Le recensement de 1790  

 

 
- Cahiers du recensement, A.M.S., 1 F 4
- Premiers résultats, A.M.S., BB 13, f° 34 et 43
- Résultats définitifs dans une synthèse de l'an VIII,
   A.M.S., 1 F 15.

1) Un précieux instantané

 L'ancienne ville est divisée en huit districts, confiés chacun à plusieurs agents recenseurs. Ce territoire correspond à celui des trois anciennes paroisses, mais le château, la prison royale et les maisons du Boile ont été adjoints au district de Saint-Pierre. Les Moulins sont recensés dans Nantilly-Bourg, mais la majeure partie de Beaulieu rejoint Dampierre.

 Les recenseurs relèvent pour chaque foyer les noms des chefs de ménage, hommes et femmes, le nombre de leurs enfants vivant à la maison, garçons et filles séparés, le nombre de leurs domestiques, hommes et femmes, et les compagnons ou pensionnaires vivant dans le ménage. Dans quelques cas, des observations sont ajoutées, par exemple, « à la mendicité » ou, pour la geôle royale, « les prisonniers se plaignent de n'avoir qu'une livre et demie de pain ». Les professions sont notées selon les dires des habitants ; des négociants actifs se déclarent " bourgeois " ; les subdivisions professionnelles se révèlent dans toutes leurs variétés ; chez les chapeletiers se distinguent des enchaîneurs, des limeurs, etc. Des métiers rares apparaissent : des filtoupiers ( qui travaillent le chanvre ), des bagnaudiers ( qui fabriquent des bagues ), une fabricante de pain d'autel, un marchand d'allumettes, plusieurs enjoliveurs ( des marchands de guirlandes ) et un gourmet ( expert en vins ). Etablir une structure socio-professionnelle à partir de ces indications oblige à des reclassements.

 Sur le plan topographique, les cahiers sont de qualité inégale. Ceux de Saint-Pierre et de la Bilange portent le numérotage officiel de 1770 et le nom des rues. Nantilly-Bourg porte parfois des numéros, mais pas de noms de rues. Le district du Collège indique des rues, mais pas de numéros.
 Les recenseurs procèdent par rue, mais traversent à leur guise. Il est exceptionnel de pouvoir localiser la résidence précise d'une famille à partir de ces documents.
   

2) Quelques doubles comptes

 La normalisation du recensement est imparfaite. Le quartier des Moulins, annoncé dans le titre du cahier de Fenet, est en majorité recensé dans Nantilly-Bourg. Ceux qui opèrent dans le quartier de Saint-Pierre adoptent une attitude assez stricte : ils ne comptent pas les détenus de la Prison royale, ni les filles logeant dans la petite pension de Mademoiselle Debrune ; à l'inverse, 10 pensionnaires sont comptés au collège des Garçons.

 D'une façon globale, Saumur cherche alors à devenir le chef-lieu d'un département et aimerait présenter un bilan démographique convenable. Fort probablement, des consignes orales ont été passées pour compter large la composition de chaque foyer. Des pères de famille déclarent tous leurs enfants vivants, même ceux qui sont au loin ; des maîtres artisans classent parmi leurs commis des compagnons qu'ils ne logent pas et qui sont comptés une seconde fois au lieu de leur résidence réelle. Au château, le commandant du Petit-Thouars fait un effort en déclarant trois prisonniers, trois nièces et « habituellement cinq neveux dans le temps de leur service » ( qui habitent en réalité à Boumois ).
 Les communautés religieuses sont comptées un peu large : les 26 soeurs de la Providence se retrouvent une fois à 30, une fois à 32 ; les 22 augustines passent à 25, et les récollets de 11 à 12. A la suite de ces récollets, à la dernière ligne du quartier de Nantilly-Bourg, tombent du ciel 36 personnes d'origine inconnue. Reconnaissons toutefois que, jusqu'ici, les enjolivures sont minces et qu'il faut scruter de près les cahiers pour les découvrir. Ces amplifications ne sont sans doute pas supérieures à celles des recensements contemporains.
   

3) Deux cahiers suspects

 Les premières totalisations réalisées ont sans doute paru alarmantes. En tout cas, le cahier de Fenet, réalisé en dernier, seulement le 20 février, sous la direction de Levesque-Desvarannes, trahit d'évidentes exagérations ; les résultats y sont corrigés et en partie incompréhensibles.
 Les recenseurs ajoutent une note détaillant la composition de la Maison de la Providence. Ils y comptent 453 personnes, dont 100 enfants de 9 mois à 14 ans ( Archives des Saumurois,n° 144 ). Ces enfants existent bien et sont à la charge de la communauté, mais ils sont en général placés dans des familles des environs. Tous les témoignages du temps affirment que l'hospice abrite 300 personnes, ce qui est déjà énorme. Les soeurs, déjà citées en tête du cahier, sont sûrement comptabilisées à deux reprises. Les recenseurs aboutissent finalement à un curieux total de 503 personnes.
   

Résultats de synthèse ( établis en l'an VIII, transcription de Marc Bouloiseau )

Résultats de synthèse du recensement de février 1790
  

  

  Le cahier du quartier des Ponts a disparu depuis longtemps. Ses totalisations reportées sur les documents de synthèse sont incohérentes : en principe, 1 699 habitants sur 196 feux, ce qui ferait 8,66 habitants par feu. Il est évident que le nombre des foyers est minoré ; sur le rôle du sel de 1788, le quartier comptait 401 foyers. En sens inverse, ce quartier, réputé comme misérable, compterait 193 domestiques habitant chez leur maître, autant que dans le riche quartier des Basses-Rues ( actuelles rues des Payens et du Temple ) et davantage que dans le quartier de Saint-Pierre. De même, le nombre des commis logés est anormalement élevé. Tous les résultats de ce district sont fantaisistes. Quelque main zélée aura sans doute fait disparaître ce cahier à cause de ses anomalies trop voyantes.
   

4) L'apport de la Croix Verte et de l'Ile Neuve

 En complément, le 15 avril 1790, Saumur s'adjoint les habitants de la Croix Verte et de l'Ile Neuve ( qui le demandaient ). Cet apport représente 914 habitants supplémentaires, bien réels et répartis sur 242 feux ( 3,77 personnes par feu ). Ce recensement a été établi dans une présentation différente, sur une seule grande feuille de papier, mais sa critique interne ne présente rien de suspect.
   

5) Un total revu à la baisse

 Ainsi, grâce à divers apports, l'agglomération de Saumur parvient à afficher un total final de 11 831 habitants. Ce nombre est certainement exagéré ; je détecte au moins 200 personnes excédentaires à Fenet, et probablement autant dans le quartier des Ponts. A partir des autres documents du temps et des recensements ultérieurs, j'enlèverais de 4 à 500 personnes et ramènerais le total aux alentours de 11 400 habitants.
   

6) Caractéristiques de la population saumuroise

 En dépit de ces réserves, quelques renseignements globaux peuvent être tirés du recensement.

- Ramenons ces résultats aux familles réelles, en enlevant les 8 communautés religieuses et leurs 150 membres, ainsi que le feu très particulier des 553 soldats du Royal-Roussillon. On aboutit à 4,1 habitant en moyenne par foyer à partir du chiffre officiel et à 3,9 avec la réduction que je propose.

- Malgré la présence de nombreux soldats, la population est à forte majorité féminine : 2 059 filles pour 1 834 garçons constitue un rapport acceptable, étant admis que les garçons quittent plus tôt le cocon familial. Admettons aussi qu'un tiers des domestiques soit des hommes et les deux tiers des femmes, souvent venues des villages environnants. Finalement, la population saumuroise est féminine à 53,8 %.

- Le nombre des veuves et des femmes seules est particulièrement élevé. Leur total l'emporterait de 453 sur celui des hommes dans une situation comparable.

  Même si quelques nuances peuvent être apportées à ces nombres, ces conclusions générales sont certainement exactes.