis par rang et par troupe, pour accoutumer les chevaux au feu ». Saumur est un donc un centre d'instruction pour tous les carabiniers du régiment.

 Pour les officiers, la formation tactique est surtout donnée à l'occasion de la grande manoeuvre annuelle, qui se tient sur le Chardonnet et dans la prairie du Breil. Tous les contingents dispersés dans les villes voisines sont rassemblés. Si l'installation des hommes ne pose guère de problèmes, l'hébergement des chevaux supplémentaires reste difficile. En 1776, on en case 38 dans la chapelle Saint-Jean, qui est encore une écurie ( A.M.S., EE 1 ) ; en 1779, les manoeuvres durent 13 jours et il y a 412 montures extérieures à abriter. Le record se situe en 1780, avec 514 chevaux étrangers à la ville.
 Il est possible d'imaginer qu'un bilan critique de ces manoeuvres est dressé. Peut-être discute-t-on du Traité de cavalerie de Drummont de Melfort, publié en 1776, qui recommande les manoeuvres obliques, moins coûteuses que les charges frontales ?
  

3) Trois jugements sur les carabiniers

 Sur la qualité de la formation de ces carabiniers, voici des avis émanant de bons connaisseurs :

1) Le colonel d'Auvergne visite les carabiniers encore installés à La Flèche, mais déjà sous la conduite du baron de Livron : « Il n'y a point du tout de finesse, les chevaux ne vont point sans bride. Ils sont portés par les cavaliers qui les montent, et chassés avec les éperons. [...] Ces remarques ne sont que pour M. de Livron, qui tombe dans le défaut des manèges allemands. Il a peu de finesse, mais il n'en a pas besoin. Sa besogne est purement et simplement militaire. Ses hommes sont bien placés à cheval ; ils sont solides et fermes. Ceci est plus nécessaire que le clinquant de nos manèges. [...] On ne peut donner trop d'éloge à cette école. » ( Lettre du colonel d'Auvergne, citée par Patrice Franchet d'Espèrey et Carole Chalavon, dans Pierre Garrigou Grandchamp, p.  32 ).

2) Jacques-Antoine de Guibert, inspecteur des places et des invalides, père de l'auteur de l'Essai de tactique générale, assiste aux exercices des carabiniers vers 1776, alors qu'une partie est à Metz. Il note : « Vu manoeuvrer les carabiniers. Sont assez beaux en hommes et en chevaux, mais médiocrement à cheval, et manoeuvrant de même. Point d'allures franches et décidées. Point de principes pour parvenir à des résultats corrects ; point de hardiesse dans leurs mouvements » ( Jacques-Antoine de GUIBERT, Voyages dans diverses parties de la France et la Suisse, posthume, Paris, 1806, p. 138-139 ).

3) Joseph II, empereur du Saint-Empire, visite la France sous le nom d'emprunt de comte de Falkenstein, afin d'éviter tout cérémonial. En juin 1777, il assiste aux manoeuvres des carabiniers sur le terrain du Breil. Il y est accueilli par le marquis de Poyanne et par le comte de Rochambeau, chef d'Etat-Major du ministre de la Guerre. Bodin raconte ( p. 489 ) : « Toutes les manoeuvres furent exécutées avec autant de célérité que de précision ; le comte en témoigna sa satisfaction au commandant le marquis de Poyanne, avec les éloges les plus flatteurs. Ensuite, il témoigna le désir de voir le régiment à pied ; on le fit aussitôt défiler devant lui, et tandis qu'il s'entretenait avec le commandant, les carabiniers se rendirent au grand trot à la caserne, changèrent d'uniforme, et lorsque le comte arriva, tout le régiment, en habit de manège, était rangé en bataille sur l'esplanade ».
 Ces éloges pourraient n'être que de politesse, mais dans une lettre privée adressée à son ambassadeur, Mercy Argenteau, l'empereur les confirme : « Des carabiniers, j'ai été surpris ; ils sont exercés à merveille et sont de toute beauté » ( A. HENWOOD, « L'Empereur Joseph II à la découverte de la marine et de la France de l'Ouest ( juin 1777 ) », A.B.P.O., 1984, 4, p. 359 ).

 Tous ces auteurs s'intéressent d'abord à la tenue en selle. Finalement, le corps des carabiniers semble en progrès.
  

4) Des officiers par quartier

 Les officiers, nobles à quelques rares exceptions près, servent par quartier, c'est-à-dire par tranches de trois mois. Comme ils sont au nombre de trois par compagnie et que la présence d'un seul suffit en temps de paix, ils peuvent en théorie venir un trimestre et s'absenter un semestre. Les choses sont plus complexes : ils sont présents aux périodes de manoeuvres ; ils assurent des missions et des tournées de recrutement ou d'achats de chevaux. Lors de certains contrôles, certaines compagnies ont tous leurs officiers et d'autres aucun. D'une façon générale, cependant, l'absentéisme est fort ; les brigades fonctionnent grâce à la présence des bas officiers.

 D'après un recueil de leurs états de services, qui note soigneusement leurs campagnes et leurs blessures, la plupart des jeunes officiers ne se sont jamais battus. Seuls, quelques anciens ont participé à la Guerre de Sept-Ans ( B.M.S., ms. 19, Carabiniers de Monsieur. Livre des services de MM. les Officiers dudit Corps, 1784 ).
  

5) Des soldats en mauvaise santé

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 La consultation des registres révèle une surprise de taille. Ces soldats, théoriquement jeunes et vigoureux, sont souvent malades. Il n'est pas sûr qu'il s'agisse de tire-au-flanc, car sur leur solde quotidienne de 8 sous, ils en perdent 7 quand ils sont hospitalisés.

 Les maladies vénériennes les touchent fréquemment. L'affaire semble si grave qu'elle remonte au ministre Choiseul en 1769. Ce dernier répond, pince sans rire, en préconisant la création d'un hôpital spécial, où les religieuses de l'Hôtel-Dieu placeraient un infirmier intelligent « pour avoir soin de cette partie des malades, leur état ne leur permettant pas d'y veiller par elles-mêmes » ( A.D. Indre-et-Loire, C 70 ).
 Cette infirmerie spécialisée devait primitivement être aménagée auprès de l'Hôtel-Dieu. Finalement, en octobre 1787, elle s'installe dans une maison louée pour 300 livres au chirurgien Pierre Fernagu et située un peu à l'ouest des grandes écuries.

 Les autres malades sont installés dans les deux salles militaires de l'Hôtel-Dieu, qui comportent 21 places seulement et qui sont constamment pleines. De Poyanne les visite en 1775 et écrit à l'intendant de Tours que le manque d'aération « cause une infection si grande qu'il est impossible d'y tenir » ( A.D.M.L., C 119 ). Les religieuses augustines refusent d'exécuter les travaux nécessaires.
 Ces salles militaires entraînent un important contentieux. Le médecin Barjolle estime qu'il n'est pas suffisamment rétribué avec 500 livres d'appointements. Les administrateurs de l'Hôtel-Dieu réclament 18 sous par journée de malade, alors que les militaires n'en donnent que 14. En 1785, le maréchal de Ségur, secrétaire d'Etat à la Guerre, accorde des gratifications exceptionnelles, car l'hôpital militaire est toujours débordé ( on y trouve aussi désormais des marins ).

 D'autres solutions sont tentées. Pour les officiers, une petite infirmerie de 10 lits est aménagée dans la caserne. En 1786, le commissaire des guerres, Le Noir de Pas-de-Loup, envoie des carabiniers souffrant « d'obstructions du ventre » prendre les eaux à Jouannette, une station à la mode située à Martigné-Briant ( A.D. Indre-et-Loire, C 71 ). Mais les militaires y sont parfois refusés.
  

6) Les tribunaux militaires

A.D.M.L., C 97, arrêts des Conseils de Guerre, 1765-1772.

 Les soldats du XVIIIe siècle sont réputés comme plus "civilisés" que leurs prédécesseurs des périodes antérieures. Il est bien exact que les tribunaux militaires jugent un nombre limité d'affaires, souvent réduites à des larcins et à des bagarres.
 Reste le problème permanent des désertions, qui restent assez fréquentes et qui sont qualifiées de crime. Soit les carabiniers tardent trop à rentrer de leur congé de semestre, soit ils s'enfuient du casernement. Le tribunal militaire est en général impitoyable : peine de mort, suivie d'une exécution immédiate.
 Cependant cette justice demeure circonstancielle. Quand le régiment manque de soldats, la peine est commuée, comme on le voit dans deux jugements rendus à Saumur par un tribunal présidé par du Petit-Thouars. L'un, condamné aux galères, est gracie à condition de s'engager à vie ; un autre doit s'engager pour 8 ans.

 Ce n'est qu'en 1775 que le comte de Saint-Germain abolit la peine de mort pour désertion en temps de paix et la remplace par les travaux forcés.

 Le ton de cette fin de siècle est à l'humanisation et aux formules larmoyantes, qui dissimulent mal une grande brutalité.