|
|
|
DÉMOGRAPHIE DE SAINT-LAMBERT
DES LEVÉES |
|
1) L'exemple classique de Saint-Lambert des Levées
|
L'évolution du nombre annuel des baptêmes
et des sépultures de la paroisse de Saint-Lambert des
Levées est devenue un classique de l'histoire démographique
de la France d'Ancien Régime.
Publiée comme élément de comparaison
par Pierre Goubert en 1960 & (1), cette courbe paroissiale
longue est reprise dans de nombreux traités de démographie
historique, français et étrangers, et dans sept
manuels destinés à l'enseignement secondaire, parus
de 1979 à 1983. La reproduction de la courbe y est souvent
fautive et le questionnement saugrenu, ce qui peut s'excuser
par la valse des programmes et la hâte de la rédaction.
Plus grave : les chers collègues ne savent manifestement
pas où se situe Saint-Lambert des Levées ;
ils en font un modèle de l'évolution de la France
rurale profonde, commettant ainsi un contresens, puisque cette
paroisse englobe les faubourgs de la Croix Verte et de l'Ile
Neuve, qui appartiennent à l'agglomération de Saumur
et qui représentent un bon tiers de ses habitants. En
outre, placés dans la périphérie immédiate
de la ville, les habitants ruraux de Saint-Lambert viennent le
samedi vendre sur le marché leurs légumes et leurs
volailles et ils dépendent de la conjoncture de la cité
( un faible écho de la Révocation de l'Edit de
Nantes y apparaît ). Enfin, Saint-Lambert, étiré
le long de la Loire et à cheval sur la grande route de
levée, compte un bon nombre de marchands et de mariniers
et vit en économie ouverte.
Alain Croix a repris cette célèbre série,
en y ajoutant le dépouillement des baptêmes depuis
1537 et en comblant quelques lacunes sur les sépultures & (2). Cette publication
constitue pour nous un document de premier ordre, d'autant plus
que la disparition à la mairie, il y a plus de vingt ans,
du registre des sépultures de 1619 à 1627, empêche
toute vérification sur cette période cruciale.
|
2) La courbe de Saint-Lambert des Levées
|
Dans un premier dossier, nous donnons une nouvelle
édition de cette célèbre courbe, en commentant
les "clochers" et en précisant s'ils correspondent
à des épidémies, à des guerres, à
des dérèglements climatiques ou à des fureurs
de la Loire.
Un second dossier synthétise ces caractéristiques
démographiques, en s'appuyant sur les analyses de P. Goubert,
de Fr. Lebrun & (3), d'A. Croix et de Jean-Louis
Ormières & (4).
L'étude de chaque clocher de mortalité
pose déjà des problèmes passionnants. Leur
succession rapprochée vers la fin du XVIe siècle
et au début du XVIIe siècle peut pousser à
des conclusions exagérément pessimistes. Pour m'en
tenir à des estimations globales, Saint-Lambert des Levées
dépasse les 3 000 habitants dans les années
1600-1620. Un " long XVIIe siècle "
se caractérise par un déclin constant, faisant
chuter la population vers 2100 habitants dans les années
1730. La seconde moitié du XVIIIe siècle présente
toutes les apparences d'une reprise vigoureuse. Cependant, dans
ses limites anciennes, Saint-Lambert ne totalise encore que 2 342
âmes, si l'on en croit le recensement de 1790. Il est certain
que la paroisse compte moins d'habitants en 1790 qu'en 1600.
Des phénomènes complexes et malaisés à
chiffrer, surtout le déficit migratoire, doivent alors
être pris en compte.
Comme cette population appartient pour 39 % aux faubourgs
de Saumur, il reste à vérifier si l'ensemble de
la ville présente une évolution semblable.
|
ÉVOLUTION DE LA POPULATION
DE SAUMUR |
|
3) Evaluation de la population de la ville de Saumur
|
L'établissement d'une courbe paroissiale
longue pour l'ensemble de l'agglomération de Saumur représenterait
un travail colossal et, surtout, n'aboutirait pas à des
résultats incontestables pour les raisons suivantes :
l'organisation paroissiale est incohérente et il est impossible
de répartir les habitants de Saint-Florent du Château,
entre ceux qui habitent le Boile et ceux qui habitent Varrains ;
les registres protestants sont assez mal tenus ; les registres
catholiques ne les sont guère mieux, ils ne sont complets
qu'à partir de 1613 et une fâcheuse lacune touche
Nantilly de 1662 à 1669 ; enfin, de petits registres
de sépultures ont été ( mal )
tenus par des communautés religieuses, à l'Hôtel-Dieu,
à la Providence, à la Visitation.
Faute de relevés numériques, il faut
compenser par des estimations. D'abord à partir des moyennes
décennales des naissances, tant du côté protestant
que du côté catholique. Egalement à partir
du nombre des foyers soumis à la taille ; en raison
de la médiocre fiabilité de cet outil, nous avons
établi une hypothèse haute et une hypothèse
basse. Les statistiques des gabelles nous ont paru nettement
plus sûres, mais elles sont rares. Un dossier fourni explique
ces choix méthodologiques.
Le recensement général de la population,
effectué du 10 au 20 février 1790 vient-il au moins
apporter des données sûres pour clôturer cette
période ? L'examen critique de ce document ê (5)
nous amène à conclure à des exagérations
d'origines diverses, qui peuvent aboutir à un "gonflement"
de 4 à 500 personnes.
Au terme de ces longs recoupements, nous avons dressé
une estimation longue portant sur les années 1613 à
1790. Les résultats chiffrés peuvent être
discutés, mais nous avons longuement expliqué nos
choix.
Les lignes générales me paraissent incontestables.
Au début du XVIIe siècle, Saumur, réduit
au cadre de ses trois paroisses principales, plafonne encore
à un maximum de 9 500 habitants. La grande peste
de 1624-1627 fait chuter ces effectifs au-dessous de 9 000
vers 1630. Dans les années 1650-1670, la ville atteint
13 000 habitants, cela malgré une érosion
régulière de la population réformée.
Une forte immigration doit être prise en compte pour expliquer
une expansion aussi spectaculaire.
Les années 1685-1720 correspondent à un désastre
démographique, qui s'accentue sans cesse, faisant chuter
les trois paroisses aux alentours de 6 300 habitants. Un
pareil écroulement, supérieur à 50 %, est
tout à fait exceptionnel. J'ai longuement recoupé
les données avant d'accepter un pareil contraste. La fuite vers l'étranger
de quelques centaines de protestants ou leur installation
dans d'autres provinces n'est qu'un élément d'explication.
Le déclin économique, les difficultés du
commerce lointain, les poussées de mortalité des
années 1689-1694 et 1709-1710, un déficit migratoire
très probable chez les catholiques additionnent les effets
désastreux.
La reprise est pour la suite certaine, mais nos documents
sont trop maigres pour permettre d'en établir les étapes.
Dans les années 1780, la hausse est rapide. En 1790, si
l'on prend pour cadre l'agglomération saumuroise en incluant
la Croix Verte et l'Ile Neuve, cette population pourrait être
remontée à 11 400 personnes, mais pas davantage.
En aucun cas, Saumur n'atteint ses effectifs du milieu
du XVIIe siècle. Je retrouve donc sans grande surprise
les lignes générales établies pour Saint-Lambert
des Levées, paroisse partiellement urbaine. Cette évolution
est en harmonie avec les données réunies pour Angers
par François Lebrun & (6) : apogée
vers 1652-1663, chute jusqu'au milieu du XVIIIe siècle,
suivie d'une petite reprise. La plupart des villes de France
présentent des courbes comparables, la période
de redémarrage urbain se situant vers 1740 & (7).
|
4) Des flux d'immigrants, parfois massifs
|
L'apport continuel des campagnes environnantes
est une autre constante de l'évolution urbaine à
cette époque. Au hasard des archives, je rencontre par
dizaines dans Saumur : des domestiques venus, et surtout
venues, des environs - des apprentis des paroisses périphériques
passant contrat chez un maître artisan - des jeunes filles
entrant dans les congrégations religieuses de la ville
( à la Providence, sous Marie Laigle, sur 20 religieuses
associées, 3 seulement sont de Saumur ê (8))
- des gardes du maréchal de Brézé nés
dans le sud du Saumurois - des imprimeurs protestants, maîtres
et compagnons, venus de La Rochelle - des détenteurs de
modestes offices, d'abord installés à Montreuil
et à Doué, qui " montent "
dans la ville principale - les carabiniers ou les cavaliers du
Royal Roussillon, souvent nés dans l'Est de la France.
Cette approche "impressionniste" est éloquente,
mais elle ne permet aucune statistique et les mouvements inverses
sont encore plus difficilement quantifiables.
Pour l'ensemble de la période et sur la longue
durée, je ne crois guère à des changements
considérables dans les taux de natalité et de mortalité
( la baisse de la mortalité étant plus sûre ).
Les variations spectaculaires des effectifs saumurois s'expliquent
surtout par les mouvements migratoires. Au début du XVIIe
siècle, la population réformée est venue
d'ailleurs, à l'exception de quelques très rares
familles ; la flambée spectaculaire de la population
catholique ne peut s'expliquer que par d'importants apports extérieurs,
d'autant plus qu'elle se produit en période de grands
clochers de mortalité.
A l'inverse, la grande dépression des années
1685-1740 s'explique par les départs de protestants, mais
aussi par les départs de nombreux catholiques. Relire
la désolante et éloquente chronique des malheurs du temps. A cette époque,
Saumur n'attire plus.
Les dernières décennies du XVIIIe siècle
sont au contraire marquées par la reprise d'une forte
immigration. Le renouveau de la fonction militaire amène
dans la ville jusqu'à 700 soldats. En scrutant la population de Saint-Lambert, j'ai estimé
qu'environ 350 de ses habitants sont venus s'implanter à
Saumur. Le rôle des gabelles de 1788 classe à part
les nouveaux foyers apparus dans l'année : ils représentent
10,2 % du total ê (9). Il y
a bien sûr des départs qui ne sont pas comptés,
mais de 1788 à 1789, le nombre des feux gabellants augmente
de 2,42 %. L'excédent naturel ne peut expliquer une
pareille progression. L'immigration est alors massive. Ce mouvement
se produit au moment où éclate une grave crise
économique. Ce hiatus va être explosif.
|
5) L'amélioration de l'encadrement thérapeutique
|
N'abordons pas la question des soins médicaux
par ses aspects pointus. La vaccine est encore bien loin d'avoir
atteint Saumur ( en 1870 encore, la variole y fait de terribles
ravages ). Ce qui apparaît mieux, c'est l'amélioration
de l'encadrement médical, en quantité comme en
qualité. Dans le dossier consacré aux maîtres barbiers chirurgiens, nous avons
mis en évidence les progrès spectaculaires des
études des chirurgiens vers la fin du siècle. En
1790, apparaît Louis Soldadier, qui est le premier à
se déclarer "chirurgien-dentiste".
Les sages femmes sont aussi mieux formées :
en 1778, les notables de la ville délivrent un certificat
à la dame Charon, « très habile dans
l'art des accouchements », qui, à 70 ans, pourra
bénéficier d'une pension après 45 années
d'exercice ê (10). Cette
dame Charon a été formée par sa mère.
En cette même année précisément, l'intendant
du Cluzel fait venir à Angers la célèbre
Madame du Coudray, accompagnée d'un machiniste et de son
mannequin articulé qui permet des exercices pratiques & (11). Le docteur Michel
Chevreul, le père du chimiste, organise des cours d'accouchement
de 1778 à 1790. Lors d'un stage de 15 jours destiné
aux chirurgiens, il forme en particulier François-Gabriel
Philippeaux, maître en chirurgie, qui devient son principal
démonstrateur pour Saumur. La ville achète pour
300 livres la poupée articulée de Madame du Coudray.
Des matrones des villages voisins viennent suivre des cours gratuits,
qui durent deux mois. Chevreul se déclare satisfait des
quatre élèves formées à Saumur en
1780, mais l'année suivante, il refuse le certificat à
l'une des quatre. En 1783, il juge que le niveau baisse :
sur les quatre élèves, « trois ne sont
pas excellentes, mais cependant sont assez instruites pour être
pourvues de commission ». Par la suite, les leçons
sont seulement données à Angers.
Dans leurs correspondances, les épouses des
officiers de carabiniers comparent les mérites respectifs
des médecins de Saumur. Le plus coté est l'original
docteur Oudry, qui occupe le devant de la scène. Ce dernier
diffuse une brochure imprimée à Tours qui donne
des recettes pour ramener à la vie un noyé :
« on lui introduira de la fumée de tabac dans
le fondement, par le moyen d'une machine fumigatoire qu'on trouvera
dans tous les corps de garde ». Effectivement, Oudry
fabrique une boîte pour secourir les noyés, contenant
diverses fumigations. En 1782, la municipalité croit utile
de lui en acheter une pour le montant élevé de
72 livres, 10 sols...
Le docteur Oudry n'y est sans doute pas pour grand chose,
mais les grands clochers de mortalité disparaissent de
Saumur dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Cependant, le taux de mortalité infantile se maintient
à 223 sur la paroisse de Nantilly ; il chute
un peu de 1690 à 1750, mais il remonte ensuite ê (12).
L'amélioration incontestable de l'encadrement sanitaire
n'a guère d'effets immédiats. Les progrès
de l'alimentation ( probables hors des temps de crise )
sont sans doute plus efficaces.
|
6) Le niveau stagnant de l'instruction
|
De même que nous sommes tentés de
croire à une amélioration continue des soins médicaux,
nous pensons habituellement que l'instruction de masse a été
une conquête lente, mais en progression régulière.
La preuve nous est administrée aujourd'hui qu'un naufrage
scolaire est toujours possible. Il en a été de
même à Saumur sous l'Ancien Régime.
Les Saumurois du temps ont l'excuse de vivre dans une société
pratiquement sans école, où bien souvent les connaissances
élémentaires sont transmises en famille. De petites
écoles gratuites ou écoles de charité existent
pour les filles ; l'une est tenue par les ursulines ( elle
est située à l'angle des actuelles rue Duruy et
avenue Courtiller ). Elle accueille jusqu'à 170 fillettes
du quartier de Nantilly. A la veille de la Révolution,
les religieuses de la Providence tiennent également une
petite classe regroupant 50 filles. L'ambition première
de ces petites écoles est d'enseigner les prières
et le catéchisme ; selon le nombre d'années
qu'elles peuvent les fréquenter, les filles peuvent apprendre
à lire, mais plus rarement à écrire. Cet
enseignement reste embryonnaire.
Pour les garçons pauvres, deux psallettes ont existé,
au moins pendant quelque temps, tenues par des chapelains de
Nantilly et de Saint-Pierre ; elles constituent d'abord
une manécanterie et forment des enfants de choeur. Les
garçons, pauvres et parfois rétribués, y
apprennent sûrement à lire et parfois à écrire.
A un niveau un peu plus élevé, vient un enseignement
payant délivré par des pensionnats. Les ursulines
ont accueilli en internat jusqu'à 300 jeunes filles, de
la ville et des environs ; elles leur donnent une éducation
en fonction de leur milieu social, les demoiselles de famille
étant séparées des filles de marchands.
La petite pension de Mademoiselle Debrune pour les filles et
la pension Maugin pour les garçons reçoivent un
petit nombre d'élèves. En outre, des " précepteurs
de jeunesse " ou des " maîtres écrivains "
prodiguent un enseignement élémentaire dans leur
propre maison. A partir de l'état civil, le chanoine Urseau
a trouvé six noms pour le XVIIIe siècle à
Saumur ê (13), mais il s'agit de
personnes et non d'écoles permanentes. On peut ajouter
une classe à la Croix Verte et une autre à Saint-Lambert.
Le recensement de 1790 énumère 7 maîtresses
d'écriture et 8 maîtres de pension.
En 1783, le bureau de l'Hôtel de Ville, débattant
sur l'ouverture de nouvelles écoles de charité,
trouve cette offre scolaire bien suffisante : « En
ce qui touche les écolles de charité, le bureau
les croit inutiles en ce que pour l'instruction du peuple dans
les principes de la religion, les ecclésiastiques qu'on
multiplie pour cet établissement... sont suffisants pour
cette partie. Quant à celles qui consistent à lire
et à écrire, il y a très peu d'artisans
qui ne soient en état d'envoyer leurs enfans chez des
maîtres, dont on ne manque pas en ville. » ê (14).
La pensée des notables est clairement expliquée :
seuls les enfants des cadres et des maîtres de métiers
ont besoin d'apprendre à lire, écrire et compter,
et cela dans des écoles payantes. Cet avis largement partagé
explique les résultats que nous avons pu établir
à partir des signatures des conjoints sur leur acte de
mariage.
Les résultats de la population saumuroise sont
très honorables en 1697-1698 et en 1727-1728, quand on
les compare avec ceux de l'ensemble du Maine-et-Loire actuel
ou avec la France entière. Cependant, ces performances
plafonnent et régressent même parfois pour les tranches
1757-1758, 1787-1788 et 1817-1818. Finalement, avec un peu plus
de 50 % d'analphabètes, Saumur, bien que situé
au sud de la ligne Saint-Malo-Genève, n'appartient pas
à la France instruite. Ce bilan n'est pas brillant pour
le clergé et pour les autorités civiles.
L'évolution est encore moins reluisante en ce
qui regarde les collèges. Au XVIIe siècle, le collège lié
à l'Académie protestante et le collège catholique des oratoriens
jouissent d'une bonne réputation. L'établissement
protestant fermé en 1685, le collège catholique
n'en tire aucun profit. Il se porte mal au XVIIIe siècle,
comme beaucoup d'autres établissements ; en 1785,
il est en pleine décadence et les oratoriens l'abandonnent.
L'abbé Blondeau, un vicaire de Saint-Nicolas, essaie de
le relancer, mais il ne réunit qu'une petite centaine
d'élèves et le collège décline piteusement
jusqu'en 1793.
|
7) Les naissances illégitimes
|
L'illégitimité, soigneusement épinglée
sur les registres des baptêmes, regroupe en réalité
trois catégories différentes : les enfants
trouvés, les enfants mis au monde par une mère
qui refuse de déclarer son nom, dans la perspective d'un
abandon auprès d'une sage-femme, les enfants nés
de père inconnu et qui porteront le nom de leur mère.
Le nombre de ces naissances déclarées illégitimes
est un bon indicateur de la cohérence des structures familiales
et de la discipline sexuelle que tentent d'imposer le clergé
et les juges, qui exigent une déclaration de grossesse
pour les femmes seules. A Saumur et dans ses environs, sur l'essentiel
des XVIIe et XVIIIe siècles, le pourcentage de ces naissances
illégitimes demeure très bas, se tenant au-dessous
de 1 % du total des naissances.
Pour les années 1787 et 1788, j'ai opéré
un inventaire complet sur toutes les naissances des diverses
paroisses de la ville. L'illégitimité flambe alors
et atteint 9,14 % du total des naissances, avec un fort
écart entre les 12,67 % de la paroisse Saint-Nicolas
et les 6,11 % de la paroisse Saint-Pierre. Un sondage opéré
sur la seule paroisse de Nantilly prouve que le taux continue
à progresser, atteignant 14 % des enfants en 1791
et 20 % en 1792 ( les noms attribués alors se colorent
de patriotisme : " Anne du District "
ou " Victoire Fortunée " ).
Cette flambée stupéfiante révèle
une brusque liberté des moeurs et un affaiblissement de
la tutelle de la famille patriarcale. Mais le phénomène
est plus complexe à interpréter. Bien des filles
de la campagne, devenues enceintes, viennent accoucher discrètement
en ville et souvent y abandonnent leur enfant. Le fait que Saumur
dispose d'un hospice pour les enfants trouvés encourage
cette convergence des enfants illégitimes. Les enfants
baptisés à Saumur sont loin d'être tous de
conception indigène. De même, Paris enregistre à
l'époque 30 % de naissances illégitimes & (15). Le phénomène
doit donc être replacé dans son cadre régional
et être aussi mis en relation avec la montée de
la crise et avec une forte immigration. Je ne sais quelle part
attribuer aux militaires dans cette évolution...
|
8) Une ville de petites gens
|
Impossible de dresser un classement socio-professionnel
de la population, faute de registre de capitation. Le recensement
de 1790 opère des classifications approximatives et un
cahier manque. A partir de ces données imparfaites, il
est possible d'esquisser un schéma des hiérarchies
sociales établi à partir de 2 885 actifs ê (16).
Essai de classification des hiérarchies
sociales d'après le recensement de 1790

La catégorie de la grande bourgeoise regroupe
les hommes de loi, les officiers de finance et les négociants.
Beaucoup d'artisans se disant aussi marchands, il a fallu réunir
dans une seule classe des maîtres de métiers appartenant
plutôt à la petite bourgeoisie avec des compagnons
ou des patenôtriers souvent réduits à la
misère. Ce graphique est donc grossier, mais il permet
de dégager un fait incontestable. Malgré ses apparences
coquettes et son goût du décorum, le Saumur des
années 1790 n'est pas une ville riche. Le petit peuple
des artisans, boutiquiers, paysans, journaliers ou domestiques
y forme les 4/5 èmes de la population. C'est déjà
l'avis d'un bon observateur, Jouve,
le directeur de la Régie des Aides, qui écrit en
1783, à propos de sa division regroupant 15 000
âmes : « la majeure partie est en menu
peuple ; les gens d'un état honnête en font
à peine la 5 ème partie ».
Reprenons sommairement quelques catégories.
|
9) Un ordre, le clergé
|
L'ensemble du clergé saumurois n'a plus
la puissance et le dynamisme de l'époque où il
affrontait les protestants.
La curieuse
structure paroissiale de Saumur a déjà été
décrite : un curé unique placé à
la tête de trois paroisses, dirigées par un premier
vicaire, souvent épaulé par un autre desservant.
Les querelles entre Nantilly et ses " fillettes "
ont perduré pendant tout le XVIIIe siècle, au point
que les autorités municipales ( et non les autorités
religieuses ) ont proposé une refonte de l'organisation
ecclésiastique.
Le peu accommodant curé Pierre Guitau a dirigé
ses paroisses d'une poigne énergique de 1752 à
1787, au prix d'un bon nombre de conflits. Ses successeurs, Jean-Baptiste
de Valfleury et Pierre-Jérôme Chatizel, se découragent
vite et résignent leur charge au bout d'un an.
Contrairement à ce qu'on imagine, le clergé
séculier de Saumur bénéficie de revenus
très modestes, ne provenant pas de la terre, mais surtout
de rentes moyenâgeuses de quelques sous sur des maisons
de la ville. Selon le pouillé du diocèse, la cure
de Saumur ne dispose que de 700 livres de revenu de base ê (17)
; c'est beaucoup moins que de nombreuses cures des alentours,
qui perçoivent des dîmes importantes. Les inventaires
de 1790 permettent de réviser ces nombres à la
hausse et de conclure à un revenu total de 2 624
livres pour le curé de Saumur & (18) ; mais ce dernier
doit avec cette somme entretenir ses sept vicaires.
Le clergé séculier comprend en outre une
trentaine de chapelains vivant en collège. Quelques uns
sont sortis des grandes familles de la ville et disposent de
revenus personnels. Les autres s'efforcent de cumuler quelques
unes des 68 chapelles instituées dans les trois églises
de ville.
Volontairement affaiblis lors de la crise janséniste,
les Oratoriens
ont beaucoup perdu en nombre et en influence. Leur école de théologie est fermée.
Les ordres réguliers subissent la baisse des effectifs
de toutes les congrégations au cours du siècle.
Le couvent de la
Fidélité a été fermé pour
cause de jansénisme indéracinable. La suppression
du couvent des Cordeliers est évoquée à
plusieurs reprises. En ajoutant 20 récollets et 8 capucins, on totalise 54 membres pour les congrégations
masculines vers 1762. Les congrégations féminines,
ursulines, visitandines, augustines, servantes des pauvres,
regroupent 86 soeurs. Ces effectifs demeurent à peu près
stables jusqu'en 1790, mais l'ensemble de ces clercs ne représentent
plus que 2 % de la population en 1790, alors qu'il en faisait
5,5 % en 1697.
Les capucins et les récollets sont réduits
à la misère. Pour trouver de gros décimateurs
fortunés, il faut aller aux portes de la ville. Les 16
moines bénédictins de Saint-Florent disposent de
19 352 livres en 1765-1766. Ce revenu augmente très
vite, car l'abbaye réunit de riches prieurés ;
en 1790, il est réévalué à 47 500
livres. En outre, l'abbé commendataire récupère
7 660 livres ( réévalué à 15 678
en 1790 ).
Ces nombres paraissent bien modestes à côté
des 122 859 livres de revenu net de l'abbaye de Fontevraud
en 1790. Cependant, ce total est réparti sur 112 religieuses
et 41 religieux, ce qui donnerait pour chacun une part encore
fort honorable de 803 livres. En outre, l'abbaye s'efforce de
maintenir des droits seigneuriaux remontant aux Plantagenêts,
ce qui entraîne des heurts avec les autorités municipales.
|
10) Une noblesse rare alliée à la haute
bourgeoisie
|
La rareté des familles appartenant à
la noblesse est une des particularités de la ville. A
la suite de la réformation de la noblesse de 1666, seulement
16 familles reconnues habitent Saumur ê (19).
Et quelques unes quittent la ville peu après. En 1697,
Miromesnil note qu'il n'y
a que 39 familles nobles sur l'espace de toute l'Election, y
compris les filles et les veuves. Ce nombre ne varie guère
au cours du XVIIIe siècle ( à condition de ne pas
compter les officiers de carabiniers, qui ne font que passer ).
En 1760, 23 familles sont recensées, dont 15 ont leur
résidence principale en ville ; en 1789, 27 familles
recensées, dont 12 fixées à Saumur.
Dans ces conditions, séparer la noblesse d'épée,
réduite à l'Etat-Major du château et à
quelques officiers militaires à la retraite, de la noblesse
de robe, un peu plus fournie, n'a aucun sens. Rappelons aussi
la remarque de Fr. Bluche dans le Dictionnaire du Grand Siècle :
la noblesse de robe, favorisée depuis Louis XIV, a désormais
pris l'avantage ; c'est la classe qui est instruite, qui
lit et qui possède les plus grosses fortunes.
Aucune grande seigneurie nobiliaire ne se trouve aux abords
immédiats de la ville. Rares sont les familles vivant
noblement de leurs terres. Hormis quelques veuves et demoiselles,
je ne trouve qu'un cas caractéristique à Saumur :
les Descajeuls sont seigneurs de Saint-Lambert des Levées
et y possèdent le monopole des droits de chasse ; ils
vivent en partie dans leur château de la Motte, en partie
dans leur maison de ville, où ils disposent de la plus
abondante domesticité enregistrée ( six hommes
et quatre femmes ).
La plupart des chefs de famille nobles ont un emploi, même
s'il est largement honorifique. A noter toutefois qu'ils détiennent
les postes clefs du commandement militaire et de la Sénéchaussée.
Dans la vie courante, la noblesse se mélange
aux familles de la grande bourgeoisie d'Etat, titulaires d'un
important office de justice, de police ou de finance. Ses membres
possèdent une seigneurie rurale ou tout au moins une grosse
métairie ; ils se parent du nom de leur terre, copiant
ainsi la noblesse. Les officiers de justice y ajoutent le titre
de " conseiller du Roi ", titre très
galvaudé ( que je ne cite jamais - à ne pas confondre
avec celui de " secrétaire du Roi ",
qui est de grande importance ).
Les Jacob de Tigné & (20) ou les Dutertre des
Roches, familles de bonne bourgeoisie, ne vivent guère
différemment des familles nobles, comme les Aubert du
Petit-Thouars ou les Desmé du Buisson.
Au total, environ 80 familles tiennent le haut du pavé
dans la ville, fréquentant la même Société
du Grand Jardin et se mariant entre eux, avec toutefois le phénomène
d'hypergamie ´ (21) pour les jeunes filles,
soit richement dotées, soit très jolies.
Possesseurs d'offices héréditaires et donc
liés au pouvoir royal, à peu près tous exempts
d'impôts et bénéficiaires de l'Ancien Régime,
nobles ou membres de la bourgeoisie d'Etat, ils sont en général
d'opinions conservatrices.
|
11) L'ascension des " talents "
|
Les chevaliers d'industrie disparaissent de Saumur
au cours du XVIIIe siècle. Seuls, les Lévêque-Desvarannes
animent la production de charbon dans les mines du Haut Layon.
Les " entrepreneurs des ouvrages du roi "
constituent des dynasties familiales qui dirigent de grands travaux.
Les Drapeau, Gondouin, Maupassant emportent l'adjudication
d'importants chantiers sur les levées entre Tours et Angers.
Vers 1743, François-Michel Drapeau a construit la levée
de la Daguenière et l'admirable pont de Sorges. L'importante
famille des Violette, maîtres maçons et architectes,
après avoir beaucoup bâti dans le Saumurois pendant
trois siècles, disparaît avec Jean III. Au contraire,
la dynastie des
Cailleau, venue de Fontevraud, est en pleine ascension ;
elle édifie les plus grands ponts et les plus beaux châteaux
de la région pendant trois quarts de siècle.
Assez proches de ces entrepreneurs de travaux publics,
les Cigongne et les Maupassant-la-Croix sont d'importants négociants
spécialisés dans les grains. Les Boislève
s'occupent plutôt des vins.
Ils ont en commun de travailler à plein temps, à
la différence des robins. Ils emploient un personnel nombreux,
et même des centaines de manouvriers, comme l'entreprise
Cailleau. Leur influence ne provient pas d'une charge héritée,
mais de leurs compétences professionnelles. Leur fortune
personnelle leur permet d'acheter de véritables châteaux,
mais ils n'étalent pas cette réussite et portent
rarement le nom de leur terre.
Mal dégagés du travail manuel, ces négociants,
architectes et entrepreneurs sont tenus en marge par la catégorie
précédente. Ils se marient en général
entre eux. Ils n'obtiennent que des miettes du pouvoir local,
surtout des charges de second échevin ou d'assesseur à
l'Hôtel de Ville.
Cette liste de "talents" peut s'enrichir
par les plus brillants des médecins, des chirurgiens,
des avocats, des procureurs ou des notaires royaux. Cependant,
ces catégories sont manifestement pléthoriques
( 13 offices notariaux à Saumur, sans compter quelques
notaires apostoliques ´ (22)). Les revenus de ces
professions libérales sont nettement inférieurs
à ceux des entrepreneurs ; les procureurs ( avoués )
et les notaires sont souvent des gens modestes. Ils se rejoignent
tout de même sur un point : ils désirent secouer
la lourde et sclérosante tutelle des juges et des gens
de finance. La plupart adhéreront aux idées révolutionnaires
et s'empareront alors des postes-clefs.
|
12) Marchands et maîtres de métiers
|
Marchands et maîtres de métiers
s'intitulent fièrement " bourgeois de Saumur ".
Ils ont effectivement des droits dans la ville ; ils participent
aux assemblées de paroisses, qui élisent les marguilliers ´ (23). Ils choisissent un
membre de leur jurande, qui les représentera à
l'Assemblée générale des habitants. En contrepartie,
ils paient le plus gros des impôts et doivent servir dans
la milice bourgeoise, qui n'est pas vraiment une sinécure.
Les communautés de métiers et leurs réglementations
sclérosantes ont été étudiées
au chapitre précédent.
|
13) Les dépendants
|
Nous arrivons maintenant aux oubliés de
l'histoire, qui laissent peu de traces dans les archives, mais
qui représentent un fort cinquième de la population.
Au recensement de 1790, 8 % de la population est
étiquetée comme "domestique" et cette
domesticité est féminine à 70 % & (24). La domestique, en
général unique, des maîtres de métiers
ou des professions libérales, assure des tâches
ménagères évidentes, mais peut aussi être
vendeuse. Dans des couches plus aisées, apparaissent des
maisonnées à trois domestiques et plus, chez les
rentiers et parmi les possesseurs d'offices ; il s'agit maintenant
de " domestiques pour la montre ", qui affirment
le rang social du maître. Le taux de masculinité
augmente alors. Dans les rares maisons saumuroises qui emploient
quatre domestiques et au delà, 57 % de ces serviteurs
sont des hommes.
En nombre élevé, mais mal connus, viennent
ensuite les apprentis et compagnons qui travaillent dans les
métiers corporatifs, les manouvriers embauchés
sur les ports ou dans les entreprises du bâtiment et des
travaux publics, les journaliers et bêcheurs nombreux dans
les quartiers semi-ruraux. Tous ces gagne-deniers n'apparaissent
guère que dans les registres paroissiaux ou fiscaux. Ils
n'ont guère de droits, surtout pas celui de s'associer.
Ils sont exclus de fait des assemblées de paroisses, mais
ne sont pas enrôlés dans les milices bourgeoises.
Ils se trouvent vite réduits à la misère
lors des crises climatiques ou des flambées des prix.
|
14) Les assistés
|
Les enfants trouvés posent un problème
permanent. Ils sont en principe à la charge du seigneur
haut-justicier du lieu de leur abandon. Ainsi, l'abbaye de Saint-Florent
les confie à des nourrices, qu'elle rétribue 6
livres par mois, mais elle refuse de prendre en charge les enfants
exposés devant le portail de Nantilly. L'Hôtel-Dieu
et la Providence cherchent à " se refiler les
bébés ". Dans les années 1757-1761,
les abbayes de Saint-Florent et de Fontevraud les expédient
vers l'hôpital des Enfants trouvés à Paris.
Un nommé Montagné, d'Angers, transporte la « marchandise »
à raison de 60 livres pour Saint-Florent et de 70 livres
pour Fontevraud, mais il doit rapporter un billet de réception
( A.D.M.L., H 2479 ).
En tout temps, la ville compte un taux apparemment
incompressible de pauvres et de foyers réduits à
la mendicité. Une solide organisation de dames de charité
s'occupe en permanence de l'assistance. Les grandes crises du début du siècle
ont déjà été étudiées.
Voir aussi le plan
par quartiers des pauvres secourus en 1739.
La grande crise de la fin des années 1780 apparaît
comme particulièrement sévère. Au début
de 1788, le grenier à sel, qui n'est guère enclin
aux exemptions, compte pour le Grand Saumur 318 foyers mendiants
ou incapables de payer, ce qui représente 13,31 %
des feux de la ville. Au début de l'année suivante,
la crise s'accentue, c'est désormais 367 feux qui sont
considérés comme indigents, soit 15 % de l'ensemble
de la ville.
Les autorités locales, qui, vaille que vaille, organisent
des secours exceptionnels en période de famine, redoutent
par dessus tout l'afflux de miséreux venus d'ailleurs.
Elles engagent des " chasse-gueux " et ont
même projeté de distribuer aux mendiants indigènes
des médailles frappées aux armes de la ville. Cette
décision est cassée par l'Intendance de Tours.
|
15) La lenteur des ascensions sociales
|
Dans le meilleur des cas, selon R. Mousnier, il faut
six générations pour qu'un descendant de laboureur
accède à la noblesse graduelle, soit deux siècles.
Les Budan représentent au mieux ce schéma,
à partir d'un tailleur d'habits du quartier de Nantilly,
décédé avant 1667 & (25). Viennent ensuite
un notaire royal, un élu à la Cour des Aides, en
même temps subdélégué et maire de
Saumur. Une charge de président trésorier de France
à Poitiers permet aux Budan de Russé d'accéder
à la noblesse graduelle.
Les Foullon représentent un cheminement plus chaotique & (26). Issus d'un greffier
à la Sénéchaussée au début
du XVIIe siècle, ils piétinent pendant un siècle
dans la charge de lieutenant général criminel de
1638 jusqu'à Joseph-Honoré, qui meurt en charge
en 1756. Leur noblesse est incertaine : faute de moyens
de preuve, ils sont obligés de se déclarer roturiers,
puis ils réintègrent la noblesse par lettres patentes
de 1726. A la génération suivante, Joseph-François
Foullon quitte Saumur, devient un grand brasseur d'affaires,
achète la baronnie de Doué et atteint la charge
d'intendant des Finances. Son enrichissement trop rapide sur
des fonds publics ( qui sent la concussion ) se termine
mal - par son lynchage au cours des troubles qui suivent
la prise de la Bastille.
Ces exemples révèlent le plafond assez bas
des carrières saumuroises. Les sujets les plus brillants
ou les plus ambitieux doivent quitter la ville pour atteindre
des postes supérieurs. Henry II Mocet du Buisson revend
son office de sénéchal de Saumur pour entrer dans
la noblesse de cour. Le fils de Clément Vallette de Champfleury,
conseiller à l'élection, devient, en 1727, garde
du corps du roi et écuyer. Il quitte Saumur pour Versailles.
Huit personnages d'origine saumuroise acquièrent
l'office de secrétaire du Roi et accèdent ainsi
à la noblesse graduelle & (27). Tous quittent Saumur,
à l'exception d'un seul, Paul-Claude-François Desmé
du Puy-Girault.
Les méfaits politiques et moraux de la vénalité
des offices ne sont plus à démontrer. On en voit
ici en outre le coût financier ; les grandes familles
placent toutes leurs économies dans l'achat d'un office
supérieur, avec l'espoir d'accéder à la
sacro-sainte noblesse. Financièrement, c'est un placement
peu productif ( environ 2 % de rendement ). Humainement,
ces promotions apparentes cantonnent des gens brillants dans
des fonctions purement représentatives.
L'opération ne réussit pas toujours. Les
Jacob de Tigné connaissent une ascension assez lente.
En 1755, Joseph Jacob de Tigné acquiert pour 40 000
livres la charge de correcteur à la Chambre des Comptes
de Blois, mais cette chambre est fermée et l'opération
est vaine. Son fils, Joseph-René, achète pour 72 000
livres à Claude Budan de Russé la charge de président
trésorier du bureau des Finances de Poitiers. Mais il
faut vingt années d'exercice pour rendre cette noblesse
héréditaire ; en 1789, il siège dans
les rangs du Tiers Etat.
Les Saget, une famille de négociants et d'échevins,
suit un autre parcours plus productif. Ils se lancent dans l'exploitation
des mines de fer et des forges de Martigné-Ferchaud, près
de Châteaubriant. Leurs affaires vont bien ; René-Georges
Saget de la Jonchère est anobli en 1713.
Un débat un peu rhétorique passionnait
naguère les historiens : cette société
de la fin de l'Ancien Régime est-elle encore une société
d'ordres ou déjà une société de classes ? A
Saumur, le clergé a toutes les apparences d'un ordre séparé,
mais son poids dans la société est affaibli et,
surtout, ses tensions internes sont exacerbées, au point
qu'il va éclater en 1789. La noblesse, catégorie
poreuse, se mélange avec la haute bourgeoisie et ne forme
nullement un groupe particulier. Alors, plutôt une société
de classes, tout en observant que la structuration socio-professionnelle
organisée sur des modes archaïques n'a rien à
voir avec la société contemporaine.
|