L'affaire des rangées

 

 L'abbaye de Saint-Florent tire de gros revenus de la Vallée, à la fois des dîmes et de son domaine particulier, la blairie de Saint-Martin de la Place. Dans cette région, les parts de récolte doivent être apportées dans la grange seigneuriale. On se méfie de ceux qui apporteraient des gerbes de blé peu serrées. Un ancien droit de caillou, inconnu ailleurs et rappelé en 1669, oblige les paysans à jeter chaque gerbe, l'épi en avant, contre une grosse pierre fichée à l'entrée de la grange. Si une gerbe se délie, elle devient la propriété supplémentaire du cellérier de l'abbaye ( A.D.M.L., H 2716 ).

1) L'essor des rangées

Turcie par Bodin  Depuis le XVIIe siècle, les riches terres du Val d'Anjou, drainées par de profonds fossés, présentaient deux étages de cultures. Au ras du sol, les céréales, les plantes légumineuses, le chanvre et le lin ; en hauteur, des alignements d'arbres fruitiers donnant prunes, poires, pommes, etc.. Un usage plus récent y a ajouté des vignes, formant des treilles et donnant un vin très abondant, très vert, de si médiocre qualité qu'il est souvent transformé en eau-de-vie par distillation. Ces treilles, soutenues par des arbres fruitiers ou par de grands échalas, peuvent monter jusqu'à huit pieds de haut ( à droite, figuration de la Vallée par Jean-Francois Bodin ). Alors qu'ailleurs, la vigne est plantée « en foule », ces alignements réguliers ont reçu l'appellation de " rangées ". Cette polyculture intensive, proche de la coltura promiscua des pays méditerranéens, fait vivre une population exceptionnellement nombreuse et elle provoque l'admiration des voyageurs.

 Dans les dernières années du XVIIe siècle, cette technique des rangées franchit la Loire et se développe au sud de Saumur, dans les vignobles de Nantilly et de Varrains. Elle représenterait la moitié des vignes jouxtant les barrières de la ville, étant surtout pratiquée par les petites gens désireux d'obtenir du vin pour leur consommation courante.

2) Les rangées sont-elles décimables ?

 Traditionnellement, dans la Vallée, les fruits hauts sont exempts de la dîme. Saint-Florent a longtemps toléré que les rangées ne soient pas ponctionnées, les vignes basses étant inconnues sur ces terres. Mais, à mesure que les rangées s'étendent, des intérêts considérables sont en jeu. Saint-Florent exige progressivement la dîme sur toutes les rangées et lance de grandes procédures à partir de 1731. L'abbaye est suivie par Fontevraud, par le baron de Blou, par Drouin de Briacé et par le marquis de Dreux Brézé, seigneurs qui bénéficient de dîmes inféodées.

 Sur le plan juridique, leurs positions paraissent plutôt faibles dans la Vallée, encore qu'ils parviennent à exhumer de vieux papiers concernant le paiement de dîmes sur les vignes au XVIe siècle. Au sud de la Loire, leurs arguments sont plus forts : les dîmes y sont solites sur les vignes basses ; pourquoi le même arbuste ne serait-il plus décimable, quand il pousse beaucoup plus haut ?

 En face, les principaux adversaires de ces dîmes habitent Saumur et représentent bien les diverses catégories sociales. Le procédurier le plus tenace est René Lemoyne, un important maître tonnelier, qui possède des vignobles à Saint-Cyr-en-Bourg ( où il est surnommé " Lemoyne le Riche " ). Le relais est pris par un marchand, René Guillot, et par un receveur des tailles, Goupil de Bouillé.

3) Un demi-siècle de procédures

 Les procureurs de l'abbaye de Saint-Florent dirigent le camp des décimateurs. Ils manoeuvrent avec habileté sur plusieurs plans.

- Sur le terrain, dans la Vallée, ils obtiennent quelques paiements de dîmes, soit parmi leurs obligés, qui sont nombreux - soit devant les menaces d'un procès, toujours ruineux - soit en proposant des taux exceptionnellement bas, tombant jusqu'au 1 / 20 ème des récoltes. Ainsi, acceptée par quelques uns, la dîme devient solite, ce qui leur donnera des armes pour les prochains procès. Voyant le danger, des habitants de Saint-Lambert et de Saint-Martin de la Place passent un acte d'union pour ne rien payer.

- Sur le plan juridique, les moines de Saint-Florent se méfient des magistrats de Saumur : « la plus part des juges de Saumur sont intéressés dans l'affaire, aïants presque tous des vignes sur lesquelles nous prenons la dixme ; nous avons évocqué l'affaire au Grand Conseil ». S'adressant ainsi directement au roi au nom du privilège d'évocation, ils sont défendus par dom Caignerel, un religieux spécialisé de l'abbaye de Saint-Denis.
 Ils attaquent d'abord sur les vignobles situés au sud de la Loire. Ils notent : « Tout Saumur est intrigué contre nous pour ne point payer cette dixme ». Mais ils gagnent facilement.
 Dans la Vallée, les communautés d'habitants, harcelées par des menaces de procès et par des assignations à payer, cèdent les unes après les autres, Varennes-sous-Montsoreau cessant toute résistance en premier. Dans les années 1780-1787, les habitants de Saint-Lambert et de Saint-Martin se soumettent en majorité, mais trente refusent encore de payer en 1787. C'est finalement la Révolution qui règle leur problème. Après avoir voulu tout gagner, l'abbaye de Saint-Florent a finalement tout perdu.

4) Bibliographie essentielle

Louis MICHEL, La fortune et les revenus de l'Eglise d'Anjou au XVIIIe siècle, Doctorat de 3 ème cycle, Paris I, 1973, surtout p. 175-187.