Armes de Saumur simplifiées et gravées sur bois par Degouy (1784)

 

Chapitre 18 :

 La population et ses hiérarchies sous l'Ancien Régime

 

 

  Sur ce thème ardu, commençons par un exemple simple et bien balisé : l'évolution du nombre annuel des baptêmes et des sépultures de la paroisse de Saint-Lambert des Levées est devenue un classique de l'histoire démographique de la France d'Ancien Régime.

DÉMOGRAPHIE DE SAINT-LAMBERT DES LEVÉES

  

1) L'exemple classique de Saint-Lambert des Levées 

  Publiée comme élément de comparaison par Pierre Goubert en 1960 & (1), cette courbe paroissiale longue est reprise dans de nombreux traités de démographie historique, français et étrangers, et dans sept manuels destinés à l'enseignement secondaire, parus de 1979 à 1983. La reproduction de la courbe y est souvent fautive et le questionnement saugrenu, ce qui peut s'excuser par la valse des programmes et la hâte des rédacteurs. Plus grave : les chers collègues ne savent manifestement pas où se situe Saint-Lambert des Levées ; ils en font un modèle de l'évolution de la France rurale profonde, commettant ainsi un contresens, puisque cette paroisse englobe les faubourgs de la Croix Verte et de l'Ile Neuve, qui appartiennent à l'agglomération de Saumur et qui représentent un bon tiers de ses habitants. En outre, placés dans la périphérie immédiate de la ville, les habitants ruraux de Saint-Lambert viennent le samedi vendre sur le marché leurs légumes et leurs volailles et ils dépendent de la conjoncture de la cité ( un faible écho de la Révocation de l'Edit de Nantes y est perceptible ). Enfin, Saint-Lambert, étiré le long de la Loire et à cheval sur la grande route de levée, compte un bon nombre de marchands et de mariniers et vit en économie ouverte.
 Alain Croix a repris cette célèbre série, en y ajoutant le dépouillement des baptêmes depuis 1537 et en comblant quelques lacunes sur les sépultures & (2). Cette publication constitue pour nous un document de premier ordre, d'autant plus que la disparition à la mairie, il y a plus de vingt ans, du registre des sépultures de 1619 à 1627, empêche toute vérification sur cette période cruciale.
   

2) La courbe de Saint-Lambert des Levées

Dossier 1 : La courbe de Saint-Lambert des Levées (format écran)
Dossier 1 bis : La courbe de Saint-Lambert des Levées (format zoom)

Dossier 2 : Les caractéristiques démographiques de Saint-Lambert des Levées

 Dans deux premiers dossier, nous donnons une nouvelle édition de cette célèbre courbe, en commentant les "clochers" et en précisant s'ils correspondent à des épidémies, à des guerres, à des dérèglements climatiques ou à des fureurs de la Loire.

 

 Le dossier 3 synthétise ces caractéristiques démographiques, en s'appuyant sur les analyses de P. Goubert, de Fr. Lebrun & (3), d'A. Croix et de Jean-Louis Ormières & (4).

 L'étude de chaque clocher de mortalité pose déjà des problèmes passionnants. Leur succession rapprochée vers la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle peut pousser à des conclusions exagérément pessimistes. Pour m'en tenir à des estimations globales, Saint-Lambert des Levées dépasse les 3 000 habitants dans les années 1600-1620. Un " long XVIIe siècle " se caractérise par un déclin constant, faisant chuter la population vers 2 100 habitants dans les années 1730. La seconde moitié du XVIIIe siècle présente toutes les apparences d'une reprise vigoureuse. Cependant, dans ses limites anciennes, Saint-Lambert ne totalise encore que 2 342 âmes, si l'on en croit le recensement de 1790. Il est certain que la paroisse compte moins d'habitants en 1790 qu'en 1600. Des phénomènes complexes et malaisés à chiffrer, surtout un fort déficit migratoire, doivent alors être pris en compte.
 Comme cette population appartient pour 39 % aux faubourgs de Saumur, il reste à vérifier si l'ensemble de la ville présente une évolution semblable.

 

ÉVOLUTION DE LA POPULATION DE SAUMUR

  

3) Evaluation de la population de la ville de Saumur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 3 : Problèmes méthodologiques

 

 

Dossier 4 :  Le recensement de 1790

 

Dossier 5 : Estimation de la population de Saumur ( courbe en grand format )

Dossier 5 bis : Même graphique au format de l'écran

  L'établissement d'une courbe paroissiale longue pour l'ensemble de l'agglomération de Saumur représenterait un travail colossal et, surtout, n'aboutirait pas à des résultats incontestables pour les raisons suivantes : l'organisation paroissiale est incohérente et il est impossible de répartir les habitants de Saint-Florent du Château, entre ceux qui habitent le Boile, dans la vieille ville, et ceux qui habitent Varrains ; les registres protestants sont plutôt mal tenus ; les registres catholiques ne le sont guère mieux ; ils ne sont complets qu'à partir de 1613 ; de petits registres de sépultures ont été ( très mal ) tenus par des communautés religieuses, à l'Hôtel-Dieu, à la Providence, à la Visitation. Des cahiers ont été perdus. Ces déficiences sont en général compensées par le fait que les registres étaient remplis en deux exemplaires, celui de la paroisse, qui a abouti aux Archives municipales, l'autre, qui était obligatoirement déposé au greffe de la Sénéchaussée et qui a abouti aux Archives départementales. Ci-dessous, le reçu pour l'année 1751 délivré au desservant de la paroisse Saint-Nicolas, René de la Genevraye ( appelé ici " de la Genevrais ". Le greffier, en l'occurrence un membre de la famille Degouy, une importante dynastie d'imprimeurs-libraires, perçoit un droit de sept sous six deniers.

registre de Saint-Nicolas

 Faute de relevés nominatifs incontestables, il faut compenser par des estimations. D'abord à partir des moyennes décennales des naissances, tant du côté protestant que du côté catholique. Egalement à partir du nombre des foyers soumis à la taille ; en raison de la médiocre fiabilité de cet outil, nous avons établi une hypothèse haute et une hypothèse basse. Les statistiques des gabelles nous ont paru nettement plus sûres, mais elles sont rares. Le dossier 3 explique ces choix méthodologiques.
 Le recensement général de la population, effectué du 10 au 20 février 1790 ( dossier 4 ) vient-il au moins apporter des données sûres pour clôturer cette période ? L'examen critique de ce document ê (5) nous amène à conclure à des exagérations d'origines diverses, qui peuvent aboutir à un "gonflement" de 4 à 500 personnes.

 Au terme de ces longs recoupements, nous avons dressé une estimation longue portant sur les années 1613 à 1790. Les résultats chiffrés peuvent être discutés, mais nous avons longuement expliqué nos choix et placé de nombreux repères sur le graphique ( dossier 5 et 5 bis ).
 A l'intention des lecteurs que ces explications techniques rebuteraient, voici les lignes générales qui me paraissent incontestables : au début du XVIIe siècle, Saumur, réduit au cadre de ses trois paroisses principales, plafonne encore à un maximum de 9 500 habitants. La grande peste de 1624-1627 fait chuter ces effectifs au-dessous de 9 000 vers 1630. Dans les années 1650-1670, la ville atteint 13 000 habitants, cela malgré une érosion régulière de la population réformée. Une forte immigration doit être prise en compte pour expliquer une expansion aussi spectaculaire.
 Les années 1685-1720 correspondent à un désastre démographique, qui s'accentue sans cesse, faisant chuter les trois paroisses aux alentours de 6 300 habitants. Un pareil écroulement, supérieur à 50 %, est tout à fait exceptionnel. J'ai longuement recoupé les données avant d'accepter un pareil contraste. La fuite vers l'étranger de quelques centaines de protestants ou leur installation dans d'autres provinces n'est qu'un élément d'explication. Le déclin économique, les difficultés du commerce lointain, les poussées de mortalité des années 1689-1694 et 1709-1710, un déficit migratoire très probable chez les catholiques, une chute spectaculaire du nombre de leurs naissances additionnent les effets désastreux.
 La reprise est pour la suite certaine, mais nos documents sont trop maigres pour permettre d'en établir les étapes. Dans les années 1780, la hausse est rapide. En 1790, si l'on élargit le cadre à l'agglomération saumuroise en incluant la Croix Verte et l'Ile Neuve, l'ensemble de cette population pourrait être remontée à 11 400 personnes, mais pas davantage.
 En aucun cas, Saumur n'atteint ses effectifs du milieu du XVIIe siècle. Je retrouve donc sans grande surprise les lignes générales établies pour Saint-Lambert des Levées, paroisse partiellement urbaine. Cette évolution est en harmonie avec les données réunies pour Angers par François Lebrun & (6) : apogée vers 1652-1663, chute jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, suivie d'une petite reprise. La plupart des villes de France présentent des courbes comparables, la période de redémarrage urbain se situant vers 1740 & (7).
   

4) Des flux d'immigrants, parfois massifs

  L'apport continuel des campagnes environnantes est une autre constante de l'évolution urbaine à cette époque. Au hasard des archives, je rencontre par dizaines dans Saumur : des domestiques venus, et surtout venues, des environs - des apprentis des paroisses périphériques passant contrat chez un maître artisan - des jeunes filles entrant dans les congrégations religieuses de la ville ( à la Providence, sous Marie Laigle, sur 20 religieuses associées, 3 seulement sont de Saumur ê (8)) - des gardes du maréchal de Brézé nés dans le sud du Saumurois - des imprimeurs protestants, maîtres et compagnons, venus de La Rochelle - des détenteurs de modestes offices, d'abord installés à Montreuil et à Doué, qui " montent " dans la ville principale - les carabiniers ou les cavaliers du Royal Roussillon, souvent nés dans l'Est de la France. Cette approche "impressionniste" est éloquente, mais elle ne permet aucune statistique et les mouvements inverses sont encore plus difficilement quantifiables.

 Pour l'ensemble de la période et sur la longue durée, je ne crois guère à des changements considérables dans les taux de natalité et de mortalité ( la baisse de la mortalité étant plus sûre ). Les variations spectaculaires des effectifs saumurois s'expliquent surtout par les mouvements migratoires. Au début du XVIIe siècle, la population réformée est venue d'ailleurs, à l'exception de quelques très rares familles ; la flambée spectaculaire de la population catholique ne peut s'expliquer que par d'importants apports extérieurs, d'autant plus qu'elle se produit en période de grands clochers de mortalité.
 A l'inverse, la grande dépression des années 1685-1740 s'explique par les départs de protestants, mais aussi par les départs de nombreux catholiques. Relire la désolante et éloquente chronique des malheurs du temps. A cette époque, Saumur n'attire plus, bien au contraire.
 Les dernières décennies du XVIIIe siècle sont au contraire marquées par la reprise d'une forte immigration. Le renouveau de la fonction militaire amène dans la ville jusqu'à 700 soldats. En scrutant la population de Saint-Lambert, j'ai estimé qu'environ 350 de ses habitants sont venus s'implanter à Saumur. Le rôle des gabelles de 1788 classe à part les nouveaux foyers apparus dans l'année : ils représentent 10,2 % du total ê (9). Il y a bien sûr des départs qui ne sont pas comptés, mais de 1788 à 1789, le nombre des feux gabellants augmente de 2,42 %. L'excédent naturel ne peut expliquer une pareille progression. L'immigration est alors massive. Ce mouvement se produit au moment où éclate une grave crise économique. Ce hiatus va être explosif.
   

5) L'amélioration de l'encadrement thérapeutique 

  N'abordons pas la question des soins médicaux par ses aspects les plus pointus. La vaccine est encore bien loin d'avoir atteint Saumur ( en 1870 encore, la variole y fait de terribles ravages ). Ce qui apparaît mieux, c'est l'amélioration de l'encadrement médical, en quantité comme en qualité. Dans le dossier consacré aux maîtres barbiers chirurgiens, nous avons mis en évidence les progrès spectaculaires des études des chirurgiens vers la fin du siècle. En 1790, apparaît Louis Soldadier, qui est le premier à se déclarer "chirurgien-dentiste".
 Les sages femmes sont aussi mieux formées : en 1778, les notables de la ville délivrent un certificat à la dame Charon, « très habile dans l'art des accouchements », qui, à 70 ans, pourra bénéficier d'une pension après 45 années d'exercice ê (10). Cette dame Charon a été formée par sa mère. En cette même année précisément, l'intendant du Cluzel fait venir à Angers la célèbre Madame du Coudray, accompagnée d'un machiniste et de son mannequin articulé qui permet des exercices pratiques & (11). Le docteur Michel Chevreul, le père du chimiste, organise des cours d'accouchement de 1778 à 1790. Lors d'un stage de quinze jours destiné aux chirurgiens, il forme en particulier François-Gabriel Philippeaux, maître en chirurgie, qui devient son principal démonstrateur pour Saumur. La ville achète pour 300 livres la poupée articulée de Madame du Coudray. Des matrones des villages voisins viennent suivre des cours gratuits, qui durent deux mois. Chevreul se déclare satisfait des quatre élèves formées à Saumur en 1780, mais l'année suivante, il refuse le certificat à l'une des quatre. En 1783, il juge que le niveau baisse : sur les quatre élèves, « trois ne sont pas excellentes, mais cependant sont assez instruites pour être pourvues de commission ». Par la suite, les leçons sont seulement données à Angers.

 Dans leurs correspondances, les épouses des officiers de carabiniers comparent les mérites respectifs des médecins de Saumur. Le plus coté est l'original docteur Oudry, qui occupe le devant de la scène. Ce dernier diffuse une brochure imprimée à Tours qui donne des recettes pour ramener à la vie un noyé : « on lui introduira de la fumée de tabac dans le fondement, par le moyen d'une machine fumigatoire qu'on trouvera dans tous les corps de garde ». Effectivement, Oudry fabrique une boîte pour secourir les noyés, contenant diverses fumigations. En 1782, la municipalité croit utile de lui en acheter une pour le montant élevé de 72 livres, 10 sols...
 Le docteur Oudry n'y est sans doute pas pour grand chose, mais les grands clochers de mortalité disparaissent de Saumur dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Cependant, le taux de mortalité infantile se maintient à 223 ‰ sur la paroisse de Nantilly ; il chute un peu de 1690 à 1750, mais il remonte ensuite ê (12). L'amélioration incontestable de l'encadrement sanitaire n'a guère d'effets immédiats. Les progrès de l'alimentation ( probables hors des temps de crise ) sont sans doute plus efficaces.
   

 6) Le niveau stagnant de l'instruction

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Dossier 6 : Les signatures des conjoints au mariage

  De même que nous sommes tentés de croire à une amélioration continue des soins médicaux, nous pensons habituellement que l'instruction de masse a été une conquête lente, mais en progression régulière. La preuve nous est administrée aujourd'hui qu'un naufrage scolaire est toujours possible. Il en a été de même à Saumur sous l'Ancien Régime.
 Les Saumurois du temps ont l'excuse de vivre dans une société pratiquement sans école, où bien souvent les connaissances élémentaires sont transmises en famille. De petites écoles gratuites ou écoles de charité existent pour les filles ; l'une est tenue par les ursulines ( elle est située à l'angle des actuelles rue Duruy et avenue Courtiller ). Elle accueille jusqu'à 170 fillettes du quartier de Nantilly. A la veille de la Révolution, les religieuses de la Providence tiennent également une petite classe regroupant 50 filles. L'ambition première de ces petites écoles est d'enseigner les prières et le catéchisme ; selon le nombre d'années qu'elles peuvent les fréquenter, les filles peuvent apprendre à lire, mais plus rarement à écrire. Cet enseignement reste embryonnaire.
 Pour les garçons pauvres, deux psallettes ont existé, au moins pendant quelque temps, tenues par des chapelains de Nantilly et de Saint-Pierre ; elles constituent d'abord une manécanterie et forment des enfants de choeur. Les garçons, pauvres et parfois rétribués, y apprennent sûrement à lire et parfois à écrire.
 A un niveau un peu plus élevé, vient un enseignement payant délivré par des pensionnats. Les ursulines ont accueilli en internat jusqu'à 300 jeunes filles, de la ville et des environs ; elles leur donnent une éducation en fonction de leur milieu social, les demoiselles de famille étant séparées des filles de marchands. La petite pension de Mademoiselle Debrune pour les filles et la pension Maugin pour les garçons reçoivent un petit nombre d'élèves. En outre, des " précepteurs de jeunesse " ou des " maîtres écrivains " prodiguent un enseignement élémentaire dans leur propre maison. A partir de l'état civil, le chanoine Urseau a trouvé six noms pour le XVIIIe siècle à Saumur ê (13), mais il s'agit de personnes et non d'écoles permanentes. On peut ajouter une classe à la Croix Verte et une autre à Saint-Lambert. Le recensement de 1790 énumère 7 maîtresses d'écriture et 8 maîtres de pension.
 En 1783, le bureau de l'Hôtel de Ville, débattant sur l'ouverture de nouvelles écoles de charité, trouve cette offre scolaire bien suffisante : « En ce qui touche les écolles de charité, le bureau les croit inutiles en ce que pour l'instruction du peuple dans les principes de la religion, les ecclésiastiques qu'on multiplie pour cet établissement... sont suffisants pour cette partie. Quant à celles qui consistent à lire et à écrire, il y a très peu d'artisans qui ne soient en état d'envoyer leurs enfans chez des maîtres, dont on ne manque pas en ville. » ê (14). La pensée des notables est clairement expliquée : seuls les enfants des cadres et des maîtres de métiers ont besoin d'apprendre à lire, écrire et compter, et cela dans des écoles payantes. Cet avis largement partagé explique les résultats que nous avons pu établir à partir des signatures des conjoints sur leur acte de mariage ( dossier 6 ).

 Les résultats de la population saumuroise sont très honorables en 1697-1698 et en 1727-1728, quand on les compare avec ceux de l'ensemble du Maine-et-Loire actuel ou avec la France entière. Cependant, ces performances plafonnent et régressent même parfois pour les tranches 1757-1758, 1787-1788 et 1817-1818. Finalement, avec un peu plus de 50 % d'analphabètes, la ville de Saumur, située au sud de la célèbre ligne Saint-Malo-Genève, n'appartient pas à la France instruite. Ce bilan n'est pas flatteur ni pour le clergé, ni pour les autorités civiles.

 L'évolution est encore moins reluisante en ce qui regarde les collèges. Au XVIIe siècle, le collège lié à l'Académie protestante et le collège catholique des oratoriens jouissent d'une bonne réputation. L'établissement protestant ferme en 1685, mais le collège catholique n'en tire aucun profit. Il se porte mal au XVIIIe siècle, comme beaucoup d'autres établissements ; en 1785, il est en pleine décadence et les oratoriens l'abandonnent. L'abbé Blondeau, un vicaire de Saint-Nicolas, essaie de le relancer, mais il ne réunit qu'une petite centaine d'élèves et le collège décline piteusement jusqu'en 1793.
   

7) Les naissances illégitimes

 L'illégitimité, soigneusement épinglée sur les registres des baptêmes, regroupe en réalité trois catégories différentes : les enfants trouvés ; les enfants mis au monde par une mère qui refuse de déclarer son nom, dans la perspective d'un abandon auprès d'une sage-femme ; les enfants nés de père inconnu et qui porteront le nom de famille de leur mère.
 Le nombre de ces naissances déclarées illégitimes est un bon indicateur de la cohérence des structures familiales et de la discipline sexuelle que tentent d'imposer le clergé et les juges, qui exigent une déclaration de grossesse pour les femmes seules. A Saumur et dans ses environs, sur l'essentiel des XVIIe et XVIIIe siècles, le pourcentage de ces naissances illégitimes demeure très bas, se tenant au-dessous de 1 % du total des naissances.
 Pour les années 1787 et 1788, j'ai opéré un inventaire complet sur toutes les naissances des diverses paroisses de la ville. L'illégitimité flambe alors et atteint 9,14 % du total des naissances, avec un fort écart entre les 12,67 % de la paroisse Saint-Nicolas et les 6,11 % de la paroisse Saint-Pierre. Un sondage opéré sur la seule paroisse de Nantilly prouve que le taux continue à progresser, atteignant 14 % des enfants en 1791 et 20 % en 1792 ( les noms attribués alors se colorent de patriotisme : " Anne du District " ou " Victoire Fortunée " ).
 Cette flambée stupéfiante révèle une brusque liberté des moeurs et un affaiblissement de la tutelle de la famille patriarcale. Mais le phénomène est plus complexe à interpréter. Bien des filles de la campagne, devenues enceintes, viennent accoucher discrètement en ville et souvent y abandonnent leur enfant. Le fait que Saumur dispose d'un hospice pour les enfants trouvés encourage cette convergence des enfants illégitimes. Les enfants baptisés à Saumur sont loin d'être tous de conception indigène. De même, Paris enregistre à l'époque 30 % de naissances illégitimes & (15). Le phénomène doit donc être replacé dans son cadre régional et être aussi mis en relation avec la montée de la crise et avec une forte immigration. Je ne sais quelle part attribuer aux militaires dans cette évolution...
   

8) Une ville de petites gens 

  Impossible de dresser un classement socio-professionnel de la population, faute de registre de capitation. Le recensement de 1790 opère des classifications approximatives et un cahier manque. A partir de ces données imparfaites, il est possible d'esquisser un schéma des hiérarchies sociales établi à partir de 2 885 actifs ê (16).

Essai de classification des hiérarchies sociales d'après le recensement de 1790

Composition sociale de Saumur vers 1790

  La catégorie de la grande bourgeoise regroupe les hommes de loi, les officiers de finance et les négociants. Beaucoup d'artisans se disant aussi marchands, il a fallu réunir dans une seule classe des maîtres de métiers appartenant plutôt à la petite bourgeoisie avec des compagnons ou des patenôtriers souvent réduits à la misère. Ce graphique est donc grossier, mais il permet de dégager un fait incontestable. Malgré ses apparences coquettes et son goût du décorum, le Saumur des années 1790 n'est pas une ville riche. Le petit peuple des artisans, boutiquiers, paysans, journaliers ou domestiques y forme les 4/5 èmes de la population. C'est déjà l'avis d'un bon observateur, Jouve, le directeur de la Régie des Aides, qui écrit en 1783, à propos de sa division regroupant 15 000 âmes : « la majeure partie est en menu peuple ; les gens d'un état honnête en font à peine la 5 ème partie ».
 Reprenons sommairement quelques catégories.

 

LES DOMINANTS

   

 9) Un ordre, le clergé

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Dossier 7 : Les prétentions seigneuriales de l'abbaye de Fontevraud

  L'ensemble du clergé saumurois n'a plus la puissance et le dynamisme dont il faisait preuve au début du XVIIe siècle, au temps où la contre-réforme affrontait les protestants.

 La curieuse structure paroissiale de Saumur a déjà été décrite : un curé unique placé à la tête de trois paroisses, dirigées par un premier vicaire, souvent épaulé par un autre desservant. Les querelles entre Nantilly et ses " fillettes " ont perduré pendant tout le XVIIIe siècle, au point que les autorités municipales ( et non les autorités religieuses ) ont proposé une refonte de l'organisation ecclésiastique.
 Le peu accommodant curé Pierre Guitau a dirigé ses paroisses d'une poigne énergique de 1752 à 1787, au prix d'un bon nombre de conflits. Ses successeurs, Jean-Baptiste de Valfleury et Pierre-Jérôme Chatizel, se découragent vite et résignent leur charge au bout d'un an.
 Contrairement à ce qu'on imagine, le clergé séculier de Saumur bénéficie de revenus très modestes, ne provenant pas de la terre, mais surtout de rentes moyenâgeuses de quelques sous sur des maisons de la ville. Selon le pouillé du diocèse, la cure de Saumur ne dispose que de 700 livres de revenu de base ê (17) ; c'est beaucoup moins que de nombreuses cures des alentours, qui perçoivent des dîmes importantes. Les inventaires de 1790 permettent de réviser ces nombres à la hausse et de conclure à un revenu total de 2 624 livres pour le curé de Saumur & (18) ; mais ce dernier doit avec cette somme entretenir ses sept vicaires.
 Le clergé séculier comprend en outre une trentaine de chapelains vivant en collège. Quelques uns sont sortis des grandes familles de la ville et disposent de revenus personnels. Les autres s'efforcent de cumuler quelques unes des 68 chapelles instituées dans les trois églises de ville.

  Volontairement affaiblis lors de la crise janséniste, les Oratoriens ont beaucoup perdu en nombre et en influence. Leur école de théologie est fermée. Les ordres réguliers subissent la baisse des effectifs de toutes les congrégations au cours du siècle. Le couvent de la Fidélité a été fermé pour cause de radicalisation janséniste. La suppression du couvent des Cordeliers est évoquée à plusieurs reprises. En ajoutant 20 récollets et 8 capucins, on totalise 54 membres pour les congrégations masculines vers 1762. Les congrégations féminines, ursulines, visitandines, augustines, servantes des pauvres, regroupent 86 soeurs. Ces effectifs demeurent à peu près stables jusqu'en 1790, mais l'ensemble de ces clercs ne représentent plus que 2 % de la population en 1790, alors qu'il en faisait 5,5 % en 1697.

 Les capucins et les récollets sont réduits à la misère. Pour trouver de gros décimateurs fortunés, il faut aller aux portes de la ville. Les 16 moines bénédictins de Saint-Florent disposent de 19 352 livres en 1765-1766. Ce revenu augmente très vite, car l'abbaye réunit de riches prieurés ; en 1790, il est réévalué à 47 500 livres. En outre, l'abbé commendataire récupère 7 660 livres ( réévalué à 15 678 en 1790 ).
 Ces nombres paraissent bien modestes à côté des 122 859 livres de revenu net de l'abbaye de Fontevraud en 1790. Cependant, ce total est réparti sur 112 religieuses et 41 religieux, ce qui donnerait pour chacun une part encore fort honorable de 803 livres. En outre, l'abbaye s'efforce de maintenir des droits seigneuriaux remontant aux Plantagenêts, ce qui entraîne des heurts avec les autorités municipales ( dossier 7 ).
   

 10) Une noblesse rare alliée à la haute bourgeoisie

  La rareté des familles appartenant à la noblesse est une des particularités de la ville. A la suite de la réformation de la noblesse de 1666, seulement 16 familles reconnues habitent Saumur ê (19). Et quelques unes quittent la ville peu après. En 1697, Miromesnil note qu'il n'y a que 39 familles nobles sur l'espace de toute l'Election, y compris les filles et les veuves. Ce nombre ne varie guère au cours du XVIIIe siècle ( à condition de ne pas compter les officiers de carabiniers, qui ne font que passer ). En 1760, 23 familles sont recensées, dont 15 ont leur résidence principale en ville ; en 1789, 27 familles recensées, dont 12 fixées à Saumur.
 Dans ces conditions, séparer la noblesse d'épée, réduite à l'Etat-Major du château et à quelques officiers militaires à la retraite, de la noblesse de robe, un peu plus fournie, n'a aucun sens. Rappelons aussi la remarque de Fr. Bluche dans le Dictionnaire du Grand Siècle : la noblesse de robe, favorisée depuis Louis XIV, a désormais pris l'avantage ; c'est la classe qui est instruite, qui lit et qui possède les plus grosses fortunes.
 Aucune grande seigneurie nobiliaire ne se trouve aux abords immédiats de la ville. Rares sont les familles vivant noblement de leurs terres. Hormis quelques veuves et demoiselles, je ne trouve qu'un cas caractéristique à Saumur : les Descajeuls sont seigneurs de Saint-Lambert des Levées et y possèdent le monopole des droits de chasse ; ils vivent en partie dans leur château de la Motte, en partie dans leur maison de ville, où ils disposent de la plus abondante domesticité enregistrée ( six hommes et quatre femmes, d'après le recensement ).
 La plupart des chefs de famille nobles ont un emploi, même s'il est largement honorifique. A noter aussi qu'ils détiennent les postes clefs du commandement militaire et de la Sénéchaussée.

 Dans la vie courante, la noblesse se mélange aux familles de la grande bourgeoisie d'Etat, titulaires d'un important office de justice, de police ou de finance. Ses membres possèdent une seigneurie rurale, dont ils se disent « sieurs », ou tout au moins une grosse métairie ; ils se parent du nom de leur terre, copiant ainsi la noblesse. Les officiers de justice y ajoutent le titre de " conseiller du Roi ", titre très galvaudé ( que je ne cite jamais - à ne pas confondre avec celui de " secrétaire du Roi ", qui est de grande importance ).
 Les Jacob de Tigné & (20) ou les Dutertre des Roches, familles de bonne bourgeoisie, ne vivent guère différemment des familles nobles, comme les Aubert du Petit-Thouars ou les Desmé du Buisson.
 Au total, environ 80 familles tiennent le haut du pavé dans la ville, fréquentant la même Société du Grand Jardin et se mariant entre eux, avec toutefois le phénomène d'hypergamie ´ (21) pour les jeunes filles, soit richement dotées, soit très jolies.
 Possesseurs d'offices héréditaires et donc liés au pouvoir royal, à peu près tous exempts d'impôts et bénéficiaires de l'Ancien Régime, nobles ou membres de la bourgeoisie d'Etat sont en général d'opinions conservatrices.
  

11) L'ascension des " talents "

  Les chevaliers d'industrie disparaissent de Saumur au cours du XVIIIe siècle. Seuls, les Lévêque-Desvarannes animent la production de charbon dans les mines du Haut Layon. Les " entrepreneurs des ouvrages du roi " constituent des dynasties familiales qui dirigent de grands travaux. Les Drapeau, Gondouin, Maupassant emportent l'adjudication d'importants chantiers sur les levées entre Tours et Angers. Vers 1743, François-Michel Drapeau a construit la levée de la Daguenière et l'admirable pont de Sorges. L'importante famille des Violette, maîtres maçons et architectes, après avoir beaucoup bâti dans le Saumurois pendant trois siècles, disparaît avec Jean III. Au contraire, la dynastie des Cailleau, venue de Fontevraud, est en pleine ascension ; elle édifie les plus grands ponts et les plus beaux châteaux de la région pendant trois quarts de siècle.
 Assez proches de ces entrepreneurs de travaux publics, les Cigongne et les Maupassant-la-Croix sont d'importants négociants spécialisés dans les grains. Les Boislève s'occupent plutôt des vins.
 Ils ont en commun de travailler à plein temps, à la différence des robins, qui disposent de loisirs. Ils emploient un personnel nombreux, et même des centaines de manouvriers, comme l'entreprise Cailleau. Leur influence ne provient pas d'une charge héritée, mais de leurs compétences professionnelles. Leur fortune personnelle leur permet d'acheter de véritables châteaux, mais ils n'étalent pas cette réussite  ; ils portent rarement le nom de leur terre ou seulement pour se singulariser ( Maupassant-la-Croix et Maupassant-la-Ronde ).
 Mal dégagés du travail manuel, ces négociants, architectes et entrepreneurs sont tenus en marge par la catégorie précédente. Ils se marient en général entre eux. Ils n'obtiennent que des miettes du pouvoir local, surtout des charges de second échevin ou d'assesseur à l'Hôtel de Ville.

 Cette liste de "talents" peut s'enrichir par les plus brillants des médecins, des chirurgiens, des avocats, des procureurs ou des notaires royaux. Cependant, ces catégories sont manifestement pléthoriques ( 13 offices notariaux à Saumur, sans compter quelques notaires apostoliques ´ (22)). Les revenus de ces professions libérales sont nettement inférieurs à ceux des entrepreneurs ; les procureurs ( avoués ) et les notaires sont souvent des gens modestes. Ils se rejoignent tout de même sur un point : ils désirent secouer la lourde et sclérosante tutelle des juges et des gens de finance. La plupart adhéreront aux idées révolutionnaires et s'empareront alors des postes-clefs.
  

 12) Marchands et maîtres de métiers

  Marchands et maîtres de métiers s'intitulent fièrement " bourgeois de Saumur ". Ils ont effectivement des droits dans la ville et forment la catégorie la plus nombreuse ; ils participent aux assemblées de paroisses, qui élisent les marguilliers ´ (23). Ils choisissent un membre de leur jurande, qui les représentera à l'Assemblée générale des habitants. En contrepartie, ils paient le plus gros des impôts et doivent servir dans la milice bourgeoise, qui n'est pas vraiment une sinécure.
 Les communautés de métiers et leurs réglementations sclérosantes ont été étudiées au chapitre précédent.

 

LES DOMINÉS

 

13) Les dépendants

  Nous arrivons maintenant aux oubliés de l'histoire, qui laissent peu de traces dans les archives, mais qui représentent un fort cinquième de la population.

 Au recensement de 1790, 8 % de la population est étiquetée comme "domestique" et cette domesticité est féminine à 70 % & (24). La domestique, en général unique, des maîtres de métiers ou des professions libérales, assure des tâches ménagères évidentes, mais peut aussi être vendeuse. Dans des couches plus aisées, apparaissent des maisonnées à trois domestiques et plus, chez les rentiers et parmi les possesseurs d'offices ; il s'agit maintenant de " domestiques pour la montre ", qui affirment le rang social du maître. Le taux de masculinité augmente alors. Dans les rares maisons saumuroises qui emploient quatre domestiques et au delà, 57 % de ces serviteurs sont des hommes.

 En nombre élevé, mais mal connus, viennent ensuite les apprentis et compagnons qui travaillent dans les métiers corporatifs, les manouvriers embauchés sur les ports ou dans les entreprises du bâtiment et des travaux publics, les journaliers et bêcheurs nombreux dans les quartiers semi-ruraux. Tous ces gagne-deniers n'apparaissent guère que dans les registres paroissiaux ou fiscaux. Ils n'ont guère de droits, surtout pas celui de s'associer. Ils sont exclus de fait des assemblées de paroisses, mais ne sont pas enrôlés dans les milices bourgeoises. Ils se trouvent vite réduits à la misère lors des crises climatiques ou des flambées des prix.
   

14) Les assistés

  Les enfants trouvés posent un problème permanent. Ils sont en principe à la charge du seigneur haut-justicier du lieu de leur abandon. Ainsi, l'abbaye de Saint-Florent les confie à des nourrices, qu'elle rétribue 6 livres par mois, mais elle refuse de prendre en charge les enfants exposés devant le portail de Nantilly. De même, l'Hôtel-Dieu et la Providence cherchent à " se refiler les bébés ". Dans les années 1757-1761, les abbayes de Saint-Florent et de Fontevraud les expédient vers l'hôpital des Enfants trouvés à Paris. Un nommé Montagné, d'Angers, transporte la « marchandise » à raison de 60 livres pour Saint-Florent et de 70 livres pour Fontevraud, mais il doit rapporter un billet de réception ( A.D.M.L., H 2479 ).

 En tout temps, la ville compte un taux apparemment incompressible de pauvres et de foyers réduits à la mendicité. Une solide organisation de dames de charité, structurées par paroisses, s'occupe en permanence de l'assistance. Les grandes crises du début du siècle ont déjà été étudiées. Voir aussi le plan par quartiers des pauvres secourus en 1739.
 La grande crise de la fin des années 1780 apparaît comme particulièrement sévère. Au début de 1788, le grenier à sel, qui n'est guère enclin aux exemptions, compte pour le Grand Saumur 318 foyers mendiants ou incapables de payer, ce qui représente 13,31 % des feux de la ville. Au début de l'année suivante, la crise s'accentue, c'est désormais 367 feux qui sont considérés comme indigents, soit 15 % de l'ensemble de la ville.
 Les autorités locales, qui, vaille que vaille, organisent des secours exceptionnels en période de famine, redoutent par dessus tout l'afflux de miséreux venus d'ailleurs. Elles engagent des " chasse-gueux " et ont même projeté de distribuer aux mendiants indigènes des médailles frappées aux armes de la ville. Cette décision est cassée par l'Intendance de Tours, car elle semble institutionnaliser l'appel à l'aumône.
  

15) La lenteur des ascensions sociales

  Dans le meilleur des cas, selon Roland Mousnier, il faut six générations, soit deux siècles, pour qu'un descendant de laboureur accède à la noblesse graduelle, la noblesse par charge.
 Les Budan représentent au mieux ce schéma, à partir d'un tailleur d'habits du quartier de Nantilly, décédé avant 1667 & (25). Viennent ensuite un notaire royal, un élu à la Cour des Aides, en même temps subdélégué et maire de Saumur. Une charge de président trésorier de France à Poitiers permet aux Budan de Russé d'accéder à la noblesse graduelle.
 Les Foullon représentent un cheminement plus chaotique & (26). Issus d'un greffier à la Sénéchaussée au début du XVIIe siècle, ils piétinent pendant un siècle dans la charge de lieutenant général criminel de 1638 jusqu'à Joseph-Honoré, qui meurt en fonction en 1756. Leur noblesse est incertaine : faute de moyens de preuve, ils sont obligés de se déclarer roturiers, puis ils réintègrent la noblesse par lettres patentes de 1726. A la génération suivante, Joseph-François Foullon quitte Saumur, devient un grand brasseur d'affaires, achète la baronnie de Doué et atteint la charge d'intendant des Finances. Son enrichissement trop rapide sur des fonds publics ( qui sent la concussion ) se termine mal - par son lynchage au cours des troubles qui suivent la prise de la Bastille.
 Ces exemples révèlent le plafond assez bas des carrières saumuroises, dont aucune ne confère la noblesse, pas même le titre de maire. Les sujets les plus brillants ou les plus ambitieux doivent quitter la ville pour atteindre des postes supérieurs et anoblissants. Henry II Mocet du Buisson revend son office de sénéchal de Saumur pour entrer dans la noblesse de cour. Le fils de Clément Vallette de Champfleury, conseiller à l'élection, devient, en 1727, garde du corps du roi et écuyer. Il quitte Saumur pour Versailles.
 Huit personnages d'origine saumuroise acquièrent l'office de secrétaire du Roi et accèdent ainsi à la noblesse graduelle & (27). Tous quittent Saumur, à l'exception d'un seul, Paul-Claude-François Desmé du Puy-Girault.
 Les méfaits politiques et moraux de la vénalité des offices ne sont plus à démontrer. On en voit ici en outre le coût financier ; les grandes familles placent toutes leurs économies dans l'achat d'un office supérieur, avec l'espoir d'accéder à la sacro-sainte noblesse, ce qui constitue un placement peu productif ( environ 2 % de rendement ). Ce système aboutit à un immense gâchis ; dignes successeurs de lignées laborieuses et tenaces, des gens brillants se fourvoient dans des charges aux titres ronflants qui ne sont, en réalité, que des sinécures purement représentatives.
 L'opération ne réussit pas toujours. Les Jacob de Tigné connaissent une ascension assez lente. En 1755, Joseph Jacob de Tigné acquiert pour 40 000 livres la charge de correcteur à la Chambre des Comptes de Blois, mais cette chambre est fermée et l'opération est vaine. Son fils, Joseph-René, achète pour 72 000 livres à Claude Budan de Russé la charge de président trésorier du bureau des Finances de Poitiers. Mais il faut vingt années d'exercice pour rendre cette noblesse héréditaire ; en 1789, il siège dans les rangs du Tiers Etat.

 Les Saget, une famille de négociants et d'échevins, suit un autre parcours plus productif. Ils se lancent dans l'exploitation des mines de fer et des forges de Martigné-Ferchaud, près de Châteaubriant. Leurs affaires vont bien ; René-Georges Saget de la Jonchère est anobli en 1713.

 

 Un débat un peu rhétorique passionnait naguère les historiens : cette société de la fin de l'Ancien Régime est-elle encore une société d'ordres ou déjà une société de classes ? A Saumur, le clergé a toutes les apparences d'un ordre séparé, mais son poids dans la société est affaibli et, surtout, ses tensions internes sont exacerbées, au point qu'il va éclater en 1789. La noblesse, catégorie poreuse, se mélange avec la haute bourgeoisie et ne forme nullement un groupe particulier. Alors, plutôt une société de classes, tout en observant que la structuration socio-professionnelle organisée sur des modes archaïques n'a rien à voir avec la société contemporaine.