L'implantation d'activités nouvelles    

 

1) Les raffineries de sucre

 La grande raffinerie de sucre est implantée sur le port Saint-Nicolas, légèrement en aval de l'église. Cette fondation est manifestement liée au trafic fluvial. L'établissement importe depuis Nantes de la moscouade, que, par cuissons successives, il transforme en sucre roux ou en sucre blanc. Ce sucre est moulé dans des formes coniques fabriquées à partir de l'argile tirée des carrières de Terrefort.
 Jacques Maillard me communique amicalement l'histoire de cette sucrerie, qu'il a pu reconstituer à partir des actes des notaires saumurois Jean Baranger et Jean Dézé. Publication : Jacques Maillard, « Les raffineries de sucre en Anjou sous l'Ancien Régime », Archives d'Anjou, n° 11, 2007, p. 87- 107. Le marchand hollandais René Tinnebac, installé à Nantes, achète les terrains en avril 1669, dans le but de construire des « bastiments utiles » pour un montant de 11 000 livres. Il utilise les 30 000 florins que son épouse vient de lui apporter en dot. A partir du 6 mai 1670, il livre du sucre raffiné à des marchands d'Orléans. En mai 1673, la raffinerie emploie seize personnes, en particulier des garçons originaires de Brême et du Danemark ( A.D.M.L., 5 E 59/367 et I 8 ).
 Toujours selon Jacques Maillard, la fonction de « maître des serviteurs » est confiée à des protestants étrangers, au Hollandais Gaspard van Bredenbec jusqu'en 1672, puis à deux Brandebourgeois, d'abord à Henry Schrüden jusqu'à sa mort, le 24 juillet 1681, puis à Jean Schrüden. Le premier des frères reçoit 700 livres par an et le second 600. Comme le montrent les contrats que ces deux Brandebourgeois ont signés avec René Tinnebac, le « maître des serviteurs » est un personnage important dans la raffinerie. C'est lui qui embauche les ouvriers ; il contrôle leur travail et leur vie quotidienne. Ainsi, il doit veiller à ce que les ouvriers qui sont hébergés ne murmurent pas « pour la nourriture et le vin qui leur sera donné » et que, durant le service divin, ils ne jouent pas aux cartes. Ces ouvriers doivent travailler « durant toute l'année, à l'exception seullement des dimanches, festes de Nostre-Dame et d'apostres ». Ils doivent être couchés « en esté à dix heures et à huit en hiver ». Sous la responsabilité du « maître des serviteurs », une ronde effectuée chaque nuit veille à assurer la sécurité contre les incendies, car le feu y est continu. Ce contremaître est en même temps maître raffineur ; il doit savoir contrôler les délicates opérations du raffinage du sucre. De sa compétence dépend la prospérité de l'entreprise.
  A la révocation de l'édit de Nantes, René Tinnebac  est, sur l'ordre du gouverneur, arrêté et enfermé quelque temps au château pour avoir nuitamment vidé sa maison du faubourg de la Bilange, préparant ainsi son départ. Sa raffinerie est saisie et mise en location. Cependant, son fils Adrien revient en France, se fait catholique et récupère les biens paternels en septembre 1694. Il confie alors l'exploitation de l'affaire à Jean Denis, qui avait épousé Marguerite van Bredenbec, qui dirigeait la sucrerie d'Angers et qui, finalement, rachète la raffinerie de Saumur en 1700. Henri Denis, fils et successeur de Jean, fait des affaires aventureuses.
 Déjà , en 1698, Mirosmesnil déclarait la raffinerie « presque anéantie, à cause de gros droits ». Plus tard, un maître raffineur aurait exécuté de « mauvais travaux ». Henri Denis fait faillite en 1753 et cesse toutes ses activités en 1758. Revenant sur cet échec, en 1762-1766, de Voglie reprend l'explication par la lourdeur du trépas de Loire, mais il ajoute que d'importantes raffineries se sont installées à Orléans et qu'elles sont mieux situées pour écouler leur production sur le marché parisien.La raffinerie de sucre en 1773

 Sur le panorama dessiné par François Migault en septembre-octobre 1773, la raffinerie domine le nouveau quai de ses hauts bâtiments et de sa cheminée. Elle dispose même d'une petite cale particulière. Mais elle est alors désaffectée, elle appartient au gros négociant Boislève, surnommé " Bas de soie ". Dans les années 1820, l'ancienne raffinerie est habitée par la famille Beulé. Voir biographie de Beulé. Un bâtiment annexe, à gauche, a survécu longtemps et a été écrêté en 2002.

 

 Toujours selon Pierre Gaillard, une seconde raffinerie de sucre existait à Saumur. Une étude d'Anne Faucou et d'Huguette Gautreau nous apporte de précieux éclaircissements. Cette raffinerie avait été créée peu après 1700 par les frères Gabriel et Louis Martin, fils de l'hôte de la Croix de par Dieu, en association avec le négociant nantais Jean-Baptiste Sarrebourse du Larry. Elle était située rue de la Poulaillerie, aujourd'hui rue de la Monnaie. Les dernières années du règne de Louis XIV sont très défavorables à ces entreprises commerciales. La raffinerie connaît de lourds déficits et est, en outre, ruinée par un incendie. Ses fournisseurs nantais n'acceptent de l'approvisionner en sucre brut que sur la garantie d'une hypothèque privilégiée. Louis Martin décède en mai 1720 ; la raffinerie vivote jusque vers 1722.

 Avant de quitter le sucre, il faut rappeler, avec A. Faucou et H. Gautreau, la forte présence à Saumur de familles ayant une branche à Saint-Domingue. Les Desmé-Dubuisson possèdent une vaste plantation, prospère grâce au travail de milliers d'esclaves noirs. Claude Lecompte, installé à proximité des Desmé-Dubuisson, entretient un commerce suivi avec son frère Jean, resté à Saumur. Michel Valette de Champfleury est à la fois planteur et marin. Il envoie à Saumur un jeune esclave noir de 13 ans, originaire du Congo. D'abord nommé Mata, ce dernier est baptisé dans l'église Saint-Pierre en 1733 sous le prénom de Joseph.

2) La raffinerie de salpêtre

 Une autre activité de taille industrielle dérive, cette fois, d'une ressource locale. Les parois des caves du Saumurois sont riches en salpêtre, au goût salé ; des opérations de raffinage assez complexes permettent d'en tirer une poudre utilisée par les chasseurs.
 En 1785, Madame Cradock visite un atelier installé dans une cave de Saint-Florent, près du Thouet : la craie salpêtrée, après décantation, est réduite à petit feu dans des chaudières de cuivre ( Archives des Saumurois, n° 114 ). Le nitrate de potassium ainsi obtenu est utilisé pour fabriquer de la poudre noire dans un atelier curieusement implanté au coeur de la ville, à l'angle de la rue de la Petite-Bilange et de la place du même nom.
 Tous les rapports tressent des louanges à cette raffinerie, « la meilleure de France », selon Miromesnil. Le Tableau de la Généralité de Tours, 1762-1766 affirme qu'elle produit annuellement 900 milliers de livres de salpêtre brut. Cette entreprise relève du monopole royal ; en 1789, elle est dirigée par Ducamp, commissaire des poudres et salpêtres.
 Les voisins sont moins enthousiasmés par sa présence. En principe, les produits fabriqués sont entreposés dans la poudrière du château, puis de 1763 à 1777, dans le nouveau magasin à poudre construit par Cessart sur la levée du Chardonnet. Après l'abandon de ce bâtiment, la poudre demeure sur la place de la Bilange. Devant les craintes de déflagration, elle est à nouveau entreposée sur le bastion du château, dans le magasin du Roi.

3) La manufacture de mouchoirs

  Pierre Deshays, fondateur ( plus tard ) de la fabrique de toiles à voiles de Beaufort, ouvre à Saumur, en 1734, une manufacture royale de siamoises fabriquant des mouchoirs bleus et blancs. L'établissement est dirigé par les deux fils de Deshays, Pierre-Jean et Nicolas. En 1752, un membre de l'Académie des Sciences, Etienne Mignot de Montigny vient visiter la fabrique ( Voyage dans l'Orléanois, le Blésois, la Tourraine, l'Anjou et la Bretagne, Bibl. Mazarine, ms. 2840, p. 79-81, éd. dactylographiée par Marie-Thérêse Cottenceau, p. 159-161 ). Ce dernier loue l'ingéniosité des fils Deshays et leurs recherches techniques. Ils s'efforcent de produire des mouchoirs en lin blanc mélangé à du coton rouge des Indes ( c'est le mouchoir de Cholet, qui a été inventé à Saumur... ). Ils font des essais de teintures orangées et violettes. Ils découvrent que la garance pousse naturellement dans des vignes des environs de Saumur, et ils s'efforcent de l'utiliser.
 La fabrique fait battre jusqu'à 70 métiers à tisser, dispersés dans des maisons particulières ( elle n'a pas de bâtiments propres ). Elle parvient à écouler sa production, sans être pour autant prospère. Il lui est reproché un manque de finition : les mouchoirs ne reçoivent pas d'apprêt, mais sont seulement lissés avec des fonds de bouteilles. En outre, la fabrique de Saumur tisse, mais ne file pas. Elle achète ses fils de lin à Cholet, Vihiers et Craon, ses fils de coton à Rouen ou directement à la compagnie des Indes.
 En 1762-1766, le nombre des métiers est tombé à 30, occupant une centaine de personnes et produisant annuellement 1 600 à 1 700 douzaines de mouchoirs d'un prix élevé. Le Tableau de la Généralité constate désolé : « Quoiqu'elle soit plus ancienne que celle de Cholet, puisque c'est à son imitation de cette dernière s'est formée, il s'en faut de beaucoup qu'elle ait fait les mêmes progrès ; elle ne s'est pas même étendu au delà d'une seule famille ».
 Dans des circonstances peu claires, l'intendance de Tours prescrit aux frères Deshays d'abandonner le lin et le coton au profit du chanvre du pays. Cette reconversion échoue ; la petite fabrique disparaît, et les frères Deshays aussi.

4) Autres tentatives dans le textile

 A côté de la production corporative, d'autres entreprises à la structure précapitaliste se lancent dans la laine et le lin. Aubry, inspecteur des manufactures de la Généralité de Tours, les visite en 1751 ( A.N., F. 12 564 ). Il juge leur production « de très bonne qualité », mais ajoute qu'on « ne peut pas donner le nom de manufacture à une fabrique composée de trois ou quatre fabriquants qui ont chacun un métier ».

 Des toiles de chanvre sont également travaillées à Saumur. Je suppose que leur tissage se fait dans la Vallée, sur le lieu des récoltes. Mais Saumur compte deux blanchisseries : les toiles de chanvre, encore grèges, sont étalées sur de vastes prairies, afin de s'assouplir et de s'éclaircir. La principale blanchisserie se situe entre le Chardonnet et le Breil ; elle est traversée par le « fossé chanvrier ». Une autre a été implantée dans la prée d'Offard.

5) Les corderies

 Les fibres les plus épaisses du chanvre servent à fabriquer des cordages. Au moins, quatre corderies apparaissent dans Saumur au cours du XVIIIe siècle. Une petite près du pont Fouchard, une autre à l'emplacement de l'actuel hôtel du Commandement. La plus importante, appelée " corderie d'Offard ", est mieux connue ; il en subsiste des traces dans les jardins allongés situés à proximité du quai du Marronnier. Elle appartient successivement à trois maîtres cordiers, tous appelés André Fontaine et s'alliant par mariage aux autres cordiers et à un charpentier en bateau.

Cliché A.S.Cliché A.S. En 1772, André Fontaine, troisième du nom, se voit dédier une paire d'assiettes en faïence de Nevers. L'auteur de cette découverte et de ces clichés ( A.S. ) pense qu'elles lui ont été offertes à l'occasion de son entrée dans la maîtrise. L'assiette de gauche décrit bien, de droite à gauche les opérations du rouissage, du broyage et du teillage. L'assiette de droite esquisse une corderie rudimentaire. Les scènes sont placées sous la protection de saint Paul, le patron des cordiers, reconnaissable à l'épée, symbole de son martyre, et au livre, symbole de son enseignement ( il ne s'agit pas de saint André, qu'on reconnaîtrait à sa croix ).
 La corderie d'Offard existait encore au XIXe siècle, mais elle n'était plus dans la famille Fontaine. Tout à côté, une autre corderie appartenait aux familles Rejaudry, puis Pelletier. Au total, en 1750, six maîtres cordiers sont réunis dans une jurande professionnelle, reconnue seulement par le lieutenant général de police.

6) Une verrerie

 Une enquête de 1755 autorise César-Joachin Trotouin, fayencier à Angers, à ouvrir une verrerie à Saint-Hilaire, le long du Thouet ( A.D.M.L., 4 B 142 ). Elle est implantée dans des caves situées à la Chipaudière, près de l'ancienne église. On est tenté de mettre son existence en rapport avec le vin local, mais il ne faut pas oublier que les vignerons vendent leur production uniquement en tonneaux ; ce sont les acheteurs qui mettent parfois leur vin en bouteilles, encore assez rares. Le Tableau des années 1762-1766 écrit : « Il y avait deux verreries à vitres et à bouteilles, il y a quelques années, l'une à Saint-Florent près Saumur, l'autre à Ingrandes, partie Bretagne, partie Anjou. Celle de Saint-Florent ne subsiste plus ». Il faut croire ce remarquable tableau. Madame Cradock visite une verrerie troglodytique lors de son passage en 1785. Ce n'est pas forcément la même : elle n'employait alors que trois ouvriers et fabriquait surtout des jouets en verre filé.

7) Les mûriers et les vers à soie

 Dans sa volonté permanente et coûteuse de relancer la soie de Touraine, le gouvernement entretient à Plessis-lès-Tours une pépinière royale de mûriers blancs, à partir de grains importés du Languedoc.
 En 1744, une pépinière annexe est créée à Saumur sur un terrain de huit arpents, situé dans l'île du Saule et appartenant à la veuve Tessier ( Mignot de Montigny, p. 44-46 ). Les mûriers peuvent être transplantés à partir de l'âge de dix ans ; ils ne sont pas vendus, mais loués pour 10 sous par an. En outre, des décharges de taille sont accordées aux propriétaires qui pratiquent la sériciculture.
  Des bourgeois de la ville, soucieux de modernité et peut-être lecteurs des Physiocrates, se lancent avec ardeur dans cette nouvelle activité, comme l'avocat Drapeau, le négociant Cigongne ou le conseiller à la Sénéchaussée, Leroux de Nesdes ( A.M.S., HH 82 ). Vers 1785, 27 éleveurs de vers à soie sont recensés dans le Saumurois et on signale même une pénurie de feuilles de mûriers, bien que la pépinière de Saumur ait reçu 69 348 plants de 1744 à 1762. La production locale est malgré tout considérée comme inférieure à celle de Tours, car le procédé pour dévider les cocons n'est pas au point.
 Cette activité, mal maîtrisée, n'a été qu'un engouement passager. Elle va redémarrer dans les années 1840 et des mûriers ont survécu jusqu'à nos jours.

 

 Au cours du XVIIIe siècle, les Saumurois se sont lancés dans de nombreuses activités originales. La plupart sont somnolentes à la veille de la Révolution, alors que la ville dispose d'un remarquable réseau de communications et d'ambitieuses associations de marchands. Faut-il pour autant invoquer une fatalité qui empêcherait la réussite des greffes industrielles à Saumur ? Plus simplement, la pression des corps de métiers organisés en jurandes empêche toute implantation de techniques nouvelles ( en particulier dans le textile, où les métiers, interdits dans la ville, ne pouvaient être installés que dans les villages voisins ; le négociant Pierre Lévesque fait fabriquer ses mouchoirs sur Dampierre ). En outre, les milieux dirigeants locaux, dominés par les hommes de loi de la Sénéchaussée, sont fortement traditionalistes et hostiles aux innovations.