La communauté des marchands   

  

  Le nom de cette association est variable " Communauté des Marchands ", " Marchands joints et unis ", " Marchands réunis ".
   

1) Une création locale tardive

 
 
 
 

 Pendant longtemps, la grande association des " Marchands fréquentant la rivière de Loire... " suffisait pour réunir les commerçants saumurois. Voir les activités marchandes au Moyen Age sur la Loire et sur le Thouet.

 Le déclin de cette communauté entraîne l'association locale de plusieurs catégories étroitement spécialisées ; les marchands de draps de soie, draperie et mercerie se lient aux droguistes et obtiennent l'enregistrement de lettres patentes le 20 août 1661.
 En 1750, ils sont unis au nombre de 35 professionnels du textile et de 15 droguistes. Ces derniers cherchent parfois à se constituer en corps autonome, mais ils sont déboutés à cause de leur union de 1661. Au contraire, d'autres commerçants d'activités voisines les rejoignent. En 1770, ils portent le titre de " Communauté des Marchands de draps, soie, laine, mercerie, joaillerie, quincaillerie, grosserie [ vaisselle d'argent ], droguerie et épicerie joints et unis ". Ils ouvrent alors un beau registre contenant leurs statuts en 17 articles et les procédures qu'ils entreprennent ( A.D. Indre-et-Loire, E 408 ).

A.D. I.L, E 408

  En 1776, leur nombre est passé à 65 maîtres, 6 veuves, 3 filles, ainsi que 6 autres filles « qui ne font pas corps avec les autres  » ( A.D. Indre-et-Loire, C 147 ). Finalement, les procédures continuelles, parfois entre eux, semblent épuiser ce corps assez disparate, qui ne compte plus que 42 membres en 1791.
   

2) Une communauté de plus en plus fermée

 La Communauté des Marchands de Saumur, qui s'élargissait au début du siècle, tend à se constituer en caste héréditaire. En 1776, les fils de maître peuvent y entrer moyennant 131 livres, 17 sols, 6 deniers. Pour les compagnons qui ont terminé leur apprentissage à Saumur, les droits s'élèvent au montant élevé de 323 livres. Si l'on est totalement étranger à la communauté et à la ville, l'entrée coûte 1 035 livres, ce qui constitue un record parmi les jurandes saumuroises et ce qui poursuit des objectifs dissuasifs.
   

3) La volonté de monopoliser certains échanges commerciaux

 Aux origines, il est vraisemblable que les membres de cette communauté fabriquent en même temps qu'ils vendent. Au XVIIIe siècle, ils sont spécialisés dans le négoce, surtout régional et parfois lointain. Sur le plan local, ils veulent aussi monopoliser la vente des produits dont ils organisent la réalisation par des artisans à domicile, selon les procédés anciens de la fabrique.
 L'obsession des gardes-jurés est de lutter contre « ceux qui vendent sans droit ». Les statuts de 1750 précisent que leur objectif est de faire « défenses à toutes personnes qui ne seront point receues et admises dans la communauté de vendre et débiter aucune marchandise concernant l'état de nos dits marchands ».
 Ils remportent un demi-succès sur les patenôtriers dont ils écoulent au loin les chapelets, médailles, objets de piété et colifichets. Ils doivent pourtant tolérer la survivance d'un commerce de détail indépendant, tenu par des femmes, dans le quartier de Fenet. Voir le dossier sur les patenôtriers.

 Beaucoup de ces marchands sont en réalité polyvalents. Les comptes tenus de 1664 à 1672 par Pierre Corbière prouvent que son rayon d'action remonte la Loire souvent jusqu'à Orléans et parfois même jusqu'à Cosne et Nevers. Côté aval, il entretient des relations suivies avec La Rochelle. Il se déclare " marchand droguiste ", mais il achète des épices, de la cassonade, du fromage, de la verrerie, de la faïence. Il paie parfois par lettres de change, mais parfois par du troc de salpêtre ou d'anis vert ( A.D.M.L., E 2 079 ).
  

4) Une communauté procédurière

 
 
 
 
 
 

 La communauté intervient parfois à l'encontre des artisans intégrés dans une autre jurande. Sur sa plainte, en 1744, l'inspecteur des Manufactures Aubry perquisitionne la boutique de François Renard, marchand dans la paroisse de Saint-Nicolas. Il saisit deux « pièces de droguet sur fil qui n'avoient pas demie aune de largeur. En une partie desquelles, il n'y avoit ny nom d'ouvriers, ny aucuns plombs de fabrique et de controlle ». Renard est condamné à 20 livres d'amende. Il faut aussi rappeler que la communauté participe aux appointements des commissaires des manufactures.

 Les marchands réunis interviennent aussi contre Lange et Petit, deux juifs, qui refusent son contrôle ( A.D.M.L., E 4 413 ).
 En 1736, ils font opérer des saisies chez un fourbisseur ( un armurier ), nommé Niel Deplace. Ce dernier est de nationalité suisse et parvient à produire des privilèges accordés aux Helvètes par divers rois de France depuis l'alliance perpétuelle de 1516. Apparemment, il conserve son indépendance, à la condition de se cantonner dans le domaine des armes et de renoncer à fabriquer des miroirs ( A.D.M.L., E 4 415 et A.D. Indre-et-Loire, C 146 ).

 Surtout, la communauté ne parvient pas à s'agréger les grands commerces locaux de vins, de grains et d'autres produits agricoles, qui demeurent aux mains d'un petit noyau de grands négociants indépendants.

 Elle tente aussi d'obtenir un monopole sur le transport des personnes et des paquets sur la Loire. En vain également.
   

5) Un groupe influent

 En dépit de ces échecs, la communauté des marchands réunis est une puissance locale. Elle dispose d'un bureau dans l'hôtel de la Corne ( sur l'emplacement occupé aujourd'hui par l'hôtel Blancler ). Il lui en coûte 120 livres par an, pour le loyer et pour le concierge. En principe, toutes les marchandises en partance y sont examinées.
 Lorsque Louis XIV, au tournant des deux siècles, lui réclame l'équipement de deux soldats, comme à de nombreuses autres communautés, elle peut faire face, d'autant plus facilement qu'un des soldats ne demande que 80 livres, une paire de souliers et une cocarde.

 Les marchands réunis assistent en force aux assemblées générales d'habitants. Ils occupent habituellement la charge de second échevin, mais ils ne parviennent pas à atteindre des postes de premier plan.
  

6) La demande permanente d'une juridiction consulaire

Victor DAUPHIN, « Les juridictions consulaires d'Angers et de Saumur ( 1563-1791 ), Mém. de la Soc. A.S.A. d'Angers, 1929, p. 158-167.

 Ancêtres des chambres de commerce, les juridictions consulaires jugeaient les litiges commerciaux et réglaient les banqueroutes. Saumur avait été pourvue d'une juridiction en 1596, mais celle-ci est supprimée au profit de celle d'Angers en 1697, son activité étant sans doute trop réduite et le commerce de la ville n'allant pas bien fort.

 A partir de 1729, les marchands et négociants de Saumur rédigent plusieurs suppliques demandant son rétablissement. Ils expliquent que les juges consuls d'Angers sont trop éloignés, ce qui les oblige à recourir aux juridictions ordinaires, mal adaptées, lentes et coûteuses. Ils évoquent un exemple éloquent, « celuy de Louis Levesque, marchand à Saumur, qui avoit fait assigner Jean Charmois devant le juge-prévost, pour être condamné à lui payer la somme de cent dix-huit livres contenue en une lettre de change : il luy fallut deux ans pour obtenir sentence à son profit, dont appel devant le Sénéchal qui infirma la dite sentence de la Prévosté, appel du Sénéchal au Présidial d'Angers, qui confirma la première sentence, quatre années de procédures et huit à neuf cens livres de frais et dépens furent tout le fruit de l'instance, pendant laquelle Charmois devint insolvable ».
 La demande est soutenue par l'intendant de Tours, de Pommereu, qui attend de cette juridiction une relance du commerce saumurois. En face, s'opposent les juges-consuls d'Angers qui défendent l'étendue de leur juridiction. Ils objectent que Saumur n'est qu'un entrepôt, ne disposant ni de banque ni de grande manufacture ; s'il s'y trouve une vingtaine de courtiers, ces derniers travaillent pour des maisons de gros situées dans les grandes villes voisines. Consulté, le Conseil du Commerce estime qu'il n'y a pas intérêt à disséminer les juridictions à moins de 25 lieues les unes des autres, et que le chemin d'Angers à Saumur est aisé.
 On devine aussi sans peine l'hostilité des hommes de loi de Saumur à l'égard d'une nouvelle justice, plus spécialisée et plus légère. Ils sont épaulés par le procureur du roi à Saumur et surtout par le procureur général du Parlement de Paris, Joly de Fleury, qui parvient à faire échouer cette création. De nouvelles suppliques en 1744 et en 1759 subissent le même sort devant la même coalition d'intérêts ( Important dossier à la B.N.F., coll. Joly de Fleury, n° 105, fol. 12 à 68 ).
   

 

 En résumé, Saumur est une place commerciale active, sans tout de même jouer un rôle de premier plan. Et, quitte à me répéter, je crois que le XVIIIe siècle lui a été peu favorable.