Armes de Saumur simplifiées et gravées sur bois par Degouy (1784)

 

Chapitre 17 :

 Activités économiques et structures professionnelles aux XVIIe et XVIIIe siècles

   

1) La conjoncture aux XVIIe et XVIIIe siècles

 

Dossier 1 : Les mercuriales

 

Dossier 2 : Matériaux statistiques de 1664 à 1790

 Exercice favori des historiens, il y a 40 ans, l'établissement de courbes conjoncturelles n'est plus au goût du jour. Tant mieux, car je suis bien incapable d'en dresser une qui offrirait des garanties de précision & (1).

 J'ai présenté dans deux dossiers les matériaux d'approche et montré leurs limites. Une première documentation est fournie par les mercuriales, l'enregistrement des prix sur le marché. Mais ces statistiques, assez disparates, ne permettent pas d'aboutir à des courbes d'ensemble fiables ; elles permettent avant tout de repérer les périodes des flambées exceptionnelles des prix.
 Le pouvoir royal et les intendants des provinces ont organisé de grandes enquêtes statistiques, parfois accompagnées de commentaires détaillés. Ces renseignements sont bien plus utiles, à condition d'être chacun passés au crible de la critique, certains rapports s'avérant complaisants et d'autres, au contraire, alarmistes. On est encore loin des matériaux statistiques modernes, pourtant parfois contestables !

 De ces mercuriales, de ces rapports administratifs, des statistiques fiscales, des témoignages contemporains, de l'évolution démographique ( reconstituée au chapitre suivant ) ressortent quelques lignes de force, qui ne correspondent pas toujours aux modèles nationaux et régionaux :

- Le XVIIe siècle siècle, présenté ailleurs comme si ingrat, est nettement favorable à Saumur depuis 1589 : enrichissement de la ville, développement des fonctions administratives, essor de l'artisanat ( imprimerie, chapelets ), pèlerinages, tourisme international, forte immigration, qui comble très vite les ravages de la peste, hausse démographique rapide.

- Des indices d'essoufflement caractérisent les années 1660-1685 : déclin de l'Académie protestante, gravité exceptionnelle et prolongée de la crise de l'Avènement ( 1661-1663 ), entraves au commerce depuis la Guerre de Hollande ( 1672 ), alourdissement de la fiscalité, faillite des finances municipales...

- La grande crise, qui s'aggrave en 1685, se prolonge jusque vers 1740 : fermeture de l'Académie, fuites de protestants, désastres climatiques. Ces faits bien connus ont déjà été détaillés dans la chronique des malheurs du temps. Les désordres financiers prennent le relais : en 1715, de nombreux négociants de la ville sont ruinés pour une raison mal connue. En 1720, c'est la banqueroute de Law ; plusieurs communautés religieuses y perdent toutes leurs économies. Un autre cas est significatif : Louis Riolland est un marchand tonnelier aisé habitant dans la rue du Portail-Louis. Il s'est endetté en achetant une boutique et un cellier, afin de développer son affaire ; en mai 1720, quand il veut payer ses créances, ses billets de banque sont refusés ; au cours des années suivantes, il est harcelé par les huissiers et il meurt ruiné en 1728. Sa famille renonce à son héritage, tant le passif est lourd.

- La reprise est longue à venir ; elle paraît caractériser les années 1740-1772, malgré quelques anormales flambées des prix.

- 1772-1783, les indicateurs sont favorables.

- A partir de 1783, apparaît le début d'une série de dérèglements d'abord d'origine climatique et prolongés par des crises commerciales. Elle trouve son apogée dans l'effarante flambée des prix de 1788 jusqu'à juin 1789.

 

LES ACTIVITÉS COMMERCIALES

    

2) Une place commerciale remarquablement desservie

  La ville de Saumur est remarquablement desservie. Au sud, un vaste complexe routier converge vers le pont Fouchard. Cet ensemble médiéval est doublé par un nouveau réseau de chemins royaux, en cours de construction dans les deux dernières décennies du siècle & (2).

Extrait de la carte de Cassini, réédition

 Sur cette réédition de la carte de Cassini ( aux tracés imparfaits ), apparaît le pont Fouchard à 3 Ar(ches) prolongé par la nouvelle avenue, bordée d'arbres, s'élevant vers le carrefour de Bournan et ses deux moulins. Partant vers le sud-ouest, la nouvelle route de Doué est l'objet de grands travaux sur tout son tracé, car tous les habitants des paroisses riveraines doivent trois jours de corvée et sont mobilisés. La ville de Doué démolit ses anciens remparts pour faire place à la nouvelle voie. Au-delà, la nouvelle route atteint Vihiers, mais l'embranchement vers Nantes, par Chemillé, n'est encore qu'esquissé. Les anciennes routes de Montreuil, passant près de l'ancienne église de Bagneux, ont été améliorées ; sur la nouvelle route, les travaux débutent. L'ancienne route de Varrains, aujourd'hui rue Robert-Amy, est doublée par le Chemin-Vert, la zone du Clos Bonnet étant décrite comme couverte de vignes.
 Le Thouet porte des bateaux de faible gabarit, car le nouveau canal partant de la Dive n'est toujours pas achevé. Les vieilles portes marinières sont en mauvais état et l'intendant de Tours ordonne aux villes de Saumur et de Montreuil-Bellay d'y entreprendre des réparations.
 Grâce à ce réseau convergent, les produits du Poitou, en particulier, les céréales de toutes espèces affluent vers Saumur, avec un peu de charbon provenant du Haut-Layon et, évidemment, les vins et eaux-de-vie du Saumurois. Quelques bestiaux sont vendus sur les foires de Saumur, mais constamment en petit nombre.

Carte de Cassini, partie nord, réédition

 Les deux feuilles de la carte de Cassini ne concordent pas. Sur la partie nord, la nouvelle route de La Flèche, par Longué et Baugé, est achevée. Elle débouche sur le carrefour de la Ronde, puis emprunte la nouvelle levée de Vivy, qui traverse les marais de l'Authion. Après le Fleuret, elle rejoint les anciens ponts de Saumur, car la nouvelle traversée rectiligne n'est pas achevée ( d'où la confusion du tracé routier ).
 Ces voies acheminent vers Saumur les abondantes productions de la Vallée, les fruits de toutes espèces ( en particulier des pommes tapées ´ (3) et des pruneaux ), des vins courants et des eaux-de-vie, du chanvre et du lin, des noix et des amandes, des fèves, pois et lentilles, légumes secs qui sont embarqués sur les vaisseaux partant de Nantes, des légumes frais pour la ville de Saumur, des bovins et des volailles, ainsi que le bois du Baugeois.
    

3) L'axe ligérien

 

 

 

 
 

 Dossier 3 : La communauté des Marchands

 Cependant, l'axe majeur du commerce est dans le sens est-ouest. Il est d'abord constitué par la Loire, le chemin qui marche. Au XVIIIe siècle, à Saumur, le grand bras méridional, vers lequel plongent neuf petites cales, assure l'essentiel du trafic ; deux ports secondaires survivent sur les bras septentrionaux.

 Bien qu'elle n'ait que 30 pieds de large, la levée longeant le fleuve est classée parmi les routes de première classe ; elle est pavée d'un calcaire très dur et la circulation des carrosses, des diligences, des voitures de poste et des chevaucheurs y est intense.

 Depuis le Moyen Age, la puissante " Communauté des Marchands fréquentant la Rivière de Loire et fleuves descendant en icelle ", née à Saumur, organise la navigation ( A.M.S., HH 81 ). Elle assure le balisage du fleuve et lutte pour la suppression des péages. Mais elle décline au début du XVIIIe siècle ; dans les années 1728-1731, les Saumurois oublient même de désigner le délégué qu'ils doivent envoyer à Orléans ; la Communauté disparaît en 1772. Dans chaque ville existent des regroupements de commerçants qui prennent le relais. A Saumur, la Communauté des Marchands ( dossier 3 ) joue un rôle considérable et s'efforce de monopoliser le grand commerce.
    

4) Quand se situe l'apogée du commerce fluvial ?

 L'apogée du commerce sur la Loire se situe-t-il au XVIIIe siècle, comme on le répète à l'envi ? Seuls des relevés cohérents de trafic ou de péages pourraient le prouver, mais ils n'existent pas. Je n'ai pu découvrir qu'un intéressant relevé de 1608, mais il ne porte que sur 6 mois.
 Un seul fait est sûr : le renforcement progressif des liens entre Saumur et Nantes. Ces liens sont anciens : le vaisseau de la cathédrale, une aile du palais des Ducs, de nombreuses maisons de la Petite Hollande sont construits avec du tuffeau transporté depuis Saumur ( selon le témoignage de Dubuisson-Aubenay ). Au XVIIIe siècle, Nantes sert d'entrepôt pour les patenôtriers saumurois ( acheminement des noix de coco, exportations lointaines ). Des négociants en vins, souvent hollandais ou flamands, ont des succursales dans les deux villes. Deux fils d'Aignan Maupassant, négociant spécialisé dans les grains et disposant d'une flottille et de moulins-bateaux, se sont installés, l'un à Nantes, l'autre à Saumur.
 Le sel remonte le fleuve depuis le pays nantais. Cette opération n'a rien à voir avec la mythique " remontée du sel " qu'on prétend reconstituer aujourd'hui. Les convois s'échelonnent sur toute l'année ; les bateaux desservent les greniers situés près du fleuve à partir de l'amont. Les cargaisons sont gardées par des archers de gabelle, armés et vindicatifs. Enfin, les manants ne sont pas particulièrement à la fête, car ils vont acheter le sel du devoir pour un montant considérable...

 Dans le sens de la descente du fleuve, le bois représente les plus grosses cargaisons, qui sont déchargées sur le Port au Bois. En tête, le merrain ´ (4) utilisé par les 22 maîtres tonneliers que compte la ville en 1750 et qui emploient de nombreux compagnons, tant à Fenet que dans l'île d'Offard. Egalement, du bois charnier qui fournit les échalas plantés dans les vignes. Parfois aussi des troncs entiers, descendant depuis l'Allier ou la haute Loire, sous forme de radeaux ou eschargeaux, très difficiles à manoeuvrer ê (5).
 N'oublions pas non plus les pierres de tuffeau embarquées à Montsoreau, à Dampierre ou à Chênehutte, ni les autres pierres plus dures de la Loire Moyenne, ni les ardoises de Trélazé.

 Quant au vin, seulement le vin blanc, il circule dans les deux sens. Le Tableau de la Généralité de Tours, 1762-1766 apporte des précisions chiffrées. En année commune, 8 000 pièces de vin pour la mer descendent vers Nantes. A un prix moyen de 45 livres, elles représentent un montant de 360 000 livres. Contrairement à ce qu'on imagine, le trafic vers l'amont est plus important en quantité et en valeur, même s'il s'agit de vin de moins bonne qualité : vers Orléans remontent 30 000 pièces, estimées en moyenne à 20 livres, soit un total de 600 000 livres. La circulation du vin est donc plus importante qu'en 1608. Voir estimations en 1608. En outre, d'énormes quantités d'eau-de-vie remontent le fleuve.

 En résumé, les dessins et tableaux représentant la Loire au XVIIIe siècle y figurent toujours une grande abondance de chalands. Des projets d'amélioration du réseau font quelque bruit ; parti d'Argenton-sur-Creuse, Pelé de la Touche descend à plusieurs reprises jusqu'à Saumur sur un petit bateau portant du verre et du bois ê (6). Dans des rapports adressés à l'intendant de Guéret, il propose de rendre la Creuse navigable.

 Toutefois, n'oublions pas les aspects négatifs de ce trafic de Loire : les violents excès du fleuve paralysent souvent la navigation. Crues violentes et changements de bras sont fréquents au XVIIe siècle. Les naufrages aussi. En 1668, le voyageur John Lauder décrit les ravages causés aux turcies par l'hiver précédent ; le long de la levée, il voit de nombreuses épaves de bateaux éventrés par la violence des eaux & (7). Les dérèglements climatiques des années 1689-1714 sont marqués par des catastrophes fluviales ( voir dossier sur les malheurs du temps ). Ces désastres reprennent à partir de 1783. Mais les mariniers sont audacieux et optimistes ; en outre, au XVIIIe siècle, ils peuvent faire appel à des assurances.

 Malgré quelques suppressions, le problème des péages est permanent. En 1725, il en subsiste 77 sur la Loire, depuis sa source jusqu'à son embouchure. La taxe du trépas de Loire, levée sur les marchandises circulant entre Candes et Ancenis, constitue une véritable barrière entre l'Anjou et la Bretagne. Les raffineries de sucre installées à Saumur près de l'église Saint-Nicolas importent leurs matières premières à des prix trop lourds, si bien qu'elles sont fermées vers 1750. De même, le poids de cette taxe gêne les exportations de vin vers l'Europe du Nord-Ouest ; seuls les vins blancs de haut prix, les " vins pour la mer ", parviennent à rester compétitifs. Dans ce commerce, ceux qu'on appelle " les Hollandais ", en particulier André II Van Voorn et ses neveux les frères Deurbroucq, continuent à jouer un rôle considérable ( ils sont catholiques ). Ils contribuent à améliorer la vinification et seraient à l'origine de la distillation de l'eau-de-vie ( Viviane MANASE, « Des « Hollandais » en Anjou », 303, n° 79, p. 262-267 ).
 Dans les années 1783-1785, portées par un courant d'idées favorable à la libre circulation des marchandises, les villes de Tours et de Saumur obtiennent une dispense de taxe pour les vins et les eaux-de-vie destinés aux colonies d'Amérique ou à l'avitaillement des vaisseaux se dirigeant vers des terres lointaines. Tours fait aussi un geste en supprimant un petit péage de 3 sous 9 deniers par pipe de vin. Mais, Monsieur, prince apanagiste de l'Anjou, refuse de sacrifier son trépas de Loire, la taxe la plus pesante.

 Je conclurais plutôt à un ralentissement progressif du trafic sur la Loire, depuis le Moyen Age. Au XVIIIe siècle, le fleuve semble surtout se consacrer aux produits pondéreux et au vin, transportés par d'énormes convois. Les importants travaux exécutés sur les ponts, sur la levée et sur les routes ont redonné de la vigueur aux transports terrestres. La poste aux chevaux et son relais à la Croix Verte ont amélioré la circulation des voyageurs. Ceux-ci, pour la plupart, atteignaient Saumur par coche d'eau jusqu'au XVIIe siècle. A la veille de la Révolution, ils arrivent plus souvent par la diligence. La descente du fleuve par le géomètre Hamelin en 1783 fait un peu figure d'exception ê (8).

 Une remarque finale : Saumur est à coup sûr une ville de négociants, de commissionnaires, de banquiers et de boutiquiers. Elle a des ports actifs, mais les mariniers et les pêcheurs habitent rarement la ville et viennent des villages de l'aval. On y reviendra plus bas au paragraphe 10.

 

LES ACTIVITÉS PRODUCTIVES

   

5) Une cité faiblement productive

 

 

Dossier 4 : Le chapelet et les objets de piété (dossier illustré de 300 ko )

 

Dossier 5 : L'implantation d'activités nouvelles

 Ville de pouvoir, ville de négoce, Saumur apporte une faible valeur ajoutée aux produits qu'elle redistribue.
 Nous avons déjà évoqué les nombreux tonneliers, qui vendent leurs futailles à des prix élevés et apparemment spéculatifs. Pierre Gaillard affirme que les tonneaux ont atteint une cherté extraordinaire en 1721, où ils « ont monté à 350 livres et plus », donc le décuple de leur contenu. Dans une supplique de 1729, les négociants de Saumur affirment que la "fabrique de futailles" emploie 4 000 ouvriers ( B.N.F., Joly de Fleury, n° 105 ).
 Le plus bel exemple d'artisanat, né d'une demande locale et valorisant des matières premières à bon marché, du bois, du cuivre, du verre et de la noix de coco, est représenté par la fabrication des chapelets et des objets de piété. Cette activité originale mérite de longs développements ( dossier 4 ), mais soulignons tout de suite qu'elle est sujette à des cycles très brefs, tput en reprenant une nouvelle extension à partir du milieu du XVIIIe siècle.

 Quelques autres activités manufacturières, plus artificielles, ont été implantées à Saumur et auraient pu constituer l'embryon d'une proto-industrie. Cependant, les raffineries de sucre et une fabrique de cotonnades ont fait de mauvaises affaires et ont vite disparu. A l'inverse, la raffinerie de salpêtre et des corderies ont prospéré, avec quelques autres tentatives originales ( dossier 5 ).
     

6) Les communautés de métier les plus influentes

 

 

 

Dossier 6 : Les bouchers

 

Dossier 7 : Les orfèvres

Dossier 8 : Moulins et meuniers ( dossier illustré de 175 ko )

 Quatorze corps de " métiers mécaniques " - de travail manuel - sont officiellement reconnus à Saumur. Ils ont obtenu, souvent au prix fort, des lettres patentes, qui leur permettent de s'organiser en jurandes, tardivement appelées "corporations". Les maîtres de ces communautés de métier nomment des gardes-jurés, souvent au nombre de deux, qui prêtent serment devant le lieutenant général de Police ; ils en reçoivent un procès-verbal « en parchemin, ce qu'ils appellent leur mandement, parce qu'ils sont autorisés par iceluy à faire faire saisies sur les contrevenans à leurs statuts de privilèges » ê (9).
 Plutôt que de nous lancer dans une pesante dissertation sur les avantages et les inconvénients de ce système, décrivons concrètement le fonctionnement de quelques uns de ces corps de métiers.

 Les marchands ne constituant pas un corps de métier mécanique ont été étudiés plus haut. Comme dans la plupart des villes, les bouchers doivent être placés en tête, en raison de l'ancienneté de leurs privilèges, de leur solide structuration et de leur puissance financière.

 La communauté des orfèvres est loin d'être aussi influente, mais elle correspond mieux à l'image traditionnelle de ces métiers à haute qualification et pratiquant un strict numerus clausus.

 Les moulins couronnant le coteau en nombre sans cesse croissant sont une des caractéristiques de la ville. Ils sont mis en oeuvre par des dynasties familiales de meuniers, qui prennent une importance progressive.

 Primitivement, les chirurgiens-barbiers font partie des métiers mécaniques. Ils seront étudiés plus loin comme modèles d'une brillante ascension sociale.
   

7) L'action des jurandes

 Les autres corps de métiers réunissent surtout des petites gens. Avant tout soucieuses de défendre leurs maigres acquis, les jurandes qui les dirigent apparaissent comme particulièrement procédurières et querelleuses.
 Les cordonniers, qui ne peuvent travailler que du cuir neuf, épient les savetiers, qui doivent utiliser des matières usagées. Pendant deux siècles, ils intentent des actions les uns contre les autres, émaillées par des inspections de boutiques et par des saisies de souliers ê (10). Ils se retrouvent d'accord pour restreindre le champ d'action des corroyeurs, qui doivent se limiter à préparer le cuir.

 C'est dans le domaine des textiles que les réglementations paraissent les plus pointilleuses : un maître marqueur appose des plombs sur les pièces attestant qu'elles sont conformes aux règlements royaux ; un aulneur fixe un morceau de parchemin indiquant leurs dimensions exactes. Les gardes-jurés peuvent opérer des visites domiciliaires, saisir des pièces non conformes et traîner le contrevenant devant le lieutenant de Police. On a l'impression que les maîtres du textile passent moins de temps à travailler qu'à exercer des contrôles. Ces contrôles s'exercent entre corps de métiers voisins. Les sergers-drapiers, qui travaillent la laine ( 18 en 1750, 7 en 1776 ), surveillent les texiers, qui tissent le lin ( 32 en 1750, 30 en 1776 ). Tous tombent d'accord pour s'en prendre vivement aux fripiers, qui débitent des ouvrages « qu'ils font faire par des ouvriers hors la ville et banlieue ; ce que les maîtres de Saumur ne peuvent empêcher, leurs privilèges ne s'étendant que jusqu'à ladite banlieue ».
 Ces règlements tatillons ne protègent finalement guère les artisans unis. Ces fripiers, malgré leur nom, vendent non seulement des vêtements neufs, mais aussi d'autres objets, sans garantie de qualité, mais à très bas prix. La structuration des métiers n'empêche nullement la concurrence sauvage. Il en résulte que la moitié des maîtres cordonniers est dans l'indigence, car les fripiers « débitent quantité de chaussures qu'ils tiennent de fabriques étrangères ». On n'est déjà pas si loin des solderies et de la mondialisation libérale !

 A l'intérieur de chaque communauté, la hiérarchisation est stricte. Pour passer maître, un compagnon doit payer une taxe au lieutenant de police et surtout verser de forts droits d'entrée au coffre de la communauté, aux jurés et aux syndics, et y ajouter un repas. Chez les modestes cordonniers, l'entrée revient à 47 livres, 10 sous pour un fils de maître, mais à 453 livres pour un compagnon venu de l'extérieur ( soit plus de deux ans de salaire ). Les promotions internes au rang de gardes-jurés se font surtout à l'ancienneté, à l'intérieur d'un cercle limité de familles.

 Quelques statistiques sont possibles grâce aux minutieuses enquêtes conduites par la Généralité de Tours ê (11). Les ateliers de maîtres associés en jurandes reconnues s'élèvent à 255 en 1750 et à 232 en 1776. Les secteurs les plus nombreux sont représentés par le nombre à peu près stable de 40 cordonniers et de 32 texiers. Quelques ateliers sont dirigés par des veuves et des filles de maîtres, au nombre de 25 en 1776.

 A un rang inférieur, quelques métiers, comme les patenôtriers ou les lapidaires, se sont structurés en se donnant un syndic pour trois ans ; ils se cotisent et organisent les fêtes patronales de leur confrérie. Mais ils ne sont pas reconnus et protégés par lettres patentes ; ils demeurent sous le contrôle du lieutenant général de police ; ils n'ont pas les moyens de lutter contre les concurrences et demeurent sous la dépendance des Marchands Réunis, qui écoulent la majeure partie de leurs productions. Les maîtres tonneliers, au nombre de 22 en 1750, ont une organisation encore plus légère, alors qu'ils constituent l'une des activités la plus nombreuse de la ville, en raison du grand nombre de compagnons qu'ils emploient dans plusieurs quartiers. Sept maîtres charpentiers s'associent dans le seul but de briser une coalition de compagnons, qui n'ont pas le droit de s'assembler à plus de quatre : en 1768, un registre de délibérations, qui s'apparentait à une action syndicale, est saisi et raturé ; des amendes sont prononcées ê (12).

 Finalement, ces corps de métiers seulement tolérés regroupent 103 maîtres en 1750. En les ajoutant aux 255 maîtres reconnus à cette date, on aboutit à 358 ateliers de type corporatif dans Saumur. Beaucoup de maîtres travaillent seuls et ils n'ont pas droit à plus de deux apprentis. En doublant ce nombre, on ne doit pas être loin du total des actifs dans ce secteur de l'artisanat traditionnel.

 Certaines associations nous surprennent aujourd'hui : les pâtissiers, rôtisseurs et poulailleurs sont unis dans une même communauté. Ils n'ont pas de lien avec les boulangers, car les pâtissiers du temps confectionnent aussi des pâtés de viande.

 L'impression finale est celle d'un fort traditionalisme ( jours fériés, fêtes patronales, banquets, procédures judiciaires ). Au mieux, transparaît dans les registres l'amour du travail bien fait et selon la tradition. Un apprentissage sérieux ( et payant ) est garanti. Huit communautés exigent un chef d'oeuvre pour entrer dans la maîtrise : les boulangers, les serruriers, les cordonniers, une partie des savetiers, les corroyeurs, les taillandiers ( forgerons spécialisés ), les pâtissiers et les orfèvres. Les consommateurs ont des garanties ; les pâtissiers doivent avoir un corps sain, afin de ne pas les contaminer. Des liens souvent familiaux unissent ces microsociétés à forte endogamie ( les compagnons épousent souvent des filles de maîtres ). Des caisses de solidarité existent dans les communautés, mais entre maîtres seulement.

 Ces maîtres imposent une stricte hiérarchie des revenus. D'après des contrats que me communique aimablement Maryvonne Ploquien, les compagnons sont chichement traités. Ainsi, le 11 juin 1676, Estienne Jouet, faizeur de chapelets au faubourg de Fenet, accorde à René Néron un salaire de 16 livres par an, logé, nourri, feu et lumière ; ce compagnon n'est pas rétribué à la tâche, mais son contrat précise un nombre minimum de pièces à fabriquer ( A.D.M.L., 5E43, art. 270 ). Les apprentissages sont payants pour un total d'environ 40 livres. Par exemple, Ambroise Fougeau est admis comme apprenti par Jean Robineau, marchand de bateaux et charpentier à Chinon moyennant 46 livres sur trois ans ( A.D.M.L., 5E43, art. 237, 5 avril 1666 ). Certains apprentissages atteignent un montant pharamineux ; ainsi, Charles Couléon apprend la chirurgie en deux ans et demi pour 550 livres. Mais nous sommes en 1769 ( A.M.S., HH 24 et HH 20 ).
 Cependant, dans les archives, apparaît surtout la défense procédurière des traditions corporatives ; le mot "privilège" est le terme le plus fréquemment employé. La mesquinerie des procédures qui occupent la série HH des Archives municipales donne une piètre idée de ces communautés de métiers. Les vives critiques qui ont amené Turgot à supprimer les "corporations" apparaissent comme pertinentes.

 

STRUCTURES SOCIOPROFESSIONNELLES

   

8) Négociants, professions libérales et officiers publics

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 9 :  L'ascension des maîtres-barbiers chirurgiens

  Même si l'appellation de jurande ou de communauté leur est appliquée, les associations regroupant des négociants ou des "talents", et non des travailleurs manuels, ont un fonctionnement différent et une apparence plus moderne ; les maîtres-jurés n'y font plus la loi, une évidente concurrence joue entre les membres.
 Dans le domaine commercial, outre les marchands unis, 27 hôteliers sont comptabilisés vers 1750 : ils ont déposé des armoiries, mais ne tiennent pas de réunions professionnelles connues. Il faut leur ajouter, selon le rapport de Jouve de 1783, 69 cabaretiers, 38 débitants d'eau-de-vie et 15 marchands en gros de vins et d'eaux-de-vie.

 Les imprimeurs, sans doute en raison du dualisme confessionnel, ne se sont jamais associés et, au XVIIIe siècle, il ne subsiste plus qu'une famille unique.
 Les avocats sont regroupés, au nombre de 20 en 1629-1630, mais il s'agit d'un ordre professionnel fonctionnant dans le cadre de la Sénéchaussée ; leur communauté siège au Palais Royal ê (13).
 Il en est de même pour les notaires, qui sont réglementés, parce que possesseurs d'offices. Ces notaires sont très nombreux à Saumur : 10 en 1652, 13 vers 1741-1764, sans compter un autre notaire à la Croix Verte et deux à Saint-Lambert des Levées, ainsi que quelques notaires apostoliques, spécialisés dans les documents d'Eglise. Leur nombre trop élevé entraîne une baisse continue de la valeur de leurs offices. Ils s'efforcent d'étendre le cadre de leurs interventions : en qualité de notaires royaux résidant au siège de la Sénéchaussée, ils ont le droit d'instrumenter sur toute l'étendue de cette juridiction. Ce qui fait concurrence aux simples " notaires garde-notes " des villages, qui ont un champ d'intervention limité et un revenu fort modeste. Ces derniers, entraînés par Yves-Michel Guillemet, notaire à Saint-Lambert des Levées, se lancent vers 1750, dans des procès à rebondissements contre les notaires royaux de Saumur, qui ont le droit et la tradition pour eux & (14).

 A côté d'une communauté sans histoire de trois maîtres apothicaires ou de médecins, vaguement structurés sous la houlette d'un premier médecin du roi, il faut réserver un sort particulier au corps des barbiers-chirurgiens, gens mécaniques au départ, qui constituent un cas très rare d'ascension sociale accélérée.
   

9) Les nombreux travailleurs de la terre

  A l'écart de ces structures typiquement urbaines, les travailleurs des champs forment le gros des habitants du bourg de Nantilly. Ils sont également nombreux dans les hameaux dispersés sur le coteau ou dans les métairies situées sur les Chardonnets ou dans les îles. Ces ruraux sont aussi présents au coeur de la ville, mais nulle part ils n'ont le droit de se regrouper en organisation professionnelle.
 Vignerons, jardiniers, bêcheurs, manouvriers, hommes de peine, ils possèdent souvent quelque lopin de terre familial, mais le plus gros du sol qu'ils travaillent appartient surtout aux autres, qu'ils soient journaliers ou métayers à portion de fruits.
 Si la population intégrée dans les systèmes corporatifs connaît des périodes de crises ( souvent longues et sévères dans les quartiers des Ponts et de Fenet ), elle connaît aussi des périodes d'embellies incontestables. A l'inverse, ce monde semi-rural, semi-urbain, pas pleinement intégré, présente un taux permanent de " mendiants et incapables " se tenant aux alentours de 20 % de la population, cela d'après des registres fiscaux particulièrement bien informés.
   

10) La part limitée des métiers de l'eau

 Mariniers et pêcheurs sont souvent cités dans les documents du Moyen Age ou du XVIe siècle, en particulier pour le quartier des Ponts ou dans les îles, où ils paraissent former une bonne partie de la population. Il s'agit d'un effet grossissant, que les premiers documents exploitables amènent à nuancer. Le rôle du sel du quartier des Ponts pour l'année 1685 ê (15) porte sur 385 feux, dont les professions sont notées avec précision ( les voituriers par terre, au nombre de 8 sont distingués des voituriers par eau ). Il permet d'évaluer à 18,2 % le pourcentage des foyers pratiquant un métier lié à la navigation. En tête, viennent 36 mariniers (9,3 %), qui sont manifestement de simples compagnons. A un rang plus élevé, viennent les 13 voituriers par eau, en général de petits patrons indépendants. On ne compte que 12 pêcheurs et 2 charpentiers en bateaux. Ajoutons 7 meuniers qui s'activent sur les moulins-bateaux. Voilà pour les 70 actifs du quartier qui naviguent plus ou moins loin.
 Passons maintenant aux dernières années de l'Ancien Régime. En 1780 est imposée l'inscription maritime, qui oblige les mariniers à servir sur les vaisseaux du roi. Pour la ville de Saumur, un total de 151 recrues est levé sur neuf ans ê (16). Ce nombre porte sur l'ensemble de la ville et confirme le nombre limité des bateliers. Les marins qui fréquentent les ports de Saumur ont souvent leur point d'attache dans des villages situés en aval. Avec les pêcheurs, ils sont nombreux à Saint-Lambert des Levées ( A. Croix ), à Chênehutte-les-Tuffeaux ( Guy Badillet compte au moins 60 mariniers en activité en 1782 ), au Thoureil ( J. et C. Fraysse ). Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ils forment 46 % des actifs à Saint-Clément des Levées, mais seulement 11 % aux Rosiers ( Coll., Les Rosiers entre Loire et Authion ).
 Finalement, dans le quartier des Ponts, les activités dérivées de la navigation occupent davantage de monde. Par exemple, en 1685, on y compte 20 tonneliers, surtout des compagnons. Les crises de la conjoncture commerciale ont de fortes répercussions. Ainsi, en 1788, le rôle de la gabelle ê (17) dénombre 119 " mendiants et incapables ", ce qui représente 29,7% des habitants du quartier. Et comme chacun sait, les rôles de gabelle ne sont jamais complaisants.
   

11) La domination sur les campagnes périphériques

  Pierre Gaillard, fort attentif aux structures de la propriété, affirme au sujet de Varrains que « presque toutes les vignes appartiennent aux seigneurs, officiers, bourgeois et habitants des villes d'Angers, Saumur et autres lieux, qui les font façonner ». Il renouvelle cette remarque pour le Petit et le Grand Puy et pour les plus grosses métairies de Saint-Lambert des Levées. D'après les recherches de Noël Denis, les "sieurs", habitant Saumur, possèdent les plus beaux vignobles de Saint-Cyr-en-Bourg, et en particulier, le domaine de la Perrière, qui est la propriété des Oratoriens. A Saint-Martin de la Place, c'est l'abbaye de Saint-Florent qui domine.
 L'emprise foncière des notables urbains sur la campagne périphérique est bien plus forte qu'aujourd'hui, mais le " pays saumurois " est de taille restreinte. Plus au sud, à Brézé et à Saint-Just commence le pays montreuillais. La région sud-ouest de Courchamps, Verrie, Chênehutte, Milly est surtout couverte de forêts et de landes, qui n'intéressent que les chasseurs.
 La marque et la présence des bourgeois de Saumur sont fortes. Outre les prélèvements en argent et en parts de récolte, quelques uns acquièrent des droits seigneuriaux, ce qui les apparente encore davantage à la noblesse. Ils se parent du titre de leur terre, comme Bonneau de la Maisonneuve ( à Villebernier ), Moyse Amyraut, sieur de Champrobin ( à Saint-Lambert des Levées ) ou Fournier de Boisayraut ( à Brigné ). Quelques uns possèdent un élégant manoir au milieu de leurs terres ; les gens de justice s'y installent avec leur famille des fenaisons jusqu'aux vendanges. A un niveau plus modeste, des métairies possèdent deux étages, une partie de l'étage supérieur étant réservée aux séjours des citadins. Il n'est enfin pas rare de voir de modestes artisans posséder une "campagne", une maison des champs souvent héritée de leur famille d'origine. La résidence secondaire, spécialité française, existe déjà en abondance !

 Centre de pouvoir, siège d'une justice arrogante, " pompe à phynances " pour les contribuables, lieu clos où l'on pénètre en payant des octrois, la ville dominante a tout pour déplaire aux ruraux. C'était l'avis de Tocqueville : « Il n'y a rien de plus visible, pendant tout le XVIIIe siècle, que l'hostilité des bourgeois des villes contre les paysans de leur banlieue, et la jalousie de la banlieue contre la ville. » Souvent ailleurs, les résistances à la Révolution ont pu être interprétées avec des arguments solides comme une révolte des ruraux contre les villes et leurs idées nouvelles. Cependant, ces tensions, pourtant logiques, n'apparaissent pas dans le Saumurois. Au contraire, les brassages entre populations rurale et urbaine sont permanents ; les mouvements migratoires sont constants. Les villages de la périphérie saumuroise vivent en économie ouverte et c'est la ville qui commercialise le plus gros de leurs productions ; leurs intérêts communs sont imbriqués.
 Enfin, bourgeois et vignerons sont unis contre la tutelle encore plus étouffante des deux grandes abbayes périphériques, Fontevraud et Saint-Florent. Leur coalition trouve le renfort du clergé paroissial réduit à la portion congrue. Cette entente constitue le premier ciment de la Révolution dans le Saumurois, ainsi que l'a noté Michel Renou & (18). Ces phénomènes seront repris dans un chapitre ultérieur.
   

 

 

 Au cours du survol de cette société, s'est dessiné un Ancien Régime aux hiérarchies à la fois strictes et complexes. La relecture des documents originaux révèle à quel point ce monde est celui du privilège, que chacun, même parmi les plus humbles, défend avec une hargne sans pareille.