L'ascension des maîtres barbiers-chirurgiens  

  

1) De modestes débuts

 Des métiers complémentaires sont longtemps associés dans les soins apportés au corps. Les perruquiers, très nombreux ( 24 en 1750 ), exercent une activité bien délimitée et très sollicitée dans la France d'Ancien Régime, même dans une petite ville.
 Des baigneurs-étuvistes sont évoqués dans les documents les plus anciens. On sait qu'au Moyen Age et à la Renaissance, les établissements de bains étaient nombreux et très fréquentés ; en outre, dans certains, des dames de petite vertu monnayaient des services spécialisés. Hélas ! aucun détail croustillant sur cette activité n'apparaît dans les sources saumuroises. Et comme on se lave de moins en moins, les étuves disparaissent. Le " quartier chaud " de la ville, qui était dans ces établissements, se déplace alors vers le Petit Puy...
 Les barbiers, simples spécialistes du poil, sont pendant des siècles associés aux précédents. Ils ont beaucoup de travail, car au début du XVIe siècle encore, il est fréquent de se faire raser tout le corps et car les hommes se font rarement la barbe eux-mêmes.
  

2) La saignée, acte médical majeur

 
 
 
 

  L'activité principale des médecins est de disserter en latin sur les maladies. A d'autres d'agir selon leurs prescriptions, aux apothicaires de fabriquer les mixtures idoines, aux barbiers d'effectuer les saignées, souvent hebdomadaires, qu'ils infligent à leurs patients. Les médecins, étant souvent clercs aux origines et l'Eglise interdisant à tout clerc de verser le sang, ce sont les barbiers qui s'occupent de ces besognes subalternes, transformant leur rasoir en bistouri et s'occupant d'autres intrusions annexes, comme les inévitables clystères, les lavements ( Louis XIV en aurait subi entre 1 500 et 2 000 au cours de son existence ).
 Devenus " maîtres barbiers-chirurgiens ", ils apparaissent à Saumur pour la première fois en 1567, quand ils fondent une messe solennelle dans l'église Saint-Pierre en l'honneur de leurs patrons, saints Côme et Damien. Compléments dans l'étude des premières associations.
 En 1586, Etienne Violette, lieutenant du premier barbier du Roy à Saumur et dans son ressort, fait imprimer à Angers les statuts de leur état, d'après l'ordonnance d'Henri III ( A.M.S., HH 14 ). Le texte ne parle plus guère de barbe ou de cheveux, mais des « apostumes, playes, ulcères, fractions, dislocations, cognoissance des simples ».

 Nos chirurgiens deviennent donc des auxiliaires médicaux de plus en plus spécialisés, mais ils restent en théorie associés aux barbiers. C'est pourquoi leurs statuts sont si confus et si instables ( je ne développe pas cet aspect bien ingrat ). La séparation totale entre les barbiers et les chirurgiens n'est officialisée qu'en 1743 ; dans la pratique, elle est bien antérieure.
   

3) Une formation longtemps artisanale

 

  Les médecins suivent des études universitaires, soutiennent une thèse de doctorat, portent robe et bonnet carré et ne délivrent leurs diagnostics qu'en latin.
 A l'inverse, les chirurgiens restent des artisans, assez proches des barbiers et des rebouteux. Ils parlent en français ; par leurs interventions manuelles, ils s'apparentent aux métiers mécaniques et débutent par un long et coûteux apprentissage chez un maître, selon le modèle corporatif. A Saumur, cet apprentissage ne dure que deux ans en 1739, mais coûte déjà 350 livres.
 En 1769, Charles Couléon, fils d'un maître cordonnier de Nantilly, entre en apprentissage à 17 ans chez le maître chirurgien Pierre Fernagu, résidant à la Croix Verte ( A.M.S., HH 24 et HH 20 ). Cette formation dure deux ans et demi pour un coût de 550 livres ( environ deux années de salaire ). Au terme de cet apprentissage, il passe un examen oral très simple, par questions-réponses, en présence de deux docteurs en médecine. Le médecin ordinaire du roi à Saumur lui délivre alors une « maîtrise de chirurgie pour la campagne », qui l'autorise à exercer dans un village, avec des compétences manifestement limitées.
   

4) Chirurgiens des villes et chirurgiens des champs

 
 
Développements dans François LEBRUN, Les hommes et la mort en Anjou aux XVIIe et XVIIIe siècles, Flammarion, 1975, p. 143-151.
 

  Nous arrivons maintenant aux importantes nouveautés de cette fin de siècle : Couléon part suivre à Paris les leçons du collège Saint-Côme. A son retour dans sa ville natale, il porte le titre de "maître ès arts", il fait des stages pratiques et toujours payants chez six maîtres chirurgiens installés à Saumur. Il passe cinq examens, qui durent chacun une semaine. Le 21 janvier 1778, à 25 ans, après 8 années de formation, il est enfin reçu « chirurgien pour la ville », à condition de verser en outre 100 livres à la bourse commune.
 Les progrès de la formation sont spectaculaires en apparence. Dans la réalité, nous sommes dans une période de transition. Dans les campagnes n'existent encore que des « chirurgiens de petite expérience » ou « chirurgiens externes ». Selon les rapports des subdélégués, la plupart ne sont que des rebouteux. On les retrouvera au siècle suivant sous l'étiquette " d'officiers de santé ".
 Même en ville se maintiennent des chirurgiens issus de l'ancien apprentissage. Urbain Fardeau, a lui aussi reçu l'enseignement de Fernagu à l'hôpital militaire dans les années 1793-1794 : « je n'apprenais presque rien, je n'avais point de guide, mon bon et vieux maître n'avait pas le temps, il n'avait pas oublié l'anatomie qu'il avait bien sue, il y avait trente ans. En dix-huit mois, il m'apprit l'humérus et l'omoplate. Pour lui, c'était l'homme au plat... Ce pauvre cher homme, devant Dieu soit son âme, ne savait que le français de la Vallée, en cela semblable à ses illustres et sots confrères... » ( Urbain Fardeau, chirurgien sabreur, éd. Anne Faucou, Pierre Gourdin, Joseph-Henri Denécheau, 1999, p. 41 ).

 Même si leurs compétences sont encore bien inégales, les maîtres chirurgiens poursuivent leur ascension sociale. Leur rupture avec les barbiers et avec les perruquiers est complète ; au cours de leur réception, ils font serment d'exercer leur art, « sans mélange de profession mécanique, comme barberie et commerce ». Ils apparaissent comme aisés et ils pratiquent désormais un strict numerus clausus. A la fin du XVIIe siècle, je trouve jusqu'à 17 chirurgiens présents aux assemblées générales de la communauté. Ils sont au nombre de 10 en 1752, de 7 en 1778. D'une façon générale, ils sont deux fois plus nombreux que les médecins : pour 1786, 5 médecins et 9 chirurgiens.
  

5) Les conflits de territoire

  Les chirurgiens, même les plus compétents, ont fort à faire pour secouer la tutelle des médecins. Par exemple, Ambroise Paré, simple chirurgien était méprisé par les médecins de Paris. Cependant, les chirurgiens réussissent des prouesses sur les champs de bataille, pas les médecins. Ils se font reconnaître. Pierre Chirac, le premier médecin du Régent, institue le grade intermédiaire de médecin-chirurgien. A Saumur, c'est en 1758 que les chirurgiens demandent à marcher sur la même ligne que les médecins lors de la procession du Saint-Sacrement, qui constitue le baromètre des hiérarchies de la cité.

 Ce sont les maîtres chirurgiens qui contrôlent les compétences des sages-femmes et qui peuvent les soumettre à un examen. Ils entrent en conflit avec les Pères Cordeliers de Saumur, qui affirment avoir des capacités médicales et qui vendent des remèdes et des élixirs. Comme ils en commercialisent eux-aussi, ils ont des procès avec les maîtres apothicaires, qui entendent protéger leur monopole.
 Les relations sont tendues avec les soeurs augustines de l'Hôtel-Dieu, où ils doivent assurer à tour de rôle des soins, en principe gratuits ( mais en retour, ils sont dispensés de taille ). Les soeurs les traiteraient comme des domestiques, alors qu'ils se considèrent comme des spécialistes...
 Ils ont aussi des conflits entre eux, entre maîtres et maîtres-jurés ou avec celui qui a le privilège d'établir des rapports d'autopsie. Egalement, les chirurgiens des environs, surtout ceux de Doué et de Mirebeau, voudraient s'émanciper de la tutelle de la Sénéchaussée.

 Leur communauté est prospère. En 1747, elle acquiert pour 663 livres les deux offices d'inspecteurs-contrôleurs des chirurgiens de Saumur, ce qui leur permet de s'inspecter eux-mêmes.
 Nous arrivons à une période tournante. C'est au cours de la Révolution et de l'Empire que les chirurgiens font des avancées décisives.
   

6) Documentation

- A.M.S., HH 14 à HH 37.

- Victor DAUPHIN, « Les chirurgiens des autres villes de l'Anjou », Mém. de la Soc. A.S.A. d'Angers, 1930, p. 46-47.

- M. MONTIER, « La Confrérie des Maîtres Barbiers Chirurgiens de Saumur du XVIe au XVIIIe siècle », série d'articles dans S.L.S.A.S., juillet 1930 à avril 1931.