Problèmes méthodologiques    

   

1) Les difficultés

 Personne n'est obligé de nous croire sur parole. Il nous faut donc expliciter les méthodes employées, afin de clarifier notre courbe générale, tout en reconnaissant que ces longues recherches sont particulièrement ardues.
 Impossible de dresser une courbe démographique longue pour la ville de Saumur à l'exemple de celle de Saint-Lambert des Levées. Outre les raisons invoquées dans le chapitre de présentation, ajoutons qu'à la fin du XVIIe siècle, les " nouveaux convertis " répugnent à se soumettre aux sacrements catholiques ; ils acceptent en général le baptême, mais pas toujours la sépulture. Pour cette période, les enregistrements sont incomplets, ce qui explique la lacune portée sur les années 1685-1690.
 Par ailleurs, les registres de capitation sont la providence des démographes, par exemple à Angers. Mais à Saumur, en raison de l'adoption du tarif, cet impôt n'a pas été payé en 1762, sauf par quelques habitants résidant au-delà des barrières.
 Force donc est de recourir à des évaluations à partir de documents moins commodes et à la condition d'en cadrer strictement les méthodes, tout en reconnaissant qu'on n'aboutira qu'à des approximations. Les effets des grandes crises ne pourront être quantifiés dans l'immédiat, mais sur le long terme.
   

2) Les problèmes d'échelle

François LEBRUN, Paroisses et communes de France, Maine-et-Loire, 1974, p. 389.
 Jacques DUPÂQUIER, Statistiques démographiques du Bassin Parisien, Gauthier-Villars, 1977, p. 667-670.

 Les historiens étrangers à notre cité sont désorientés par son étrange organisation paroissiale, ce qui m'a amené à rectifier leurs apports statistiques.

 Ce que j'appellerai " les trois paroisses " correspond à la ville murée, complétée par les faubourgs de Nantilly, de Saint-Nicolas, des Ponts ( jusqu'à l'île des Trois Maisons ) et de Fenet ( les limites orientales de ce faubourg ne sont pas stabilisées : depuis l'ouverture d'un nouveau chemin, quelques maisons forment le hameau de Beaulieu, qui dépend en général de Saumur, mais qui est parfois annexé à Dampierre ). Sur les hauteurs, le quartier des Moulins dépend de Nantilly, mais les hameaux du Petit et du Grand Puy relèvent de Dampierre.
 Le château et l'intérieur de l'ancienne enceinte du Boile forment une enclave autonome. Ils sont rattachés à la paroisse de Saint-Florent du Château, qui a son siège dans la chapelle des Menais depuis 1574, puis dans la nouvelle église de Varrains depuis 1619. La chapelle du château, rétablie par le maréchal de Maillé-Brézé et desservie par au moins un chapelain, est sous sa dépendance. Au XVIIe siècle, les baptêmes, mariages et sépultures se limitent à une dizaine d'actes par an ( transcription des actes concernant Saumur par l'abbé Briffault, A.M.S., GG 81 ). Au siècle suivant, les rues inférieures du Boile se peuplent rapidement, mais une partie de ces habitants fréquentent l'église de Nantilly. L'oubli fréquent de cette première enclave est donc de peu de conséquence.

 A l'inverse, la soixantaine de maisons de l'Ile Neuve et la bonne centaine de la Croix Verte dépendent de la paroisse de Saint-Lambert des Levées, dont elles représentent 39 % de la population. Elles ne s'intègrent officiellement dans Saumur qu'en 1790. Mais ces quartiers sont bien individualisés, ils disposent de registres fiscaux particuliers. En 1758, ils adhèrent au système du tarif qui remplace les tailles : à partir de cette époque, ils sont intégrés dans les structures économiques et fiscales de Saumur. Les services de la Généralité de Tours les incluent dans leurs statistiques de la ville. C'est pourquoi, à partir de 1761, j'ai distingué une agglomération saumuroise qui englobe ces deux quartiers.
   

3) Le multiplicateur des naissances

 Si une communauté se tient pendant une dizaine d'années à une moyenne de 40 baptêmes pour 1 000 habitants, la mutiplication de cette moyenne par 25 ( 40×25=1000 ) aboutit à une évaluation assez précise de sa population. Ce coefficient de 25, qui correspond à une natalité élevée, est, depuis les travaux de Messance, adopté pour les paroisses rurales françaises au XVIIe siècle. Brigitte Maillard le reprend en ville pour la communauté protestante de Tours, constatant que la plupart des réformés sont mariés et franchement prolifiques. Pour l'évolution démographique de la population protestante de Saumur, j'ai adopté 25 pour l'hypothèse basse, 28 pour l'hypothèse moyenne et 30 pour l'hypothèse haute, tout en penchant plutôt pour le coefficient 25 à partir de 1668.
 Cependant, les démographes admettent que la natalité est plus faible dans les villes. A Saumur, plus précisément, dans la population catholique, les clercs et les religieuses représentent 400 personnes à la fin du XVIIe siècle, et leur présence fait baisser le taux pour mille. A la suite de François Lebrun, pour cette population catholique, j'ai adopté le coefficient multiplicateur de 26 pour ce siècle, ce qui correspond à un taux plus vraisemblable de 38,4 ‰. L. Desmé a procédé à des relevés décennaux des naissances catholiques des trois paroisses à partir de 1613 ( le registre des baptêmes ne débute à Nantilly qu'au cours de l'année 1612 ; ces statistiques sont citées dans la réédition de J.-F. Bodin, Recherches historiques sur la ville de Saumur..., 1845, p. 437-438 ). Ces tables, qui vont jusqu'en 1672, m'ont paru plus fiables que les statistiques rétrospectives établies par la Généralité de Tours. En raison d'années incomplètes à Saint-Nicolas, L. Desmé a repris sa série pour la décennie 1691-1700 ( il avait cependant adopté un coefficient multiplicateur de 31, inacceptable pour cette époque ).

 Pour le XVIIIe siècle, le déclin des taux de natalité se poursuivant, j'ai adopté le coefficient 28 ( soit 35,7 ‰ de natalité ). Quelques historiens récents passent au coefficient 30 pour les villes de la seconde moitié du siècle. J'y ai renoncé en découvrant le Tableau de la Généralité de Tours ( 1762-1766 ) qui avance pour Saumur 4 840 naissances, alors qu'il compte 947 mariages. La division du premier nombre par le second donne en gros le nombre moyen d'enfants par couple, soit 5,11. Avec une pareille fécondité, il faut s'en tenir au coefficient 28.
   

4) Le nombre de feux soumis à la taille

 Le nombre des foyers soumis à la taille est la statistique la plus souvent demandée par les pouvoirs supérieurs. Pour Saumur sont disponibles d'intéressants rôles nominatifs des tailles, des gabelles et du logement des troupes, par exemple, l'égail des tailles de 1686 ( A.D.M.L., E 4 391 ). Mais à chaque fois, il manque au moins un quartier, et il serait trop risqué de rapiécer des documents distants d'une trentaine d'années.

 Les services de l'élection ont cependant dressé de précieux tableaux de synthèse pour la période de 1689 à 1742. Afin de rester dans un cadre concret, il est souhaitable de traduire le total des feux en nombre d'habitants. D'ailleurs s'en tenir à l'évolution du nombre des feux rassure par une précision trompeuse, car en période de grande crise, le nombre des feux demeure à peu près constant, alors que le nombre moyen des membres par foyer s'effondre.
 Jacques Dupâquier nous prévient : « Il faut définitivement renoncer à l'idée de trouver un multiplicateur universel qui permette de passer du nombre de feux à celui des individus » ( La population rurale du Bassin Parisien à l'époque de Louis XIV, P., 1979, p. 25 ). Par exemple, adopter 5 personnes en moyenne par feu aboutit à une inflation aberrante. Les rôles nominatifs des impositions se terminent par une impressionnante énumération de veuves sans enfants, donc par de nombreux feux à une seule personne ; les communautés religieuses, qui comptent pour un seul feu ne suffisent pas à compenser. Les énormes difficultés de cette transposition nous ont amené à adopter une hypothèse basse et une hypothèse haute.
 Pour l'hypothèse basse, il est certain qu'en période de dépression le nombre moyen de membres par feu est très faible. Peter Laslett a adopté 3,1 pour l'ensemble du royaume et le Grenier à sel de Saumur calculait, en 1725, une moyenne de 3,3. Mais il s'agit là d'une réalité concrète. Notre problème est plus théorique : il faut passer des feux payant la taille à la population totale. Or, à Saumur, au moins 20 % des foyers échappent à l'impôt ; déjà, le Grenier à sel multipliait par 1,25 le nombre des gabellants pour passer à la population totale. Finalement, je me suis rallié au coefficient adopté par Mirosmesnil en 1698 : 6 500 âmes pour 1 750 feux, soit 3,7 personnes par feu taillable.

 L'hypothèse haute suppose un nombre élevé de foyers échappant à la taille. Il est vrai que la liste est longue, s'étendant bien au-delà du clergé ( nombreux ), des nobles ( rares ) et de quelques chevaliers de Saint-Louis, anciens officiers dispensés à vie. Ne pas payer la taille est une preuve de noblesse. Quelques dispenses sentent bien fort le copinage. Une déclaration royale du 17 avril 1759 réserve ce privilège aux seuls membres des cours supérieures, éliminant ainsi de nombreux officiers de justice et de finance. Une liste allégée des exemptions est arrêtée le 23 janvier 1760 ( A.M.S., CC 6, n° 54 ). Elle mérite d'être résumée. Après le clergé, 23 chefs de famille nobles, 13 veuves de nobles et 4 damoiselles, viennent les cadres militaires, y compris le canonnier du château et les cavaliers de maréchaussée, puis 13 gestionnaires de l'Hôtel de Ville, y compris les 2 gardes et les 2 tambours. L'Hôtel-Dieu a droit à 10 exemptions ( administrateurs, médecins, chirurgiens et un apothicaire ). Six postes de maîtres d'exercice sont officialisés par la Ville, en mathématique, en musique, en " fait d'armes ", en danse, en grammaire et en écriture. En 1740, la municipalité les avait abonnés à une taille de 3 livres ; afin d'attirer des titulaires, elle les dispense totalement, sans parvenir à ressusciter le poste de maître en équitation... L'étapier est dispensé pour les fournitures qu'il fait aux troupes du roi et les deux concierges de la Prison royale et de la Tour Grenetière pour la paille qu'ils fournissent aux prisonniers. Au total, malgré cette compression, il reste 58 chefs de famille, incontestablement roturiers, qui sont dispensés de taille, puis du tarif. Quant aux indigents, ils sont dispensés de payer, mais ils sont comptés parmi les foyers taillables.

 Le nombre élevé de foyers exempts et la baisse certaine de la mortalité à la fin du XVIIIe siècle nous invitent à adopter un coefficient maximum élevé. Le Tableau de la Généralité de Tours depuis 1762 jusques et compris 1766 s'est efforcé d'établir des barèmes ( A.D. Indre-et-Loire, C 336, p. 82 ). Pour l'agglomération de Saumur, il avance 2 468 feux et 12 342 habitants, soit 5 membres par feu. Ce qui est manifestement généreux, car ailleurs, le document adopte les coefficients de 4 1/3 et de 4 2/3. Je me suis rallié à 4,66 pour l'hypothèse haute.
 Je me retrouve donc avec une fourchette large, s'étalant de 3,7 à 4,66, mais, encore une fois, ces statistiques des tailles inspirent une médiocre confiance. J'ai éliminé les données rétrospectives de l'enquête de 1745, qui sont manifestement fantaisistes, en comparaison des statistiques plus sûres que fournit Pierre Gaillard.
    

5) Le nombre de feux soumis à la gabelle

Jacques DUPÂQUIER, La population rurale du Bassin Parisien à l'époque de Louis XIV, P., 1979, p. 64 et 195.

  Le Grenier à sel, détesté par les "gabellants", redouté par les faux-sauniers pour ses jugements inflexibles, s'avère à l'inverse une source précieuse pour l'historien, car il connaît bien ses assujettis et il limite au maximum les exemptions ( les nobles et les communautés religieuses ne bénéficient pas automatiquement du privilège de franc-salé ). Il organise de minutieuses enquêtes nationales, qui constituent nos bases documentaires les plus sûres, selon Jacques Dupâquier. Pour la ville de Saumur, l'enquête de 1724-1725 conclut à 1 787 feux, 5 865 gabellants et une population totale de 7 300 habitants. Il y aurait donc 20 % d'exemptés, comme pour les tailles, mais cette fois les indigents sont compris. J'ai refait le calcul pour 1788, je trouve 21,47 % d'exemptés. Cette statistique paraît solide ; elle donne un rapport de 4,08 entre la population totale et le nombre de feux gabellants.

 Pour les années 1788 et 1789, les gabelles ont établi de précieuses statistiques par quartiers ( A.M.S., CC 5, publié avec des totaux erronés par Pierre Gourdin, La Gabelle en Saumurois, 1997, document 13 ). Elles détaillent le nombre de foyers nobles ou exemptés ( 155 en 1788 ). Les mendiants et incapables sont classés à part ; en 1788, les 318 foyers de cette catégorie reflètent la disparité des quartiers : 119 sont situés dans le quartier des Ponts, 86 dans l'ensemble de Fenet et du Port-au-Bois, alors que le centre ancien de Saint-Pierre et Nantilly-ville n'en compte que 17. Nous connaissons donc le nombre total des feux pour les trois paroisses et pour l'agglomération. Reste le problème du taux multiplicateur, qu'il faut sérieusement relever, car les familles sont plus nombreuses en raison de la baisse de la mortalité et car la ville compte désormais 600 soldats et 420 enfants et indigents à la charge de la Providence. J'ai finalement adopté le taux maximum des tailles, soit 4,66.
   

6) Les évaluations des premiers statisticiens 

 Dans un dossier précédent, les matériaux statistiques de 1664 à 1790 ont été présentés. Malgré la volonté de clarté des services de la Généralité, ces données sont encore bien tâtonnantes. A la suite de recoupements, j'attache du crédit aux minutieuses enquêtes fiscales de Béchameil de Nointel pour les années 1678-1689. Thomas Hue de Miromesnil indiquant des valeurs pour l'année 1697 passe pour " misérabiliste " quand il écrit : « La ville de Saumur a été plus peuplée de la moitié plus qu'elle n'est présentement. Il reste encore mille sept cent cinquante feux et environ six mille cinq cents âmes ». En comparant cette affirmation avec les données fournies par les tailles et les gabelles, je crois que Miromesnil exagère à peine, ou plutôt qu'il prophétise la catastrophe démographique qui va s'accentuer jusque dans les années 1720.
 Le dénombrement de Desmarets de Vaubourg pour l'année 1711 est considéré comme fiable, à condition de savoir qu'il inclut les feux des privilégiés. Piganiol de la Force, publiant en 1718, recopie des documents officiels antérieurs ; il indique une tendance quand il chiffre Saumur à 5 500 habitants. On ne peut tout de même pas le suivre aussi bas. Pour cette époque, nous disposons des données de Pierre Gaillard, qui sont nettement plus sûres. Malgré sa réputation, le Dictionnaire de l'abbé Expilly, paru de 1763 à 1770, s'avère bien décevant : il recopie des statistiques par feux remontant à 1720...
  

 7) Le recensement de 1790

  A cheval sur deux périodes, le recensement de 1790 présente un intérêt considérable. Il mérite cependant une étude critique, qui nous amène à conclure à un " gonflement " des effectifs, atteignant 4 à 500 personnes au bas mot.