Caractéristiques démographiques de Saint-Lambert des Levées

 

1) Les registres paroissiaux

 Marie Lamy, fille de Pierre, est baptisée le 4 septembre 1537 dans l'église de Saint-Lambert par le desservant Dutertre-Desroches. 
Registre paroissial de Saint-Lambert des Levées, 1 E 1, 1537-1547, première page

Haut de la première page

 Ce document est en lambeaux, taché et impossible à déchiffrer en entier, même agrandi, mais il constitue l'acte d'Etat Civil le plus ancien de l'agglomération saumuroise et l'un des premiers de la région, avec ceux de Varennes.

 Il est antérieur de deux ans à l'Ordonnance de Villers-Cotterêts qui rendait obligatoire la tenue des registres paroissiaux. La ville de Saumur est moins bien pourvue, puisque les actes n'y débutent qu'en 1571 et demeurent longtemps fragmentaires. En outre, Saint-Lambert conserve quelques années de ses anciens registres de sépultures. La série continue débute en 1596. Elle permet l'étude du nombre des baptêmes et des sépultures sur deux siècles. Nous avons stoppé en 1790, année où Saumur annexe la Croix Verte et l'Ile Neuve.

 Le registre des sépultures des années 1619 à 1627 a été étudié par Pierre Goubert en 1960. Il représente un intérêt particulier, puisqu'il permet de suivre au jour le jour les ravages de la dernière grande pandémie de peste. Il a depuis disparu de la mairie, Alain Croix l'a recherché en vain et les archives départementales n'offrent pas de double capable de le remplacer. Cette perte est d'une gravité relative, puisque son contenu est déjà analysé.
  Pour la suite, de rares lacunes sont à déplorer : deux d'entre elles ont été colmatées par Alain Croix. Mais les sépultures de 1656 à 1660 sont partout manquantes.

 Le texte qui suit constitue un commentaire de la courbe paroissiale longue, qu'il est utile d'avoir sous les yeux dans une fenêtre. Même s'il faut se méfier de la causalité unique en histoire, il est possible d'isoler quatre types de flambées de mortalite.

2) Clochers dus à la peste

 Six épidémies de peste sont bien identifiables sur la courbe. La plus spectaculaire est celle de 1584, qui est, aux dires d'Alain Croix ( p. 169 ), « une des plus graves crises épidémiques qu'il m'ait été donné de relever dans un registre paroissial : 856 victimes en un an, la «mortalité» amorcée dès mai, culminant en septembre-octobre ( 505 victimes en deux mois ) et massacrant, au total, environ le quart de la population ».
 Moins foudroyante, la peste est à nouveau dans le Saumurois de 1600 à 1610. Elle est signalée à Saint-Martin de la Place en 1602 ; en 1604, elle est dans Saumur, que quitte alors Duplessis-Mornay et sa famille. A Saint-Lambert, elle donne trois clochers, dont l'un fait 373 victimes en 1602.Décès, conceptions et mariages par trimestres de 1624 à 1628

 La crise de 1624-1627 est la mieux connue, avec son apogée à 415 décès pour l'année 1626. Pierre Goubert en a donné un cheminement trimestriel, en avançant les naissances à leur période de conception ( à droite ).
  Le schéma parle de lui même : les fortes poussées de décès s'accompagnent d'un effondrement des conceptions et d'une chute du nombre trimestriel des mariages.
 Les conséquences démographiques peuvent être catastrophiques, mais on remarque que les mariages sont seulement repoussés, ils reprennent vite, d'autant plus que les veufs se remarient rapidement. Une nouvelle poussée de naissances vient compenser ces coupes claires.

 La peste réapparaît dans la région en juin-juillet 1631 ( petit clocher ), puis en 1639 ( nouveau clocher, qui aurait dû être colorié en violet sur le graphique ). L'académie protestante est fermée en août. Mais c'est la dernière et faible apparition de la peste, qui laisse la place à la dysenterie.

 

 

3) Clochers dus aux guerres

 La Croix Verte et sa bastille constituent un point stratégique d'importance, puisqu'elles gardent l'entrée des ponts et qu'elles surveillent la route de levée. Des combats se déroulent aux environs au temps des guerres de religion et Duplessis-Mornay entoure le quartier par une enceinte. De fortes garnisons y séjournent de 1589 à 1621.
 En 1575-1576, des combats entre catholiques et huguenots se déroulent aux portes de Saumur, en particulier sur la levée. En 1576-1577, Bussy d'Amboise avec ses troupes ravage les environs de Saumur. Ces faits pourraient rendre compte d'un petit clocher de mortalité qu'on enregistre alors.
Les années 1647-1653 sont marquées par un long et imposant clocher, qui s'accompagne d'un spectaculaire déficit des naissances. Au total, l'écart entre les décès et les baptêmes aboutit à une perte de 653 habitants, soit le cinquième de la population. Les historiens attribuent tous cette nouvelle catastrophe démographique aux troubles de la Fronde. Il est exact que des combats se déroulent dans Saumur en avril 1650 et qu'ils font une quarantaine de victimes militaires, que le passage de milliers de soldats est rapporté, que ces troupes apportent probablement des germes microbiens encore inconnus dans la région, qu'elles pillent, dérobent le bétail et coupent les arbres fruitiers. Mais dans les années 1615-1623, des soldats aussi nombreux et aussi indisciplinés avaient parcouru la région, et l'on ne remarque pas alors de mortalité exceptionnelle. Finalement, imputer cette crise aux seuls gens de guerre est sûrement exagéré. La période est marquée par une flambée des prix qui secoue toute l'Europe occidentale, y compris des pays qui n'ont pas "frondé". En outre, le 12 janvier 1649, la levée est emportée à la Brèche Pitot, sur la paroisse de Varennes. L'eau recouvre la Vallée à un pied au-dessus de son niveau de 1615. Cette catastrophe locale constitue la meilleure explication de ce désastre ( voir paragraphe n° 5 - registre paroissial de Saint-Martin de la Place, 1649 )

4) Désastres climatiques

 Les désordres climatiques apparaissent à toutes les époques ; ils sont particulièrement dévastateurs dans la seconde moitié du XVIIe siècle et au début du siècle suivant.
 La " crise de l'Avènement " ( 1661-1662 ) cause d'importants ravages. Dès 1660, la population est affaiblie par des fièvres ( pourpre ? variole ? dysenterie ? ). L'été de 1661, pourri par l'humidité, apporte de mauvaises récoltes et les prix des grains flambent, aboutissant à une famine en 1662. Cette crise est mal connue à Saint-Lambert, puisque le registre des sépultures présente une lacune de 1656 à 1660. Les années suivantes ne présentent pas le caractère dramatique que constate François Lebrun dans d'autres régions de l'Anjou.
 Le déroulement des crises des années 1693-1694 ( 272 décès à Saint-Lambert ) et des années 1709-1710 est bien connu : grands hivers, vendanges tardives, mauvaises récoltes de blé, de fruits et de vins, flambée des prix, afflux de "gueux". Saint-Lambert correspond à ce schéma. Pierre Goubert note alors la forte mortalité des adolescents et des jeunes adultes. En outre, la première crise est doublée par des ravages de la Loire.

5) Ravages de la Loire

 La Loire, encore relativement "sauvage", est capable des pires excès : grandes crues qui causent des "rompures" dans la levée, maisons emportées, dépôts de sables infertiles sur des terres qui pratiquent une polyculture intensive, maintien d'eaux stagnantes dans des boires insalubres, d'où des poussées de fièvres et de dysenterie en fin d'été. Tel est le schéma standard. Heureusement, il n'est pas toujours aussi dévastateur ; les digues sont emportées aux deux extrémités de la courbe : en 1615, le " déluge de Saumur " engendre un faible clocher ; en 1783, les décès ne dépassent pas les naissances. A l'inverse, en 1649, en 1661 et en 1689, les fureurs des eaux précèdent et aggravent les désordres climatiques. En 1729 et 1733, un double clocher s'explique par les colères du fleuve.

6) Clochers et tendances longues

 Ces clochers dramatiques peuvent fausser les perspectives. Leur examen superficiel cache la courbe des naissances et invite à imaginer les trois étapes suivantes : une chute démographique jusqu'en 1662, une amélioration dans la période 1662-1750, où les clochers sont atténués, une forte reprise dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, où les catastrophes disparaissent. Cette impression est cependant trompeuse.

 Pierre Goubert ( t. 2, p. 52-53 ) a présenté les courbes différemment, en calculant des médianes mobiles de 9 ans, qui étalent les clochers de mortalité les plus spectaculaires et qui donnent des courbes moins sèches que les moyennes décennales.

Courbe paroissiale de Saint-Lambert selon des médianes de 9 ans

 La vision est complètement inversée. Malgré leurs ravages, les clochers de mortalité sont vite réparés par le nombre élevé des naissances. Structurellement, le total des baptêmes l'emporte sur les sépultures jusqu'en 1645, qui peut correspondre à un apogée démographique. Le siècle qui suit, le " long XVIIe siècle ", est caractérisé par la chute des baptêmes ; ils tombent à une moyenne de 84 pour les années 1711-1730. A cette époque, la population peut s'être effondrée jusqu'à 2 100 habitants ( 84×25=2 100 ).
 A l'évidence, tous les indicateurs s'améliorent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le nombre des mariages est la hausse. Les clochers de mortalité disparaissent ; le pourcentage de vieillards dépassant 69 ans augmente de façon spectaculaire ; la mortalité infantile, encore supérieure à 30 % dans les années 1761-1770, tombe à 25 % dans les deux décennies suivantes. En corrélation, le taux de natalité ne chute pas, comme le constate J.-L. Ormières pour 46 villages du Baugeois ; au contraire, la moyenne des naissances remonte à 91 pour les années 1780. Les couples ont toujours plus de quatre enfants.
 Ces 40 années de fort accroissement naturel font espérer environ 2 700 habitants vers 1790.

7) Le déficit migratoire de la fin du XVIIIe siècle

 Le compte n'y est pas. Le recensement de 1790 ne totalise que 1 428 personnes pour Saint-Lambert ; il faut ajouter les 914 habitants de la Croix Verte et de l'Ile Neuve, définitivement rattachées à Saumur. Avec un total ( peut-être légèrement "amélioré" ) de 2 342 ressortissants, Saint-Lambert accuse un déficit de quelque 350 âmes par rapport aux nombres que laissait espérer le fort accroissement naturel. Une multitude de recoupements me permet d'avancer que l'essentiel s'est installé dans Saumur.

  Etant admis le caractère global de ces évaluations, il faut se rallier à des lignes de force simples et certaines. Saint-Lambert des Levées connaît un apogée démographique dans les premières décennies du XVIIe siècle. Après un long déclin dans les années 1645-1750 et malgré la reprise de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la paroisse ne retrouve pas en 1790 sa population de 1645. Nous rejoignons les conclusions de François Lebrun pour l'ensemble de l'Anjou, conclusions que nous retrouverons pour la ville de Saumur.

8) Une population à la fois urbaine, rurale et ligérienne

 Les auteurs de manuels scolaires présentaient la courbe démographique de Saint-Lambert comme typique d'une France rurale profonde vivant en autarcie. Dans la réalité, cette population est urbaine à près de 40 %, ce qui explique le fort pourcentage de métiers liés à l'artisanat, à la circulation et au commerce. En outre, Saint-Lambert n'est pas vraiment un bourg, mais un long alignement de maisons à cheval sur la levée et regardant vers la Loire : pêcheurs, mariniers, voituriers par eau forment près de 10 % des actifs. La partie rurale de la population ( laboureurs, closiers, bêcheurs, jardiniers ) habite des maisons isolées ou dispersées en petits hameaux sur le terroir très étiré de la paroisse.
 La population constitue donc un agrégat d'éléments très hétérogènes, ce qui interdit les explications trop carrées.