Les prétentions seigneuriales de l'abbaye de Fontevraud 

 

  Henri II Plantagenêt avait accordé à l'abbaye de Fontevraud un fief dans Saumur. Regroupant une trentaine de maisons, il est situé dans le triangle délimité par la rue Haute-Saint-Pierre et la montée du Fort, ensemble complété par quelques autres maisons du quartier.
 Au moins jusqu'au XVIe siècle, l'abbesse installe un religieux de Saint-Jean de l'Habit à la tête de ce " prieuré du Minage ". Par la suite, des procureurs veillent à sauvegarder les nombreux droits qu'elle détient sur la ville.
 

1) Droits sur les boucheries

 
 

 La principale boucherie de Saumur appartient à Fontevraud, qui en assure l'entretien. En contrepartie, les bouchers doivent verser un droit de " banchage " ( un droit d'étalage ), s'élevant à 4 sols, 8 deniers par boeuf vendu et à 20 deniers par porc. Voir le dossier sur la jurande des bouchers.
 Dans les années 1652-1656, la construction par Jean Fougeau d'une nouvelle boucherie située entre le pont Foullon et l'Hôtel de Ville donne naissance à une procédure compliquée. Usant de son droit d'évocation directe, l'abbesse en appelle aussitôt au Roi, qui, en son Grand Conseil, donne raison à sa « très chère et féale tante, Dame Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille légitimée de France » ( A.D.M.L., 223 H 1 ).
 Vers 1724-1725, de nouvelles transactions sont menées avec l'abbaye. Le droit est probablement racheté, car, par la suite, les bouchers ne paient plus rien.
   

2) Le minage

Présentation détaillée des droits locaux perçus dans Saumur, A.M.S., CC 26.
 
 
 
 
 
 
 

  Droit régalien à ses origines, mais souvent aliéné, le minage est une taxe portant sur la vente des grains. Son détenteur, en contrepartie, doit surveiller le mesurage et garantir la loyauté des étalons.
 Depuis le XIIIe siècle, Fontevraud est en possession de ce droit. Le froment, le méteil et le seigle destinés à la consommation locale sont obligatoirement vendus sur le marché aux grains, une place minuscule située entre la place Saint-Pierre et le carrefour royal, en avant des maisons à pan de bois. Tout près, en contrebas du tronçon de l'ancien mur du Boile, se situe la maison du Minage. Les " halles " souterraines, qui avaient été découvertes dans l'îlot central de la place Saint-Pierre, pourraient bien être en relation avec ce droit.

 Les quatre premiers boisseaux de chaque vente sont exonérés, ce qui dispense de cette taxe les achats familiaux. Les négociants en grains qui font du commerce lointain  ne sont pas non plus touchés. La taxation frappe surtout les boulangers et les meuniers de la ville, qui doivent payer le vingtième de leurs achats et qui accusent le minage d'être un facteur de vie chère. En outre, tous les grains destinés à la consommation locale doivent être acheminés vers ce carrefour exigu.
  « Pour se mettre à couvert de l'exercice trop rigoureux que l'abbaye faisoit de ce droit », la ville rachète le minage, le 7 juin 1696, contre le paiement à Fontevraud d'une rente annuelle de 875 livres. En 1709, quand tous les gens riches de la ville sont contraints à pratiquer des aumônes, l'abbesse consent une réduction de 109 livres sur cette redevance, à la condition que ce bienfait soit rendu public par voie d'affiches ( Archives des Saumurois, n° 106 B ).
 La ville transfère le marché aux grains sur la place de la Bilange et, sans doute plus souple dans sa perception, elle se retrouve déficitaire dans l'opération, ne percevant par exemple que 560 livres en 1747. Elle se réjouit donc de l'arrêt du Conseil du 3 juin 1775, inspiré par Turgot, établissant le libre commerce des grains et supprimant les minages.
 La ville perd donc son maigre revenu, mais attend l'abolition de la rente due à l'abbaye. C'est au roi que reviendrait une indemnisation éventuelle. Il n'en est rien ; en 1776, des lettres de l'Intendant et du Ministre obligent Saumur à continuer de verser ses 875 livres, rente « dont l'injustice est évidente », selon l'appréciation écrite des officiers municipaux.
   

3) Poids-le-Roi

 L'affaire de " Poids-le-Roi " ou du " Gros-Poids " est du même ordre. Les négociants sont tenus de peser leurs marchandises excédant 25 livres de masse ( 12,2 kg ) sur une balance officielle, une grande balance romaine à fléau, installée sur la place de la Bilange ( qui lui doit son nom ).

 Depuis le XIIIe siècle, le poids-le-roi est devenu un monopole de l'abbaye de Fontevraud, qui a installé la balance dans la « domus de pondere - la maison du pesage », une grosse bâtisse tournant le dos à la Loire, installée à l'emplacement actuel du débouché du Pont Cessart.
 Un tarif de 1704 fixe la taxe à la moitié du montant exigé à Paris. Les commerçants ne se plaignent pas tellement de la lourdeur de la redevance, mais du fait de devoir transporter toutes leurs marchandises pondéreuses sur une place d'accès difficile. Dans les années 1753-1759, des visites domiciliaires découvrent des poids supérieurs à 25 livres chez Herbault et huit autres marchands. L'abbesse engage des poursuites. Un arrêt du Conseil du 30 septembre 1757 maintient l'abbaye dans ses droits, mais fixe un tarif plus bas : un sou pour cent livres de masse, un sou pour chaque peau de boeuf.
 En 1759, le maire et les échevins passent une transaction - non homologuée - avec l'abbesse : ils lui verseront 1 000 livres de rente annuelle, les marchands pourront détenir à leur domicile des « fléaux de grand poids », à condition de s'abonner auprès de la ville pour 12 livres par an. Une quarantaine seulement souscrit, ce qui révèle bien le prolongement du marasme commercial. La ville , très déficitaire dans cette opération, cesse alors de payer la rente promise. Le 7 mars 1785, un premier arrêt du Conseil la condamne à verser par saisie 10 000 livres pour les arriérés dûs ; cependant, un autre arrêt de 1787 réduit pour l'avenir la rente à 600 livres.
 La ville ne s'y retrouve toujours pas, car, désormais, beaucoup de marchands refusent tout abonnement ; Jacques Gamichon, le concessionnaire du droit, se déclare ruiné et ne lui verse rien.

 Au total, en s'interposant avec témérité entre Fontevraud et les marchands, la municipalité a englouti des fortunes, car, outre les rentes versées, elle a dépensé d'énormes sommes en frais de procès.
   

4) La quintaine des jeunes mariés

  Ce droit seigneurial « consistoit à faire monter à cheval les nouveaux mariés pour casser à course de cheval une baguette dans un poteau percé à ce destiné. La mariée devoit donner un bouquet et recevoir l'accolade des officiers ».
 Cette quintaine se déroulait sur le Chardonnet pour les jeunes couples des seigneuries de Fontevraud et de Pocé, sur la Loire pour la seigneurie d'Offard, sur le Thouet, près des moulins, pour la châtellenie de Saint-Florent. Cet usage, qui avait pu être une réjouissance populaire au Moyen Age et que certains considéraient comme un adoucissement du droit de cuissage ( par ailleurs imaginaire ), était tombé en désuétude. Le sénéchal de Saint-Florent le rétablit à la Trinité de 1731 ; la moitié des couples, jugeant cette mascarade humiliante, n'y viennent pas et sont condamnés à trois livres d'amende ( A.D.M.L., H 2 881 et H 2 884 ). Cependant, les autres possesseurs de fief s'associent à ce qu'il faut bien qualifier de " réaction seigneuriale ". Bien qu'elle n'ait sans doute guère de jeunes couples sur son domaine, l'abbesse de Fontevraud est la dernière à renoncer à ce droit très contesté - en 1788 seulement.
  

5) L'eau du Thouet et le pont Fouchard

  L'eau du Thouet appartient en aval du pont Fouchard à l'abbaye de Saint-Florent, en amont à l'abbaye de Fontevraud. Les abbayes en tirent quelques profits sur les droits de pêche et de navigation ; en contrepartie, elles doivent en commun entretenir le pont, ce qui représente plutôt une charge.
 Fontevraud paie des travaux en 1584-1585, en 1595, puis en 1608-1610. Par la suite, l'abbesse cherche des échappatoires : en 1625-1626, elle réclame la moitié des frais de réparation aux héritiers de Duplessis-Mornay ; en 1638-1639, elle obtient la moitié des péages sur le pont, en contrepartie de travaux. Finalement, les deux abbayes sont rarement d'accord pour entreprendre en même temps un chantier, et, malgré son importance stratégique, le pont Fouchard est souvent en mauvais état. La ville et la Généralité doivent payer une partie des travaux. Quand le nouveau pont est construit, Fontevraud n'y met pas un sou.
 

6) Des mentalités discordantes 

 En 1556, l'abbesse Louise de Bourbon s'arrogeait même un droit de surveillance sur la ville et demandait à son neveu, le duc de Guise, d'y réprimer les progrès du calvinisme. Aux siècles suivants, Fontevraud, plus nettement que Saint-Florent, maintient une attitude hautaine et procédurière.

 En 1790, quand ils viennent dans l'abbaye annoncer les nouvelles lois régissant les communautés religieuses, le maire de Fontevraud, un ancien religieux de Saint-Jean de l'Habit, et les administrateurs du district de Saumur prennent une attitude déplaisante. C'est la revanche des humiliés.