Le chapelet et les objets de piété   

 

1) Le chapelet catholique

 Quelques rappels d'abord, peut-être pas entièrement inutiles pour les plus jeunes.
 Modeste objet de piété, le chapelet est une chaîne de grains enfilés, appelés patenôtres, que l'on fait glisser entre ses doigts, en récitant certaines prières codifiées. Cette pratique apparaît dans les monastères du Moyen Age ; elle est surtout la dévotion des frères lais, en général illettrés et incapables de réciter de longs offices en latin. L'existence de patenôtriers à Paris est signalée par Etienne Boileau dès le XIIIe siècle. Il les subdivise même en quatre spécialités et détaille les règlements complexes de ces métiers. A la fin du XVe siècle, le dominicain Alain de La Roche diffuse la pratique du rosaire Chapelet en ivoire, fabriqué à Saumur au XIXe siècleet le chapelet s'uniformise vers le milieu du siècle suivant.

 

 Sur la croix, on récite un Credo ; sur le premier gros grain, un Pater Noster ; trois Ave Maria sur les grains suivants et une invocation sur le dernier.
 Le coeur du chapelet, fixé par trois bélières, correspond à un Pater. Viennent ensuite cinq dizaines d'Ave Maria, séparées chacune par un Pater.
 Au total, le chapelet catholique, sous sa forme stabilisée, compte 59 grains.

 Il existe des chapelets musulmans à 99 grains, qui représentent les 99 attributs d'Allah.

 

 Il n'y a surtout pas de chapelet protestant. Les réformés, au contraire l'ont en particulière horreur et en font le symbole de la dévotion sotte et superstitieuse.Chattemite, gravure sur bois par Hans Burgkmaier, vers 1520

 

 La gravure allemande, à gauche, d'inspiration luthérienne, représente une chattemite hypocrite tenant un énorme chapelet.

La situation promet donc d'être conflictuelle à Saumur.


 

 

2) La naissance d'un artisanat religieux à Fenet

 En 1611, le sieur de Croydebert, décrivant Saumur, y évoque l'existence de « faiseurs de patenostres ». Le registre paroissial GG 9 cite Michel Saumoussay comme « faiseur de chapelets » en 1638. A la même époque, Dubuisson-Aubenay ( Itinéraire de Bretagne en 1636, t. 1, 1898, p. 130 ) signale à Sainte-Anne d'Auray la présence de « boutiques de chapellets et médailles qui viennent de Saumur, de Paris et de Nostre-Dame de Liesse ».
 Le démarrage à Saumur au début du XVIIe siècle de l'artisanat du chapelet et des médailles est donc bien prouvé. Louis Raimbault ( Congrès archéologique de 1862, p. 250 ) supposait même que cette activité remontait au XVIe siècle. Aucune preuve n'est disponible à l'appui de cette affirmation.

 Plusieurs bases matérielles ont aidé à ce décollage. Le vieux bourg de Fenet, resserré près de la porte de ce nom, travaille le cuivre et fabrique des cloches et des poêles. Le laiton, facile à étirer, se trouve déjà sur place.
 En outre, des spécialistes des pierres fines, les lapidaires ( et non des joailliers, spécialistes des pierres précieuses ) travaillent aussi dans le quartier. Il leur est aisé de passer de la perle ou du verre au grain de chapelet. Dans un domaine très voisin, la présence d'émailleurs est aussi signalée.

 Le facteur principal est ailleurs : le pèlerinage à Notre-Dame des Ardilliers attire un flot de pèlerins et tout pèlerinage attire des marchands d'objets de piété et de souvenirs. Voir les nouveaux pèlerinages du XVe siècle ou plutôt début XVIe siècle . Dans la structure artisanale du temps, il est plus logique de créer les objets de piété sur place. Cependant, cette naissance n'est nullement automatique ; quelques grands pèlerinages se sont constamment approvisionnés à Saumur. Par ailleurs, le sanctuaire des Ardilliers brûle une quantité gigantesque de chandelles et de cierges, alors que les "ciriers et chandeliers" sont peu nombreux à Saumur, et qu'il n'y en a aucun à Fenet en 1665.
 Les Oratoriens, qui prennent la direction du pèlerinage en 1619, s'efforcent d'organiser et de contrôler les activités du quartier. En 1654, ils font saisir les chapelets d'un certain Maumay, pour vente illicite sur le domaine de la chapelle. En 1718, ils donnent la ferme des ventes de « chapelets, voeux, chandelles et cierges » au nommé Le Bain, dit La Souche, et à son épouse, pour un montant annuel de 70 livres. Cette somme modeste est un autre indice d'une activité réduite. Ces marchands disposent d'une boutique située à l'entrée de la chapelle, mais du côté de l'extérieur.
 Le rôle des oratoriens est incontestable. A l'inverse, certains auteurs ont écrit que le pape aurait accordé à Saumur un monopole de la vente des chapelets, afin de dédommager la ville de la fermeture de l'Académie protestante. Cette affirmation est totalement légendaire.

3) Un premier cycle lié au pèlerinage local

 L'essor du pèlerinage des Ardilliers est concomitant avec le développement de l'habitat le long de la rue de Fenet et avec l'envol des fabrications d'objets de piété. Voir aussi la description du quartier de Fenet.
 Le « rolle et esgail fait sur les manans et habitans du Faux Bourg de Fenet », rôle de la taille arrêté le 7 novembre 1665 et payable sur l'année 1666 ( A.D.M.L., 1 J 865 ), permet une analyse minutieuse du quartier. Fenet compte alors 355 foyers. Trois seulement sont exemptés de la taille : les Pères de l'Oratoire, Michel Bruneau, un commis au bureau des traites, et un ancien soldat qui vend des objets de piété à l'entrée de la chapelle. Sur les 352 familles taillables, 81 sont déclarées mendiantes ou pauvres, sans précision de profession ; cela représente 23 % de la population : malgré son essor récent, le quartier est donc d'une prospérité très relative. Seulement 17 feux, taxés à plus de 30 livres , peuvent être considérés comme riches ( tous sont marchands ou veuves ).
 Sur les 229 foyers à la profession clairement indiquée, 59 sont étiquetés comme "patinostriers" ( 20 à revenu moyen et 39 à revenu modeste ). Cependant, ces chapeletiers apparaissent comme plus aisés que les 10 baguiers et les 19 lapidaires. Dans une catégorie voisine apparaissent 13 fondeurs, tous moyennement taxés, sans doute de modestes artisans préparant des objets en cuivre ou frappant des médailles au marteau. Au total 101 artisans, soit 44 % des actifs du quartier fabriquent des objets liés au pèlerinage. Comme femme et enfants participent aux travaux, c'est tout près de 400 personnes qui travaillent dans ce secteur.
 Il faut y ajouter quelques uns des 20 % de marchands, qui sont en même temps patenôtriers, comme Urbain Lepreuil, un des collecteurs de la taille. Ajoutons 9 hôteliers. C'est nettement plus de la moitié des actifs du quartier qui vit directement, mais chichement, du pèlerinage et qui dépend de ses fluctuations.
 Aucun classement topographique n'est possible, car les taillables sont classés selon l'ordre alphabétique de leurs prénoms. Ajoutons enfin que la fabrication d'objets de dévotion n'est pas une exclusivité de Fenet. Un rôle du sel de 1685 ( A.D.M.L., VII B 10 ) pour le quartier des Ponts y révèle la présence de quelques patenôtriers et quelques lapidaires.

4) La réorientation de l'activité

 Tous les documents de la fin du siècle et du début du suivant prouvent une baisse d'activité. Bernard Mayaud compte désormais un nombre de patenôtriers en baisse. Dans son "Etat " de 1688, Nointel ne fait aucune allusion à cette production. Miromesnil, en 1697, est beaucoup plus explicite, car il ne parle pas de l'importance de ces fabrications, mais de leur réorientation vers des ventes lointaines : « une fabrique de chapelets, de bagues, de médailles et autres quincailleries qu'on transporte dans quelques villes de France et dans les pays étrangers, savoir : à Paris, Orléans, Lyon, Nantes, en Angleterre, en Hollande et en Flandre ». Fenet est donc devenu le spécialiste européen de l'article religieux. Il faut reconnaître que la concurrence n'est pas alors bien redoutable ( le gros centre d'Ambert ne naît qu'au milieu du XIXe siècle ).

 Cependant, le contexte est de plus en plus défavorable. Le pèlerinage des Ardilliers décline à partir du dernier quart du XVIIe siècle. La révocation de l'Edit de Nantes, les guerres de Louis XIV, le déclin du grand commerce, les crises économiques de la fin du règne ont affaibli Saumur. La structure commerciale, indispensable pour cette diffusion lointaine, la communauté des marchands, se met tout juste en place.

 Un voyageur anonyme de passage en 1699 affirme que le faubourg de Fenet « ne vit que des chapelets qui s'y font et qui s'y vendent et qui y sont fort mal faits » ( Bruno Maës, Le Roi, la Vierge et la Nation, 2002, p.  500 ). En 1722, le bon témoin qu'est Pierre Gaillard présente cette activité comme très affaiblie et il en analyse fort bien les causes : « Il se fait aussi un commerce de chapelets et médailles, qui occupe plusieurs petits artisans dans le faubourg de Fenet. Ce commerce est beaucoup diminué, tant parce que cette manufacture n'est pas de nécessité utile, que par un refroidissement de dévotion, occasionné par la Constitution Unigenitus ; l'Evêque d'Angers a retiré les pouvoirs de confesser et de prêcher aux Prêtres de l'Oratoire des Ardilliers ». Même s'il assombrit un peu le tableau, Pierre Gaillard ne doit pas exagérer quand il réduit l'activité à « plusieurs petits artisans ».

5) Les tentatives d'autonomie des patenôtriers ( 1735-1750 )

 Rapport de Bu

  Un autre bon témoin est le subdélégué Louis-César Budan de Russé, qui dans un rapport de 1747 ( A.D.I.L., C 146, n° 185 ) évoque l'existence de « vingt et trente petittes boutiques, garnyes de chappelets, de bracelets, et autres petittes bijoutteryes sortant de leur main pour la commodité des pèlerins... ». Mais il ne faudrait pas en conclure qu'il n'y a alors que 20 à 30 patenôtriers à Fenet, Budan parle des boutiques. Son rapport est une réponse au contrôleur général des Finances, Machault d'Arnouville, et il s'inscrit dans un double conflit qui traîne depuis une quarantaine d'années.

1) Selon une tolérance immémoriale codifiée en 1708, les veuves et les femmes seules du quartier de Fenet avaient le droit de vendre, exclusivement aux pèlerins, des chapelets, bracelets et autres petites bijouteries de leur fabrication. Perrine Fourneau, veuve de Claude Loyseau, avait élargi son champ d'activité et avait même cherché à entrer dans la communauté des Marchands. Par ordonnance de l'Intendant de Tours du 3 juillet 1747, elle est priée de se cantonner dans la vente des ouvrages « de sa main et de ses filles  ». La somme qu'elle avait versé à la communauté des Marchands lui sera remboursée. Mais les petites boutiques de la rue de Fenet restent tolérées.

2) En 1735, des patenôtriers s'organisent en communauté et se donnent des statuts en 15 articles. Leur but évident est de commercialiser librement leurs fabrications. Consulté sur la création de cette nouvelle jurande, le bureau de ville ajourne toute décision le 17 janvier 1736 et déclare attendre la sentence du Conseil d'Etat ( A.M.S., BB 6, fol. 98-99 ). La pression des Marchands unis est manifestement très forte.

 L'affaire traîne pendant 15 ans. En 1750, 38 patenôtriers et, à côté 15 lapidaires, font une nouvelle tentative et rédigent des statuts en 24 articles ( il est à noter que ces effectifs sont plus faibles qu'en 1665 ). Ils ont emprunté 400 livres, afin de payer l'enregistrement de leurs lettres patentes. Mais la communauté des Marchands gagne tous ses procès. Les patenôtriers ne peuvent s'ériger en jurande. Sous la direction de leur syndic et sous la surveillance du lieutenant général de Police, ils peuvent fêter la Saint-Dominique, leur fête patronale, ou figurer dans la procession de la Fête Dieu, mais ils n'ont aucun pouvoir de contrôler les fabrications et encore moins la liberté de les vendre.
 Cette autonomie très relative est confimée par une minute du 24 juillet 1769, rédigée par les notaires Commeau et Challopin. La « Communauté des maîtres chapeletiers » du « canton de Fenet » compte alors 54 membres ( leur nombre est donc en progrès ; 14 sont capables de signer leur nom ). Elle s'assemble « sous le bon plaisir de Monsieur le Lieutenant général de Police et de Monsieur le Procureur du roy » et elle rédige un nouveau projet de règlement qui tient en 9 articles et qui est moins ambitieux que celui de 1750. Le droit d'admission s'élève seulement à 9 livres, 5 livres pour les fils de maîtres ; ceux qui engagent un apprenti doivent aussi verser 9 livres. La communauté n'a aucun pouvoir juridique ou commercial ; elle se rapproche plutôt des confréries de dévotion. « En cas de décès d'un des maîtres, ou de sa femme, tous les autres maîtres seront obligés d'assister à sa sépulture ». Les sommes collectées « seront employées par préférence au fournissement et entretien des cierges que l'on met à la chapelle de la Vierge dans l'église de Nantilly de cette ville, où est la représentation de saint Dominique ». On est loin des ambitions d'une jurande et ce texte doit être approuvé par le lieutenant général de Police.

 Selon le système de la fabrique, les marchands passent commande aux patenôtriers, qui travaillent à domicile ; parfois, ils leur fournissent la matière première. Ils les rétribuent à la tâche, à des tarifs réputés comme fort bas ( mais je n'en ai pas trouvé d'exemple ). A plus forte raison, les travaux féminins, en particulier l'enchaînage des chapelets, sont encore plus mal rémunérés, les habitudes du temps fixant leurs salaires à la moitié de celui des hommes.
 Travailleurs dépendants, les patenôtriers et leurs familles sont des gagne-petit. Que survienne une mévente ou bien des accidents et des maladies, ils sont vite réduits à la misère. Voir par exemple la répartition par quartiers des pauvres secourus en 1739.

6) Un second cycle lié au grand commerce

  Dans le troisième quart du XVIIIe siècle, la fabrication et les ventes d'objets de piété retrouvent un nouvel essor. Ce décollage n'a plus de rapport avec le pèlerinage local, mais s'explique par le dynamisme des Marchands réunis.
 Le trafic triangulaire n'est pas étranger à cette reprise, d'abord par ses exportations de bimbeloterie, également grâce à une importation originale. Des noix de coco vidées de leur amande avaient été rapportées de Nantes à Saumur, ne présentant aucune utilité apparente, sauf pour le chauffage. Un patenôtrier astucieux découvre alors qu'elles sont faciles à travailler et qu'elles fournissent des grains de chapelet d'une texture et d'une couleur proches de l'ivoire. En outre faciles à teindre, elles constituent une matière première qui relève, à bon compte, le niveau de la production locale. Des étuis à chapelet en forme d'oeuf sont aussi tirés du coco.
Les renseignements écrits sur ces nouvelles techniques sont rares, mais les résultats sont sûrs.

 Le Tableau de la Généralité de Tours des années 1762-1766 atteste du développement alors atteint :


A.D..Indre -et-Loire, C 336


  Même si la manufacture est « considérablement diminuée », on compte « encore beaucoup plus de 1 000 personnes employées à ces mêmes ouvrages » représentant un commerce d'environ « 40 milles livres ». Une production de 40 livres par personne paraît bien faible... Un journaliste écrivant en 1779 affirme même que la fabrique de Saumur fait vivre quatre à cinq mille âmes ( A.H., 1916, p. 593-597 ). Cette dernière estimation paraît insoutenable ; restons-en au bon millier du très sérieux Tableau. En avril 1794, Cailleau, le maire de Saumur, confirme cette évaluation en affirmant que l'industrie du chapelet faisait vivre mille à douze cents personnes dans la ville. L'activité de Fenet a alors atteint un apogée.

7) Des productions plus diversifiées

 Quelques indices permettent d'avancer que les productions se diversifient. Outre l'adoption du coco, d'autres modèles s'ajoutent au simple chapelet de buis, des chapelets en os, en nacre ou en véritable ivoire. Les qualifications professionnelles deviennent plus complexes : des bagnaudiers ( ou baguenaudiers ) sont spécialisés dans les bagues, des tourneurs ne fabriquent plus que les grains, des fileurs de verre et des émailleurs se spécialisent dans les chapelets de verre, dans les bracelets ou dans l'ornement des médailles. Jean Damancourt, émailleur, est cité dès 1639. Les plus renommés sont les frères Louvigny, qui viennent de Caen et qui s'implantent à Fenet à la fin du XVIIIe siècle.

 Les marchands réunis débitent une exceptionnelle variété de produits : des épingles, des clous, des chenets. Egalement des objets fabriqués en principe par des fondeurs : des chandeliers, des robinets, des chantepleures ( entonnoirs à long tuyau pour le filtrage du vin ), des boutons, des boucles de ceinture ou des anneaux pour les rideaux ( dans l'ameublement, on trouve encore aujourd'hui des " anneaux Saumur ". D'autres objets en cuivre, formés de plusieurs pièces et ensuite dorés, comme des lampes, des encensoirs, des bénitiers, des croix ; cette activité, proche de l'orfèvrerie, relève des bostiers. Des poêliers fabriquent des fontaines, des baignoires, des alambics... Ces articles de Saumur sont réputés. Or, les épingliers, les cloutiers, les fondeurs, les bostiers, les poêliers apparaissent en faible nombre dans les recensements du quartier. Je suppose que les patenôtriers sont à l'occasion polyvalents et participent à la fabrication de ces objets ; c'est ce que suggère le Tableau reproduit ci-dessus, en les réunissant dans une même catégorie.

8) Un outillage toujours rudimentaire

  Pour le cuivre, la " fonte à noyau " exige un outillage perfectionné. Pour tout le reste, des instruments très simples suffisent aux artisans.

  Pour le chapelet, l'Encyclopédie, dans une planche de 1771, décrit l'équipement qui doit se trouver dans chaque foyer saumurois.

Les patenôtriers, planche de l'Encylopédie, 1771

 Les patenôtriers ci-dessus travaillent l'os. L'os le plus utilisé est le tibia de cheval, récupéré à la tuerie et nettoyé des chairs restantes par le bec des poules. Les trois ouvriers du centre débitent un tibia en petits dés. De simples rouets aménagès permettent de percer le cube ( à droite ), puis de le transformer en un grain ovoïde, à l'aide d'une gouge ( à gauche ).


Une des dernières chapeletières de Saumur, Madame Bellenous, en pleine démonstration

 Le grain est ensuite monté sur un fil de laiton : une première maille s'emboîte dans la maille précédente. Ensuite, le fil est coupé et retourné. Une simple pince arrondie suffit ; les techniques d'enchaînage n'ont pas varié pendant quatre siècles. Le montage d'un chapelet prend une vingtaine de minutes ( Ci-dessus, Madame Bellenous, une des dernières chapeletières, en pleine démonstration en 1984 ).

9) L'exemple de la maison Mayaud

  Noël Mayaud, né dans l'Aunis, commence un apprentissage de marchand à Saumur en juin 1707. Il épouse la soeur de son patron et est reçu parmi les Marchands réunis. Il vend de la mercerie et de la bimbeloterie à travers tout l'Ouest de la France, son activité restant plus proche du colportage que du grand négoce.
 Son fils, Pierre, fait des affaires peu reluisantes et doit demander l'aide d'un parent de Tours. Sa situation représente assez bien celle des marchands de Saumur. En 1770, sa veuve, Geneviève-Charlotte Cremière, relance l'entreprise avec deux fils et un gendre, sous le label " Veuve Mayaud et Compagnie ". Leur fabrique, implantée au milieu de la rue de Fenet, comporte des entrepôts, mais fait surtout fabriquer à domicile. Un inventaire de 1785 dénombre plus de 1 500 douzaines de chapelets en stock. Cependant, les articles de piété ne correspondent qu'à une faible part de leur activité, environ 10 %. La maison n'est pas encore spécialisée, comme elle le deviendra au XIXe siècle. Toutefois, à l'époque révolutionnaire, elle est considérée comme le principal entrepôt de chapelets.

10) L'écroulement de la fin du siècle

 Bien que des exportations vers les Amériques soient signalées et que des ventes en Espagne et en Italie se maintiennent, un déclin, déjà signalé en 1766, s'accentue dans la dernière décennie de l'Ancien Régime. Les effectifs tombent au-dessous de 100 familles ( 67 chapeletiers au recensement de 1790 ). En 1785, Madame Cradock trouve le quartier miséreux et se plaint du harcèlement des boutiquières. Le rôle de la gabelle de 1789 comptabilise 103 mendiants et incapables pour le quartier de Fenet et du Port-au-Bois, ce qui représente 28,5 % des foyers.

 Avec la Révolution , la période de déchristianisation et la fermeture des marchés extérieurs, la production s'écroule totalement. Voir période révolutionnaire - déchristianisation.

 Autrement dit, les activités liées aux objets de piété connaissent des cycles à variations fortes et brutales. En période faste, le métier de patenôtrier est la profession la plus nombreuse de Saumur. En temps de crise, ce sont les tonneliers qui l'emportent.

11) Quelques références

 Sources essentielles : A.D. Indre-et-Loire, C 146 et 147 ; A.D.M.L., 96 H 9.

Augustin GIROUARD, « L'historique du Chapelet à Saumur », S.L.S.A.S., oct. 1934, p. 5-19.

Bernard MAYAUD, Généalogie de la Famille Mayaud, de Chauvigny à Saumur, 1976.

Saumur. Du chapelet d'hier à la médaille d'aujourd'hui, livret d'une exposition de septembre 1984.

Benjamin LA COMBE, Histoire de l'entreprise Mayaud de Saumur, mém. de maîtrise d'Histoire économique, Versailles, 1996-1997.